novembre
Oualre hommes des chalets, sur des branches de saules.
Etaient venus chercher le corps sur leurs épaules;
>ous partîmes la nuit, eux, un vieux guide, et moi.
Je marchais le dernier, un peu loin du convoi,
De peur que le sanglot, que j'étoulf'ais à peine,
]\e trahît dans le prêtre une douleur humaine.
Et que sur ftion visage en pleurs on ne pût voir
Lutter la foi divine avec le désespoir.
(l'était une des nuits sauvages de novembre.
Dont la rigueur saisît l'homme par chaque nienihrc.
Où sur le sol, qui meurt d'âpres sensations.
Tout frissonne ou gémit dans des convulsions.
Les sentiers creux, glissants sous une fine pluie,
Buvaient les brouillards froids que la montagne essuie ;
Les nuages rasaient les arbres dans leur vol ;
La feuille en tourbillon ondoyait sur le sol ;
Les vents lourds de l'hiver, qui soufflaient par rafales.
Echappés des ravins, hurlaient par intervalles.
Secouaient le cercueil dans les /bras des porteurs, '
Et, détachant du drap la couronne de fleurs
Qu'avaient mise au linceul les femmes du village,
M'en jetaient en sifflant les feuilles au visage .
Symbole affreux du sort, qui jette avec mépris
Au front de l'homme heureux son bonheur en débris!
La lune, qui courait entre les pâles nues,
Tantôt illuminait les pins des avenues,
l. UJ
Et tantôt, retirant dans le ciel sa clarté,
Nous laissait à tâtons percer l'obscurité.
Et moi, pour accomplir mon cruel ministère,
Sous mon front mort et froid renfermant mou mystère,
J'essavais de chanter, dans un saignant effort,
Quelques notes des chants consacrés à la mort ;
Et ma voix chaque fois, dans mon sein repoussée,
Se brisait en tronquant l'antienne commencée.
Et mes pleurs dans mes chants ravalés à grands flots.
Sortant avec mes cris, les changeaient en sanglots.
O chant de paix des morts que démentait mon âme.
Chœur funèbre chanté pendant l'horreur du drame,
Ah! vous n'êtes jamais sorti des voix d'un chœur
En faisant éclater plus de fibres du cœur !
Et cependant, mon Dieu! faut-il que je l'avoue?
iJn éclair quelquefois souriait sur ma joue ;
Une amèi'e douceur venait me souhiger.
Comme un homme qui sent soii fardeau plus légei-,
Je me disais de l'âme, en m'excitant moi-même :
« Allons, je n'ai donc plus qu'à suivre ce que j'aime !
Plus l'ien derrière moi sur ce lx)rd du tombeau!
Plus rien dans cet exil à regretter de heau!
Tout ce qu aima mon œil a déserté la terre :
J'y suis encor. Seigneur, mais j'y suis solitaire,
Et je n'ai plus ici qu'à m'asseoir un instant
Et qu'à tendre les mains vers ces mains qu'on me tend. »
De temps en temps, lassés de leur funèbre charge, Les porteurs s'arrêtaient, et, siu- la verte marge
NKIIVIKMK LtM)(^)llK 'j«ji
l)es seutiers parfoiu'us dépi^sant leur jardeuii, S'éloignaient altérés, pour chercher un peu d'eau. S(ml alors, je restais un moment en prière, A genoux, et le front sur le front de la bière, Et laissant sur le bois rae's lèvres se poser, De l'éternel amour chaste et secret baiser ! Puis je me relevais et reprenais ma course. Comme si j'avais bu moi-irtènic à (pielque source.
Déjà le crépuscule et son pâle rayon Dévoilait par degrés à mes yeux l'horizoïv (À)mme un homme qui voit à demi dans un rêve Un fantôme adoré (pii dans i'ondire se lève. Chaque place parlait de (.aurence à mes yeux : C'était la roche creuse où le berger pieux Venait cacher pom^ nous le pain de nos délices; (Vêtait l'onde écumante au fond des précipices; L'arche où le premier.jour je l'avais aperçu, ]^a rive où sur mon cœur n>es bras l'avaient reçu, Le neige où je croyais voir encor goutte à goutte Le sang d'un père, hélas! qui nous traçait la route; Puis le vallon rempli pour nous de tant de jours D innocente amitié, de célestes amours; Le lac ridant ses eaux comme un tissu de soie, Dont les vagues pour nous semblaient bondir de joie; Les cinq chênes sur l'herbe étendant leurs bras noirs ; Ces lieux de nos bonheurs et de nos désespoirs, Où le drame divin de tout notre jeune âge Avait à chaque site attaché son image I
Ya nous la Reposions quelquefois, par hasard,
xV la place, au soleil, sur l'herbe, où mon regard
Se souvenait soudain de l'avoir vue assise
Avec moi sur les fleurs, fleurs que son cercueil brise!
Et son rire et ses dents, ses yeux, son front, sa voix,
Me rentraient dans le cœur comme un coin dans le bois!
Et je me détournais un peu vers le rivage, ■-m
Pour que le vent du lac me séchât le visage!... *
Enfin, près du sépulcre à son père creusé.
Pour la dernière fois le corps fut déposé.
Le front dans mes deux mains, je m'assis près de Tonde,
Pendant que l'on ouvrait dans la terre profonde
Le lit de son sommeil où jallais la coucher;
Chaque coup dans le sol que j'entendais bêcher
Faisait évanouir une de ces images
Oui me montaient au cœur à l'aspect de ces plages,
Les brisait tour à tour comme un flot sur l'écueil,
Et toutes les menait s'abîmer au cercueil.
Quand il fut préparé, dans le sillon suprême
.Te voulus sur mes bras la recevoir moi-même,
Alin que ce beau corps, sous ma main endormi,
S'appuyât, même là, contre ce cœur ami.
La pressant sur mon sein comme une pauvre mère
Oui pose en son berceau son fruit dormant, à terre,
Sur le sol aplani, muet, je l'étendis ;
Et, tirant doucement le sable, j'entendis
VEUVIÈME ÉPOQUE 99^
La terre sous mes pieds, pai- le pâtre jetée,
Tomber et retentir à sourde pelletée.
Jusqu'à ce que la terre, exhaussant son niveau,
Me rendit au gi-and jour les pieds sur son tombeau!
Alors, pour passer seul tout ce jour de mystère.
Feignant d avoir encor quelque saint ministère.
Je dis négligemment aux hommes du convoi
De descendre à pas lents la montagne sans moi;
Et je demeurai seul pour pleurer en silence
L'heure, l'heure sans (in de l'éternelle absence.
Oh ! ce qui se passa dans ces veilles de deuil
Entre cette âme et moi couché sur ce cercueil.
Ce qui se souleva d'amour et d'espérance
Du fond de cette fosse où m'appelait Laurence,
Si ma main le pouvait, je ne l'écrirais pas!
Il est des entretiens de la vie au trépas.
Il est des mots sacrés que l'âme peut entendre.
Que nulle langue humaine en accents ne peut rendre,
Qui brùleriiient la main qui les aurait écrits.
Et qu'il faut, même à soi, mourir sans avoir dits!
Quand j eus seul devant Dieu pleuré toutes mes larmes, Je voulus sur ces lieux si pleins de tristes charmes
5,94 JOCET.YTV
Attacher \m ivgard avant que de mourir,
Et je passai le soir à les tous parcourir.
Oh! qu'en pe>i de saisons les étés et les glaces
Avaient fait du vallon évanouir nos traces!
Et que. sur ces sentiers si connus de mes pieds,
La terre en peu de jours nous avait oubliés !
La végétation, comme une mer de plantes.
Avait tout recouvert de ses vagues grimpantes ;
La liane et la ronce entravaient chaque pas;
L'herbe que je foulais ne me connaissait pas.
Le lac, déjà souillé par les feuilles tombées,
Les rejetait partout de ses vagues plombées ;
Rien ne se reflétait dans son miroir terni.
Et son écume morte aux bords avait jauni.
Des chênes qui couvraient lantro de leurs racines,
Deux, hélas! n'étaient plus que de mornes ruines.
Leurs troncs couchés à terre étaient noir.s et pourris,
Les lézards de leurs cœurs s'étaient déjà nourris.
Un seul encor debout, mais tronqué par l'orage.
Étendait vers la grotte un long bras sans feuillage,
Comme ces noirs poteaux qu'on plante avec la main
Pour surmonter la neige et marquer un chemin.
Ah ! je connaissais trop cette fatale route !
Mes genoux fléchissants m'entraînaient vers la voûte
.T'v marchais pas à pas sur des monceaux mouvants
De feuillages d'automne entassés par les vents;
En foulant ces débris que le temps décompose,
J'entendis résonner et craquer quelque chose
Sous mon pied ; vers le sol jauni je me baissai :
C'étaient des ossements, et je les ramassai.
NEUVIÈME KPOOTTE 29^
Je reconnus iiiix |)io(l.s notiv' [);iiim-c roiiipagno,
\otre bichr oublifo en quitlant la montagne.
Et qui, morto sans doute ou de fain) ou do douil,
Avait laissé ses os blanchis sur notre seuil.
J'entrai sans rdspirer dans la grotte déserte.
Comme un mort, dont les siens ont oublié la perte.
Rentrerait inconnu dans sa propre maison.
Dont les niui's qu il bâtit ne savent plus son nom.
^lon regard d'un coup d'a'il en parcourut T^nceinte
Et retomba glacé comme une lampe éteinte.
O temple d ini bonheur sur la terre inconmi.
Hélas! en })eu de tenqis (pi étiez-vous devenu?
Le sable et le limon, qui comblaient la poterne.
Ne laissaient plus entrer ({u'unjour blafard et te^ne ;
Le lierre, épaississant ses ténébreux réseaux.
Interceptait la brise et le reflet des eaux;
La vase, amoncelée au canal de la source.
Dans le creux de la roche en détournait la course,
Et la coupe de pierre, aux éternels accords.
N'avait plus qu'une mousse aride sur ses bords.
Nul oiseau n'y buvait ou n'}' lavait ses ailes ;
Les nids de nos pigeons et de nos hirondelles,
Par la dent des renards détachés et mordus.
Flottaient contre la voûte à leurs iils suspendus,
Avec leurs blancs duvets, leurs plumes, leurs écailles,
Qui jonchaient le terrain ou souillaient les murailles.
Dans ce séjour de paix, d'amour, d'affection.
Tout n'était que ruine et profanation :
A la place où Laurence avait dormi naguère
Ses doux sommeils d'enfant sur son lit de fougère,
'^9^ .TOCELYN
La bête fauve avait dans l'ombre amoncelé
Son repaire d'épine aux broussailles mêlé ;
Et des os décharnés, des carcasses livides,
Débris demi-rongés par ses petits avides,
Avec des poils sanglants répandus à l'entour.
Souillaient ce seuil sacré d'innocence et d'amour.
Je reculai d'horreur. O vil monceau de boue,
O terre qui produis tes fleurs et qui t'en joue.
Oh ! voilà donc aussi ce que tu fais de nous !
Nos pas sur tes vallons, tu les laboures tous :
Tu ne nous permets pas d imprimer sur ta face
Même de nos regrets la fugitive trace;
Nous retrouvons la joie où nous avons pleuré,
La brute souille l'antre où l'ange a demeuré!
L'ombre de nos amours, au ciel évanouie,
Ne plane pas deux jours sur notre point de vie ;.
Nos cercueils, dans ton sein, ne gardent même pas
Ce peu de cendre aimée où nous traînent nos |)as.
Nos pleurs, cette eau du ciel que versent nos paupières,
En lavant les tombeaux se trompent de poussières :
Le sol boit au hasard la moelle de nos yeux.
Va, terre, tu n'es rien! ne pensons plus qu'aux cieux!
Te me relevai, fort de ce cri de colère. Quand je sortis de l'antre et retrouvai la terre, L'avalanche, d'en haut, au lac avait roulé; L'n blanc tapis de neige avait tout nivelé : La tombe n'était plus qu'un léger monticule, Pareil au blanc monceau qu'un enfant accumule; L'ouragan balayait ces ondoyants sillons.
Et, luttant au-dossus contre ses tourbillons, Ali! je les reconiuis), deuv pauvres tourterelles Dont la poudre glacée embarrassait les ailes. Cherchant à s'échapper de ce tombeau mouvant, Tournovaient, s'abattaient cnsemi)le sous le vent. J appelai par leurs noms ces oiseaux, nos svmboles; Mais l'ouragan de glace emportait mes paroles. Puis, sans penser ni voir, je descendis en bas, Kt comme si du plomb eût entraîné mes pas.
y ^- y. Valneige, novembro 1802.
ÉCRIT SITK UXE page'de k! Imitation de JcsKs-Clirht. ,
Quand Celui qui voulut tout souffrir pour ses frères ^*iJf,.pu^gjtrt^ Dans sa coupe sanglante eut vidé nos misères, Il laissa dans le vase une âpre volupté ; Et cette mort du cœur qui jouit d'elle-même. Cet avant-goùt du ciel dans la douleur suprême, O mon Dieu, c'est ta volonté!
J'ai ti'ouvé comme lui, dans l'entier sacrificj;.
Cette perle cachée au fond de mon calice
Cette voix qui bénit à tout prix, en tout lieu.
Quand l'homme n'a dIus rien en soi qui s'appartienne,
998 TOCELYN
Quand de ta volonté ta grâce a fait la sienne, Le corps est homme et l'âme est Dieu !
Valneige, 19 mai i8o3.
ITélas! depuis six mois j'avais cessé d érrire :
Mon âme chaque jour de mille morts expire
Depuis que la misère et les contagions
Montent pour décimer ces hautes régions.
Qu'importait à mes yeux. ce miroir de ma vie!
Mes yeux sont tout trempés des larmes que j'essuie;
Le loisir du matin ne va pas jusqu'au soir;
.fe n'ai ni le désir ni l'heure de m'asseoir;
Le chevet des mourants est ma place assidue.
A leur longue agonie un peu de paix rendue.
Le signe de hunioix tenu devant leurs yeux..
Un serrement de main, un geste vers les cieux,
Les saints honneurs rendus à leur pauvre suaire,
C'est le seul bien, hélas! que je puisse leur faire.
Grâce à moi, sous leur chaume ils ne meurent pas seuls:
L'un après l'autre ils ont tous mes draps pour linceuls,
Et le sol, que mes mains ont creusé pour leur bière,
Ouvre à chacun son lit d'argile au cimetière.
Depuis deux ou trois jours cependant le fléau Commence à s'amortir dans mon pauvre hameau. Hélas ! il était temps ! Que de toits sans fumées ! Que de champs sans semence et de portes fermées ! A la ville, au contraire, il s'accroît tous les jours.
XETIVIEME EPOOTE 190
Les pauvres qu'il choisit y moui'ont sans sorours;
Les hôpitaux sdiit pleins d infirmes quil entasse.
Et les morts aux mourants ne font pas assez place;
Les temples trop étroits sont encombrés ; leur seuil
Des cadavres pressés repousse le cercueil ;
Le bras des fossoyeurs à bêcher se fatigue :
Une place an sépulcre est un don que Ion brigue.
Les morts vont au tombeau par immenses convois,
Où pour mille cercueils ne marche qnune croix.
La population se jette aux gémonies;
Los prêtres décimés manquent aux agonies :
Ils tracent aux mourants les sentiers du tombeau. -
Et, comme le pasteur marche après le troupeau, -^/u^^^ut. /*- *<
Les V mènent le soir, le lendemain les suivent. ^ i'#.<cA^L^
A peine jusqu'ici trois ou quatre survivent, '
Et, pour les assister dans leur pieux devoir.
Je descends chaque jour et reviens chaque soir.
Oh! que mon pied court vite au chemin de la tombe !
Quelle grâce d'en haut, mon Dieu, si je succombe;
Si moi, qui donnerais pour rien mes jours flétris.
Pour mes frères sauvés vous leur donniez un prix!
Oh ! pour rendre. .Seigneur, un époux à la femme,
Une mère à l'eiifaut, prenez Ame pour âme! y*'»*'»*- Pïti
3oo JOCELYN
Valneige, i6 décembre i8o3.
Ce soir, je remontais pour descendre demain, Le cœur saignant, les pieds tout meurtris du chemin, r* L'esprit anéanti du poids de leur misère, ? Comme Jésus montant sous la croix son Calvaire; Te récitais tout bas les psaumes consacrés Pour les âmes de ceux que j'avais enterrés. La nuit enveloppait les muettes campagnes; Seulement, en montant, les crêtes des montagues, (hie la lune tardive allait bientôt franchir, D une écume de jour coujmençaient à blanchir. Elle parut enfin, comme un charbon de braise Qu'on tire avant le jour du creux de la fournaise. Et, glissant sur la |)ente en ruisseau de clarté, M'éclaira mou sentier de tout autre écarté. Dur sentier suspendu sur le bord des abîmes, S'enfonçant dans la gorge et remontant les cimes. Puis enfin contournant la pente du rocher. Allant avec mes yeux aboutir au clochcj'.
J'avais monté longtemps; mou Iront à large goutte
Jluisselait de sueur découlant sur la route.
Ouand je fus à peu jirès ;i moitié du chemin,
•A l'endroit du sentier coupé j)ar le ravin.
Sur l'arche du vieux pont, or le torrent dégorge.
Qui joint un bord à l'autre au creux noir de la gorge,
Sur le |)ied de la croix, qui s'élève au milieu,
NETIVIKMK KPOQllE i.n
Jo m'assis un niniaont |M)iir itspirer un peu.
Un silence complot endormait la nature;
J.e torrent desséché s'étendait sans murmure ;
.le comptais les rochers de son lit peu profond.
Par la lune baignés, blanchissants jusqu'au fond;
l'A dans l'air de la nuit, sans haleine et sans voiles,
<Jii aurait entendu palpiter les étoiles.
•le fus tiré du sein de ma réflexion
Pai- un étrange bruit de respiration ;
.l'écoutai : c'était bien une pénible haleine
Qui sortait, sous le pont, d'une poitrine humaine,
Et qu'au fond du ravin, de moment en moment.
Entrecoupait un faible et sourd gémissement.
Je refuse un instant le souffle à ma poitrine;
A.U bas du par ipet. 1 œil tendu, je m'incline;
Je regarde, j appelle, et rien ne me répond.
Par le lit du torrent je descends sous le pont.
La lune en inondait l'arche basse et profonde.
Où ses rayons tremblaient sur le sable au lieu d onde.
Et, répandant assez de jour pour l'éclairer.
Laissaient l'œil et les pas libres d'y pénétrer.
Des ronces et des joncs écartant quelque tige,
J'entrai d'un pas tremblant sous cette arche. Que vis-je?
Un jeune homme, le corps sur le sable étendu,
Le frisson de la mort sur sa peau répandu.
Sans regard et sans voix, le bras sur quelque chose
De long, d étroit, de blanc, qui près de lui repose, /*\jt-, a.^^
Et que, dans son instinct, sa main, ouverte encor,
Semblait contre son cœur presser comme un trésor
Je recule d'un pas, la pitié me rapproche.
3o7. JOCELYN
Recueillant un peu d'eau dans le creux d'une roche, J'en baigne avec la main son front évanoui : 11 rouvre un œil mourant, par la lune ébloui, Jette un regard confus sur mon habit, regarde Si rien n'a déplacé le long fardeau qu'il garde, Cherche en vain dans sa voix un mot pour me bénir, Se met sur son séant, et ne peut s'y tenir... Je lui fis avec peine avaler une goutte D un flacon de vin vieux que j'avais pour ma route; Et quand il eut repris ses forces à demi : <t Que faites-vous ici, hii dis-je, mon ami, Sous cette arche, à cette heure? Étes-vous un coupable] Oue son crime poursuit? ou quelque misérable Qui, n'ayant plus de toit pour abriter son front i**»«^ Pendant les nuits d'hiver, se cache sous le pont? tutXjLfiJ- ('oupable ou malheureux, vous navez rien à taire : là^fi^ Pardonner, soulager, c'est tout mon fninistère;
Je suis l'œil et la main et l'oreille de Dieu,
Sa providence à tous, le curé de ce lieu. «
Vn éclair, à ce nom, parcourut son visage;
Il joignit ses deux mains : « Le curé du village ?
Vous! vous! s'écria-t-'il. Ne me trompez-vous pas?
Ah! c'est Dieu qui nous a jetés là sous v^os pas;
O bon Samai'itain, c'est lui qui vous envoie!
Arriver jusqu'à vous, puis mourir avec joie!
— Qu attendez-vous de moi? lui dis-je. — Hélas! voyea
Voyez ce qu'en tombant je dépose à vos pieds! »
Et, retirant son corps, qui projetait une ombre
Sur le côté de l'arche et du fardeau plus sombre.
Je vis sur la poussière un grand coffre de bois :
NEUVIÈME EPOQUE 3o {
Un lambeau de lin blanc en couvrait les parois;
Une croix de drap noir, petite, inaperçue.
Du côté le plus large au lin était cousue ;
Une image de sainte au bas, avec des lis.
Comme le pajivre peuple en suspend ii ses lits;
Un rameau de buis sec ; plus haut une couroinic
De ces fleurs de papier qu'aux fiançailles l'on donne, ^*
Que tresse un lil de cui\re aux oripeaux d'argent,
Pauvre luxe fané de 1 amour indigent!
A ces signes, hélas! si présents à mon âme,
Je reconnus soudain le cercueil d'une femme.
« Malheureux! m'écriai-je en un premier transjiort.
Parlez, que faisiez-vous ? Profaniez-vous la mort?
Vouliez-vous dérober au tombeau son mystère?
Osiez-vous disputer sa dépouille à la terre? »
Son front, à ce soupçon, se redressa d'horreur;
11 joignit ses deux mains sur le corps : « Ah! monsieur!
Moi profaner la mort et dépouiller la tombe!
Ah! si, depuis deux jours, sous ce poids je succombe,
C'est pour n'avoir pas pu des vivants obtenir
Une main de rautel qui voulût la bénir,
Une prière à part, hélas! pour sa pauvre âme!
Cette bière est à moi, cette morte est ma femme!
— Expliquez- vous, lui dis-je, et sur ce cher linceul,
S il est vrai, mon enfant, vous ne prierez pas seul;
Mes larmes tomberont du cœur avec les vôtres ;
Je n'eu ai plus pour moi, mais j en ai-^>our les autres. »
Je m'assis près du corps, dans le lit du torrent.
3oi JOCELYN
« Jetais, monsieur, dit-il, un pauvre tisserand.
A celle que j'aimais marié de bonne heure.
De travail et d'espoir, dans notre humble demeure,
Nous vivions ; nos amours avaient été bénis
D'un enfant de trois ans, vienne la Saint-Denis.
Oue nous étions heureux tous trois, toujours ensemble.
Autour de ce métier où la tâche rassemble ! />^ a^r-»^
Que de chants, de regards, de sourires d'amour.
Sur la trame, entre nous, s'échangeaient tout le joui- :
Ma femme, à mes côtés, travaillant à l'aiguille,
Me passant la navette, et la petite fille.
De mon métier déjà comprenant les outils, T'
Garnissant les fuseaux ou dévidant les fils !
Et le soir, quand le lin reposait sur la trame, .''
Quel plaisir de nous voir assis, avec ma femme.
Auprès de la fenêtre, où quelques pots de fleurs.
D'iris, de réséda, nous répandaient l'odeur,
Regarder en repos le soleil qui se couche.
De ses longs rayons d'or jouant sur notre couche;
Manger sur nos genoux nos fruits et notre pain,
Nous agacer du coude ou nous prendre la main.
Pendant que l'un de nous, de son pied qu'il soulève.
Berçait dans son berceau l'enfant riant d'un rêve!
Ah ! monsieur, il me semble encor que je les vois !
Cette image me tue et me coupe la voix.
Le travail allait bien alors ; chaque semaine
Le salaire assidu suffisait à la peine;
La toiie ne manquait jamais sur le métier.
Et nous pouvions manger notre pain tout entier :
Nous n'avions au bon Dieu que des grâces à rendre.
NEUVIÈME ÉPOQUE 3o5
Aussi, que le bonheur rend la prière tendre!
Et combien dans nos veux de larmes de bonheur ^1*^ j '
De ses dons tous les soirs rendaient grâce au Seigneur 1
Hélas! ce temps fut court; Dieu, du fond de l'abîme,
Fit souffler dans les airs le mal qui nous décime;
Nos voisins toui' à tour succombaient à ses coups.
Et d'étage en étage il monta jiisqu'à nous.
Respirant la première une lièvre biùlante.
Comme un tendre bourgeon qui gèle avant la plante,
Notre enfant entre nous nujurut en un clin d'œil.
Je vendis sa croix d'or pour avoir un cercueil;
Sa mère de ses mains lui mit sa robe blanche,
La para pour la mort comme pour un dimanche.
Et, la couvrant cent fois de baisers et de pleurs.
Jonchant ses beaux pieds joints des débris de nos fleurs.
De son dernier bijou lui lit Je sacrifice.
Pour que, comme aux grands morts, on lui fît un service.
Moi-même, dépouillant mon unique trésor.
Arrachant de mon doigt, hélas ! mon anneau d'or,
J'achetai du gardien de la funèbre enceinte
La fosse de trois pieds creusée en terre sainte!...
'- Le mal dans la maison une fois introduit.
Ma femme entre mes bras mourut la même nuit.
Sans or. sans médecin, sans prêtre, sans remède,
Je ne pus qu'appeler tous les saints à son aide.
Réchauffer ses pieds froids, de mon corps, dans mes bras,
La disputer longtemps, souffle à souffle, au tréjras.
Souvent, dans cette nuit de l'angoisse mortelle.
En me serrant la main : « Promets-moi, me dit-elle.
•îofi JOCELYN
« Que tu vie laisseras jamais jeter mon corps
« Sans hière et sans tombeau dans le fossé des morts ;
« Mais que tu feras faire un service à l'église,
« Pour que plus vite au ciel notre ange nous conduise,
<: Et que, plus près de Dieu, pour toi priant là-haut,
« Nous puissions à nous deux te rappeler plus tôt! «
le lui ])romis, mon père; et, sur cette promesse,
Son Ame s'en alla tout heureuse en caresse.
IFélas! je promettais, je croyais obtenir
Plus qu'en ces jours si durs je ne pouvais tenir.
l'ar la longue misère ou par la maladie
l.a charité publique était tout attiédie.
.le cherchai vainement, parmi nos froids amis,
De quoi faire accomplir ce que j'avais promis :
Des planches, un linceul et des clous pour la bière,
Une; messe à son Ame, un coin au cimetière!...
« .Te revins morne et seul près du cierge m'asseoir, Le regardant brûler d'un œil de désespoir. <
Quand il fut consumé, dans un transport féroce, .le lui fis un linceul de sa robe de noce; .l'arrachai, je clouai les planches de son lit; Dans ce cercueil d amour ma main l'ensevelit; Pals, attendant cette heure où dans la matinée Au sei'yîce des moits la messe est destinée, Et chargeant sur mon dos ce cher et sacré poids. J'allai prendre mon rang, seul, au bout des convois. Mais, de tous les quartiers éloignés de la ville, Les tombereaux venaient s'encombrer à la file. Hélas! et dans leur mort, comme de leur vivant
NEUVIÈME ËPOQUE 807
Les plus riches, monsieur, passaient encore devant. Repoussé le dernier, toujours de bière en bière, Courbé sous mon fardeau, je me traînais derrière ; L'église était déjà remplie, et le cercueil, Sans cortège et sans pleurs, fut repoussé du seuil.
« Deux jours entiers, monsieur, d'églises en églises.
Je tentai d'obtenir les prières promises.
Ou de surprendre au moins, saintement importun,
La bénédiction que l'on donne en commun ;
Et deux jours, mendiant en vain la sépulture.
Dans la chambre sans lit, sans feu, sans nourriture,
Je rapportai plus lourd mon fardeau de douleur
Enfin, Dieu me fit naître une pensée au cœur.
« Allons, dis-je en moi-même, à la montagne; un j)rèlie
« Là-haut par charité la recevra peut-être,
« Et, prenant en ])itié ma misère et mon vœu,
« Lui bénira gratis sa terre au champ de Dieu. »
« Je repris sur mon dos ma charge raffermie ; Je sortis d«ns la nuit de la ville endormie, Comme un voleur furuf, tremblant au moindre bruit, Par l'ange de ma femme à mon insu conduit, M'enfonçant au hasard dans la gorge inconnue. Me guidant sur le son des cloches dans la nue. Sous le poids de mon âme et de trois jours de mort. Pliant à chaque pas, succombant sous l'efTort, Me relevant un peu, me traînant sous la bière. Les genoux et les mains déchirés par la pierre. Enfin, sentant le cœur me défaillir ici.
3o8 JOCELYN
Et craignant qu'avant l'heure où l'air est éclairci Le pied du voyageur nous heurtât dans sa marche, J'ai tiré mon fardeau sous l'abri de cette arche. Déjà mort, à vos soins mon regard s'est rouvert, J.,a grâce du Seigneur à vous m'a découvert!... »
" O mon frère, lui dis-je, ô modèle de l'homme!...
De quelque no)n obscur que la terre vous nomme,
Oh! quelle charité ne rougit devant vous!
Ah! sous tant de fléaux qui s'acharnent sur nous,
Oujind l'homme que l'on jette et traîne sur la claie
N'est plus qu'un vil fumier qu'un fossoyeur balaie.
A qiti la terre même a fermé le tombeau.
Pour le cœur contristé, qu'il est doux, qu'il est beau
De voir l'humanité, dans une classe obscure,
Par de semblables traits révéler sa nature,
Conserver à la mort tant de fidélité,
?se voir dans le cercueil que l'immortalité^
Et combien on est lier, dans ce poids de misère.
D'être homme avec cet homme et de le nommer frère !
Ah! venez avec moi, courage! levez-vous I
L'ange de vos amours marchera devant nous;
A la terre de Dieu je porterai moi-même
Ce corps, dont lâmc au ciel vous regarde et vous aime-,
Je creuserai sa fosse à l'ombre du Seigueiu- ;
Je ferai pour ses os comme jwur une sœur.
Mais, ô mon cher enfant, consolez-vous, son âme
N'a pas besoin là-haut que ma voix la réclame;
Aux regards de (Iclui qu iiii soupii- satisfait, .
Quello piMèie \aiit re que vous avez fait?
Quel office, ô mou (ils, que cette uuit mortelle, ,
Cette route, ce sang, cette sueur pour elle!
Ah! dans son saint trésor Dieu n'a jamais compté
De tribut qui vers lui plus suave ait monté!
Venez, nous n'avons |)lus (ju'à la rendre à la terre.
La nuit baisse, et le jour Cachons-lui ce mystère. »
Et prenant un côté du cercueil sous mon bras,
Le jeune hcmme prit l'autre; et, mesurant nos pas,
Par ces rudes sentiers lentement nous montâmes.
Nos membres fléchissants s'appuyaient sur nos âmes;
Nos deux fronts inondaient le cercueil de sueur;
Et le matin jetait sa première lueur.
Quand sur le seuil désert de l'église fermée
Je rerais le mourant et sa dépouille aimée.
J'ornai secrètement l'autel, sans réveiller
Marthe, l'enfant de chœur, ni le vieux marguillier ;
Je célébrai du jour le solennel service ;
Des morts dans le Seigneur, seul, je chantai l'office,
Et la voix de l'époux, du seuil du saint enclos.
Aux psaumes de la mort répondait en sanglots.
Puis, creusant de mes mains la fosse au cimetière,
J'y descendis, pleurant, pour y coucher la bière.
J'y jetai le premier la terre; et puis l'époux;
Ma pelle referma la couche en peu de coups.
Et la croix surmonta le lit du dernier somme.
Ouand tout fut accompli, l'infortuné jeune homme.
Triomphant dans ses pleurs, s'assit sur le tombeau,
Comme un homme arrivé s'assoit s'ur son fardeau.
3fo JOCELYN
Valncigc, 27 décembre l8o3.
Il est mort ce matin. On! paix a sa pauvre âme! Je rouvrirai [)our lui la couche où dort sa femme.
28 déceiiilMe, de son Ht.
Au lit mystérieux que renferme la mort, Heureux lœil qui se clôt et le front qui s'endort Sur l'oreiller divin d'une sainte espérance ! . O sommeil ! ô réveil ! ô ma mère ! ô Laurence ! Le moment tant prié serait-il donc venu?
Je me sens un besoin de repos inconnu, Un voile sur mes yeux, des ombres dans ma chambre, Des ailes dans le cœur, du plomb dans chaque membre, D'un œil plus attendri mon chien lèche ma main; l'révoirait-il ma mort?... Ah! si c'était demain!...
(Le journal, hUerroiui).! ;.a- nne maladie longue et douloureuse, ne fut ;nnia:s repris.)