C-et lionnne est le neveu du seul berger ([ui sache
Le nivstère })rorond de l'antre qui nous cache.
11 monte à son village, il dit au vieux berger
Que l'évèque est captif et (|u'on va le juger;
Qu'il lui parle souvent, que sa main enchaînée
S'abaisse tous les jours sur sa tête inclinée;
Qu'il attend sa couronne avec sérénité,
Connue un juste qui voit du cœur l'éternité;
Qu'il ne demande jjas grâce aux bourreaux d'une heure ;
Qu'il voudrait seulement revoir avant qu'il meure
Un des (ils que sa main devait sanctifier;
Qu'il a quelque secret divin à confier;
Qu'il en nonuue souvent un d'un accent plus tendre,
.locelvn, le plus jeune. Oh! s'il pouvait l'entendre.
Oh! celui-là, du moins, ne le laisserait \rds
Monter sans une main les marches du trépas!
Le berger, à mon nom, croit que Dieu lui commande
De découvrir le fils que l'évoque demande :
Il révèle la grotte où son pas m'a conduit.
Ces deux hommes de bien y montent dans la mut :
Pour franchir le ravin on le torrent déborde,
Au tronc sur l'autr*.' rive ils lancent une corde;
Ils ai)prochent; j'entends leurs pas lourds retentir;
Laurence, qui dormait, ne me voit pas sortir.
Les bergers en deux mots me font leur saint message ;
Une lutte rapide en moi-même s'engage,
i42 JOGELYN
l.'amour dans mon esprit combat le dévouement;
Mais la mort n'attend pas. Je demande un moment,
Je rentre dans la grotte, et j'arrache une feuille
Du livre où pour prier Laurence se recueille;
J'écris ces mots tremblants : « Dors en paix, mon amour!
Mon absence de toi ne sera que d'un jour! »
Ce papier, tout trempé des pleurs dont je l'arrose,
Ma main sur son chevet, tremblante, le dépose.
Quel réveil!... je ne puis y penser sans frémir!
Je regarde un moment ce front calme dormir;
Je sens mon creur se fendre au paisible sourire
Qui la trompe en dormant, quand je vais au martyre!
Si je la réveillais, je ne partirais pas!
Du guide impatient j'entends sonner les pas.
Je me jette à genoux au bord de cette couche ;
Je colle sur ses pieds mon front, mes yeux, ma bouche;
J'invoque dans mon cœur tous les anges de Dieu
A la garde de l'ange assoupi dans ce lieu;
Je la bénis de l'œil, des larmes et du geste;
Mon pied fixé s'arrache au sol oii mon cœur reste.
Les bergers loin du roc m'entraînent avec eux ;
Je descends sur leurs pas l'échelle aux mille nœuds;
Dans le chaiet désert j'échange avec le pâtre
Mes vêtements usés contre un sarrau blanchâtre;
Je chausse mes pieds nus de ses souliers à clou;
Mes longs cheveux bouclés qui roulent sur mon cou.
Mon front hâlé, mes doigts qu'a gercés la froidure.
D'un jeune montagnard me donnent la figure :
A travers les hameaux, inconnu, je descends.
Sans qu'un aspect nouveau me trahisse aux passants;
Mon giiido sur ses pas me coiidiiit pai- la \ijle, Comme son compagnon me loge en son asile, Et, dans la prison même introduit avec lui, Au\ pieds du saint niart\r je dois être aujourd'hui.
Dans riiùpital de Grenoble, 5 août 1795, au soir.
OÙ suis-je? oîi m'engloutir? où perdre ma pensée?. Seigneur!... oh! pardonnez à cette Ame insensée! Non. non, frappez ce cœur hésitant, combattu, Oui n'a su distinguer ni crime ni vertu, Fa cpii, dans les accès d'une nuit de dciire. Ne sait |)lus si le ciel le déteste ou ladniire!
Oui. je me hais moi-même. Oh! cachez-moi de moi! L'évêque ! . . . il me bénit ! . . . Laurence ! ô toi, mais toi ! Assassin à la fois et charitable apôtre. J'ai sauvé d'une main et j'ai tué de l'autre!
Mais où suis-je? en quel lieu m'a-t-on porté mourant? Tout est étrange et neuf à mon regard errant ; Du pauvre montagnard ce n'est plus là l'asile! Quels sont ces lits de lin. dont la nond)reuse (ile
i4'f JOCELYN
Se prolonge dans l'ombre et correspond au mien? Que veut dire au plafond ce signe du chrétien? Que sont ces voiles blancs, ces femmes ou ces ombres, Qui se croisent sans bruit dans ces corridors sombres Entrouvrent les rideaux, se penchent sur les lits, Comme la jeune mère au chevet de ses fils ? Aux douteuses lueurs de leur lampe qui veille. Oh! de la charité j'entrevois la merveille, Ces auberges du pauvre oii l'on bénit ses pas, Ces toits de Dieu, ces lits de ceux qui n'en ont pas, Ces épouses du Christ au chevet des misères, Mères de tous les fils et sœurs de tous les frères!
Mè)ne lieu, G août I 791 , le matin.
Dans le monde, en un jour, qu'est-il donc survenu?
Conanent suis-je là, moi, sous mon nom, reconnu?
D'où viennent ces respects, ces soins qui m'environnent,
Ces signes de bonheur que leurs regards me donnent ?
Ils disent que Paris a tué le tyran,
Que la France a fini ce long meurtre d'un an,
Que les cacliots vidés s'ouvrent partout deux-même.
Que de Dieu dans le temple on rétablit l'emblème,
Que la foule a brisé ses instruments de mort.
Et reporte aux autels sa joie ou son remord ;
Que le meurtre d'hier fut le dernier supplice;
Que l'on m'a rapporté du lieu du sacrifice
Tout arrosé du sang du bienheureux martvr,
Mourant, n'entendant ])lus sur mes pas retentir,
A travers mille cris, le cri de délivrance Oui seiiihlait du tombeau ressusciter la France, Va (jue le guichetier, en ouvrant la prison. Aux fennnes de riiospicc a r('\ ('■!('' mon nom!...
Mt'ine lieu, inôine date, le soir.
Tout dort... à mon chevet veille une sainte femme..
Le jour se fait en moi : recueillons-nous, mon ame !
Le sommeil sur mes yeux ne peut plus s'arrêter ;
Où mon cœur est toujours mes pas voudraient monter;
Mais ma force ne peut les soulever encore ;
Mes pieds me porteront demain avec l'aurore,
Ces sœurs me laisseront de ce lit me lever,
Pour courir... on je tremble, ô mon Dieu, d'arriver!
Oh! dans cette éternelle et brûlante insomnie.
Les scènes de la veille et de mon agonie
Picmontent par un vague et lointain souvenir,
Comme des fils brisés qu'on cherche à réunir;
Ils viennent dans mon front se renouer en foule;
De moi-même à mes yeux le tableau se déroule ;
Je me comprends enfin, je me sens, je me vois.
Je vis ce jour terril)le une seconde fois!
De l'évêque captif le jnge populaire
Avait voté la mort, le soir, dans sa colère ;
i46 JOCELYN
J'eiiteiulais en passant les c()ii|)S sourds du marteau Qui clouait dans la nuit le bois de réelialaud. J'entrai dans la prison; des escaliers rapides La descente était longue et les marches humides, Et dans leur froid brouillard chaque pas, en glissant, Semblait sur les degrés se coller dans du sang. Je ne sais quelle odeur de larmes sous les voûtes, Quelle sueur des murs coulant à larges gouttes, Des angoisses de l'homme y peignaient les tourments. Chaque dalle y rendait de longs gémissements : On eût dit que ces murs, ces froides gémonies, Comme des condammés suaient leurs agonies. Au bas de cet obscur et profond entonnoir, L'affreux cachot s'ouvrait sur un corridor noir, Tout creusé dans le roc, hormis l'étroite porte Dont les lourds gonds scellaient la grille basse et forte. Sous la main du gecMier qui tourna les verrous, La porte en gémissant recula devant nous ; L'ombre humide pâlit au feu de sa lanterne, Qui jeta sur les murs un jour livide et terne, Et je vis le vieillard, ébloui par ce jour. Qui regardait sans voir du fond du noir séjour; Le rayon concentré, dardant sur sa figure, La détachait en clair de la muraille obscure. Comme si, du cachot pour racheter l'affront, Une auréole sainte eût éclairé son front.
Fléchissant sous ses fers rivés dans la muraille. Leur poids lourd affaissait un peu sa haute taille
CINQTJIE!\IE EPOQTTE i ;
De ses linhits troïK'S les soinplucux dchi'is
Laiss.'iieiit percer partout ses iiiembres ainaij^ris;
Il serrait d'une niaiu autour de sa ceiuturc
Des pauvres prisouiiiei-s la i)ianchc couverture,
De l'autre il soutenait le gros faisceau de fers
Oui tombait eu anneaux de ses I)ras découverts;
Ses pieds nus, (pie nouaient deux restes de sandales,
Tout violets de froid, frissonnaient sur les dalles.
Un tas i\c paille humide et roiiyc' j)ar les bords,
Gardant encor l'empreinte et les plis de son corps,
Une écuelle de bois pour recevoir la soui)e.
Une goutte de vin dans le fond d'une coupe.
De son palais de boue était l'ameublement.
Le breuvage, le lit, le vase et l'aliment;
Mais les traits allongés de son pale visage.
Ses cheveux éclaircis, souillés, blanchis par 1 âge,
Sur son front demi-chauve en couronne bouclés
Ou sur son maigre buste en anneaux déroulés ;
Sa barbe, que d'un an le fer n'a retranchée,
Sur le creux de sa joue en écume épanchée ;
Ses yeux caves, cernés par un sillon d'a/.ur.
Brillant comme un charbon dans leur orbite obscur;
Son regard, affaibli par cette ombre éternelle.
Nous cherchant sans nous voir du fond de sa j)runelle
La force écrite eu haut dans ses sourcils épais.
Sur sa lèvre entr'ouverte un sourire de paix ;
Dans ses traits, imprégnés d'une sainte harmonie,
La résignation au sein de l'agonie,
L'humanité vaincue asservie à la foi,
Tout éclatait en lui!... Je erus voir devant moi
i/,8 JOCELYN
Ua de ces cliain[)ioiis des vérités nouvelles Que les anges de Dieu servaient, couvaient des ailes, Et qui, nourris déjà du pain caché du fort. Exultaient du suj)plice et vivaient de leur mort.
A l'entrée, ébloui par ce front de lumière. Sur mes genouv trend)lants je tond)ai sur la pierre Comme si quelque main m'eut for<;é de plier, N'osant ni m'a})procher ni m'enfuir. Le geôlier Lui dit : « Que votre nuit avec Dieu se consomme! J'ai rempli ma promesse, et voilà ce jeune homme. » Puis, posant à mes pieds sa lanterne, il sortit. Et, refermé sur nous, le battant retentit. « Est-ce vous, mon enfant? venez, que je vous voie Oh! que ma dernière heure ait la dernière joie De presser sur mon cœur un fils en Jésus-Chrisi, Un frère dans ma foi, nourri du même esprit ! Soyez béni, mon Dieu, dont la grâce infinie Me gardait en secret ce don pour l'agonie! J'ai vidé jusqu'au Ibnd mon calice de fiel. Mais la dernière goutte a l'avant-goût du ciel ! Mon fils, je vais mourir ; mon éternelle aurore De ma dernière nuit va tout à l'heure éclore; Demain j'entonnerai l'Hosanna triomphant.
Aujourd hui je suis homme et pécheur. Mon enfimt, Devant le Saint des saints avant que de paraître. J'ai besoin de laver mon âme auv eaux du prêtre : Chargé d'un grand troupeau pour le sanctifier. En partant, j'ai mon saint bercail à confier; Je ne puis déposer ({ue dans sa main sacrée
CINQUIÈME ÉPOQUE i ',9
Les clefs du Saint des saints dont je gardais l'entrée;
Je ne puis recevoir le pardon que de lui ;
Je le donnais hier, je l'implore aujourd'liui.
Mais tous ceux ([ui portaient le divin caractère,
Fugitifs ou proscrits, sont errants sur la terre;
L'exil, ou la })rison, ou Ir couteau mortel.
N'épargnent nul de ceux cpii montaient à l'autel;
Il ne reste que vous, pauvres jeunes lévites,
Qui n'aviez pas encore lié vos mains bénites;
J'en demandais au ciel un seul, à deux genoux :
Dieu m'inspirait, mon lils, et je pensais à vous.
Oh! ([ue mon cœur, d'ici, pressentait l)ien le vôtre!
J'étais sùi* (pic. fidèle au devoir de l'apntre,
La prison, r('(liaraud vous verrait accourir.
Séduit par le martyre et tenté de mourir,
Et que, i)lus il est plein de l'horreur du supplice,
Plus vous accepteriez de boire mon calice... »
Je ne répondais rien, et je n'entendais plus.
Et je baissais dans l'ombre un front rouge et confus.
« Faut-il mieux m'explicpier ? reprit-il ; un saint prêtre
Est nécessaire à Dieu: mon (ils, vous allez l'être!
Pour qu'un double holocauste ici soit consonjmé,
La Providence et moi nous vous avons nonnné;
Je vais vous consacrer sur ce boi'd de ma tombe :
Baissez la tête, enfant, pour que le chrême y tombe!
Et, quand l'esprit de force aura coulé sur vous.
Je vais, pécheur, mourant, tomber à vos genoux,
Et recevoir de vous dans le saint sacrifice
Le pain du viatique et le vin du su[)plice.
Recevez du mart\r l'auguste sacrement.
i5o JOCELYN
Mourez jmur (|uc Dieu vive... — O mon père, un moment!
Lui dis-je en repoussant du front le sacré signe.
Arrêtez, arrêtez; tremblez, j'en suis indigne!
Mon ame est à mon Dieu, mon sang est à ma foi;
Mais mes jours profanés, ils ne sont plus à moi.
Et Dieu n'exige pas que je lui sacrifie
Deux morts dans une mort, deux cœurs dans une vie. "
Son œil sonda le mien, et son front s'obscurcit.
Alors, balbutiant, je lui fis le récit
De ces deux ans passés loin de lui, de ma fuite,
De cette enfant par Dieu dans mon désert conduite,
De son triste abandon, de ma tendre pitié,
De cet amour longtemps couvé sous l'amitié,
De ces habits trompeurs qui, me cachant la femme,
A la séduction apprivoisaient mon ame.
De ce secret fatal et découvert trop tard.
De nos serments doiuiés, de mon furtif départ,
De sa mort qui suivrait au même instant la mienne,
Si j'arrachais ainsi cette main de la sienne,
Si, même au ])rix du ciel, d'un mot j'allais tromper
Ce cœur que du poignard mieux eût valu frai)per.
Je me tus : dans ses traits indignés je crus lire
Tantôt l'horreur, tantôt un dédaigneux sourire.
« Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret
Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait;
Voilà dans (fuel lionteux et ridicule piège
L'esprit trompeur |)oussait vos pas au sacrilège.
Insensé! bénissez ce hasard de ma mort.
Qui vous prend sur l'abîme et vous arrête au bord.
Que l'esprit tentateur, j)rêt à vous y conduire,
CINQUIEME EPOQT^E i5]
Connaissait bien ce cœur (juil avait à séduire! Quand il ne peut au crime entraîner nos ('lus, Il les y mène aussi, mon fils, pai- Icui's vertus. Ah! brisez sou embûche et rougissez de honte. Quoi ! ce rcve d'une ame à s'enflammer trop prompte Poui" un enfant j('t('' par hasard sous vos pas, Ce trouble d un v(vuv pur cpii ne se connaît ])as. D'un périlleuv amour cette amitié prélude. Mauvais fruit du loisir et delà solitude; Ces élans, ces soupirs, ces serrements de main. Que le vent de la vie emportera demain; Ces jeux de deuv enfants loin des yeux de leurs mères, Qui prennent pour amour leurs naïves chimères, Risible enfantillage et des sens et du cœur : Voilà ce cpii du ciel en vous serait vainqueur ? Voilà pour quel a|)pat, voilà pour quelle cause Vous trahiriez le vœu que ce tenq3s vous impose? Vous laisseriez ma mort sans secours, sans adieu, Le temple sans ministre, et le monde sans Dieu? Je ne me doutais pas que, dans ces jours sinistres Où l'autel est lavé du sang de ses ministres. Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi S'élance à l'cnhafaud pour confesser sa foi, Pendant que lunivers avec horreur admire La bataille de sang du juge et du martyre, Atteiulaut, pour savoir à cpioi (ixer son cœur, Des bourreaux ou de nous qui restera vain({ueur; Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple, Du lévite autrefois la lumière et l'exemple, Au grand combat de Dieu refusant son secours,
Amollissait son âme à de folles amours,
Au pied des éclialauds où périssaient ses frères
Sacrifiait au dieu des femmes étrangères,
Pensant sous quels débris des temj)les du Seigneur
Il cacherait sa couche avec son déshonneur !
— O mon père, pitié! Quel mot osez-vous dire? Le ciel sait si mon cœur a tremblé du martyre ; Il sait si j'hésitai, pour arriver à vous. D'affronter cette mort dont je serais jaloux; Mais ébloui de zèle, et moins homme qu'apôtre, Vous ne jugez, hélas ! nos cœurs que par le vôtre ; Vous croyez que mon cœur, de l'amour triomphant, N'arracherait qu'un rêve au sein de cet enfant; Que le sien m'oublierait; que je pourrais moi-même Rapporter aux autels tout l'amour dont je l'aime; Absous par votre main d'un parjure innocent. Noyer son souvenir dans des pleurs ou du sang ; Que cette affection au cœur enracinée.
Cette existence à deux, ce rêve d'une année, Ce rayon qui nous fit ensemble épanouir. Comme un rêve d'un soir pourrait s'évanouir? Connaissez mieux l'amour de l'homme et de la femme : Il joint leur double vie en une seule trame ; Il survivrait coupable, à la honte, au reniord. Plus vivant que la vie et plus fort que la mort.
— Silence! cria-t-il ; vous profanez cette heure, Ces moments tout au ciel, ces fers, cette demeure, Où du Dieu trois fois pur un indigne martyr N'eût jamais entendu de tels mots retentir.
Parler d'amour, grand Dieu, sous ces ombres muettes
(JXQTHEMI': KPOQUE i53
Insensé, regardez, et songez où vous êtes!
Voyez dans les cachots ces membres amaigris,
(les bras levés à Dieu, par des chaînes meurtris;
(x'tte couche oîi l'Eglise expire, et sent en rêve
Le baiser de l'Epoux dans le ti'anchant du glaive
Ce sépulcre des morts par la vie halùté.
Oui ne se rouvre i)lus que sur l'éternité;
Ces fers dont les anneauv tout rouilles sur nos membres
Ont rivé Jésus-Christ à chacun de ses membres;
Et ce })ain d'amertume, et ce vase de fiel.
Délicieux banquet de ces noces du ciel !
Et c'est là, c'est devant ces témoins de supplice.
Devant ce moribond (pii marche an sacrifice.
Que vous osez parler de ces amours mortels.
Vous, consacré d'avance à nos heureux autels;
Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore,
Par un })lus fort lien y consacrait encore !
Ah! que cette amertume ajoute à mon tréi)as !
Quoi! vous, trahir! ^lais non, cela ne se peut pas! ~
Vous ne souillerez: pas une si chaste vie.
Vous ne jetterez pas à mon front cette lie.
Vous ne donnerez pas cette absinthe, au lieu d'eau.
Au vieillard qui demande une goutte au bourreau ;
Vous ne laisserez pas l'ame de votre père
Partir sans emporter le partlon (pi'elle espère.
Sans avoir entendu d'un ministre de Dieu
La parole de [)aix et le salut d'adieu!
Ah! que j'ai demandé cette heure au divin Maître!
Combien j'ai soupiré pour qu'un juste, un saint prêtre,
A ses pieds, comme Dieu, me reçût à genoux,
i54 JOCELYN
Me dît avant la mort : « \'ivez, je vous absous! «
Pour qu'il offrît pour moi, la veille du supplice,
Cette coupe du sang, ce fruit du sacrifice
Que mes doigts mutilés ne peuvent })lus tenir,
Et me bénît ce pain que je n'ose bénir!
Et quand l'ange, exauçant enfin ma dernière heure,
Vous amène du ciel au père qui vous pleure ;
Quand, pour diviniser cette heure du trépas,
Il ne me faut qu'un mot... vous ne le diriez pas!
0 mon enfant, au nom de ces larmes dernières
Qui sur vos mains de fils tombent de mes paupières,
Au nom de ces cheveux blanchis dans les cachots,
De ces membres promis demain aux échafauds ;
Au nom des tendres soins que j'ai pris de votre ame,
Au nom de votre mère, au nom de cette femme
Qui, si son œil de vierge ici pouvait vous voir.
Vous pousserait du geste et du cœur au devoir.
Et qui, fille du Christ, ne voudrait pas sans doute
Acheter votre vie au prix qu'elle vous coûte.
Déchirez le bandeau qui recouvre vos veux ;
Dites ce mot, mon fils ; que je l'enqjorte aux cieux!.
La sueur de mon front tombant à grosse goutte.
Avançant, reculant, comme un honmie qui doute,
Je demeurais muet, méditant, interdit.
D'un courroux surhumain son regard resplendit ;
Son corps se redressa, comme si son idée
L'eût soulevé du sol, grandi d'une coudée;
Son bras chargé de fers s'étendit contre moi;
Le cachot f'cclaira de rc'-claii' de sa foi.
Je crus voir de son front la fondre intérieure
cïVoriKMK i<:pooue i55
Jaillir et serpenter dans la sombre demeure;
Sa voix prit la colère et la vibration
Du prophète lançant la niab'-diction.
Des lions de Juda rugissement terrible!
■< Eh bien! puisqu'à mes pleurs vous restez insensible,
Puisque la charité poiu' un père expirant
\e peut en rallumer en vous le feu mourant;
Puisque entre le salut que le vieillard imfjlore
Et votre infâme amour vous hésitez encore,
Vous notes })lus chrétien ni prêtre de Jésus :
lletirez-vous de moi... je ne vous connais plus!
Sortez de ce Calvaire où votre maître expire;
Vous n'êtes qu'un bourreau de plus qui l'y déchire ;
Vous n'êtes qu'un témoin lâche, indigne de voir
(Comment le chrétien souffre et meurt poin- le devoir,
Alais digne seulement de garder dans la i-ue
L'habit ensanglanté du licteur qui le tue!
Oui, sortez de nwn ombre et de ce lieu sacré;
Sortez, mais non pas tel que vous êtes entré;
Sortez, en emportant la divine colère
Sur vous et sur l'objet... — ^N'achevez pas. mon père;
\e la maudissez pas. ari'êtez ! tout sur moi! »
Il lut d "un seul couj) d'œil sa force en mon effroi,
Comme le bûcheron voit l'arbre (pii chancelle.
'< Ecoutez! >' me dit-il d'une voix solennelle,
(^omme s'il eût j)arlé d au delà du trépas
A des hommes de chair qui l' écoutaient en bas :
« Il est dans notre vie une heure de lumière,
Entre ce monde et l'autre indécise frontière.
Où l'âme des chrétiens, prête à (piitter le corps,
i56 JOCELYN
De l'abîme des tem})s voit déjà les deux bords,
Où de réteriiité l'atmosplière divine
D'un jour surnaturel dans sa nuit 1" illumine,
Et, des choses d'en bas lui découvrant le sens,
Donne un son prophétique à ses derniers accents.
Sans crainte alors on parle, et l'on entend sans doute ,
Dans la voix du mourant c'est Dieu que l'on écoute.
Je suis à cet instant, et je sens dans mon cœur
Ce Verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.
11 me dit d'arracher, d'une main surhumaine,
Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne;
11 doime à mes accents l'autorité du sort ;
Je prends sur moi l'arrêt qui de mes lèvres sort,
Je prends sur mon salut la sainte violence
Qui vous jette à mes pieds sans plus de résistance :
Obéissez à Dieu, cpii tonne dans ma voix ! »
De sa main, de ses fers mon front sentit le poids ;
Je crus sentir de Dieu la main et le tonnerre
Qui m'écrasaient du bruit et du coup sur la terre.
Pétrifié d'horreur, tous les sens foudroyés,
Je tombai sans parole et sans souffle à ses pieds :
Un changement divin se fit dans tout mon être;
Quand il me releva de terre, j'étais prêtre!...
Le vieillard à son tour à mes pieds se jeta,
Et confessa sa vie au Dieu qui l' écouta,
Puis me fit célébrer pour lui le saint mystère.
(;iNoriE:\iE époque i
Un ;iiil;1<' du l'odit-r tut notro autre (Calvaire.
Sur cet autel des pleurs, uu uoir Uiorceau de paiu
Fut l'imago du Dieu que lui rompit ma main ^
Uue e()U[)e de bois fut le divin calice
Oii le vin figura le sang du sacrifice;
Et la lampe, jetant ses funèbres clartés,
Lo cierge et le flambeau de nos solennités.
Je répétais les mots qu'il me dictait lui-même.
Quand je fus au moment où du festin suprême
Le prêtre, rappelant le symbolique adieu.
Dans ce pain voit un corps et dans ce corps un Dieu,
Le lieu, l'émotion, l'beure, ces murs funèbres,
L'écbo des mots sacrés roulant dans ces ténèbres.
Ce mourant à mes pieds dans un divin transport,
Me demandant des yeux l'jdiment de sa mort,
Ce sentiment confus de m'immoler moi-même
A cette charité dont je tenais l'emblème.
Ce retentissement de ma pensée en moi.
Tout concentra mon âme en un éclair de foi :
Je crus sentii^ le Dieu qui souffre et qui console, j
Du ciel même arraché par la sainte parole,
Descendre et transformer en sang nouveau le vin.
Le pain du prisonnier en aliment divin.
Et je crus dans ce pain que notre foi consomme
Humaniser le Christ et diviniser l'homme!
Sa lèvre l'aspii'a dans nu ('-laii d'amour,
La lampe s'éteij^nit dans l'ombre... — Il était jour.
Un bi'uit soui'd de la mort nous fit deviner l'heure. Le geôlier vint ruuvrij- la lugubre demeure,
ij8 JOCELYN
Et cluTrlier 1<' vieillard pour l^'cliafaiul. Ses fers
Tombèrent en laissant leurs traces dans ses chairs.
Pour qu'il pût achever le funèbre voyage,
Il fallut soutenir son corps, miné par l'âge;
J'affermissais ses pas, vêtu comme un gardien;
Son bras paralysé s'appuyait sur le mien.
Bénissant ses bourreaux du geste et du sourire,
Comme on marche au triomphe, il marchait au martyre,
Sachant que la victoire, en ces combats de foi.
Est à celui qui tombe et qui meurt pour sa loi.
J'aidai sa main tremblante et son pied qui chancelle
A monter les degrés de la fatale échelle ;
Jusque sur l'échafaud j'accompagnai ses pas.
Un vil peuple ondoyait et rugissait en bas ;
Mais lui, n'entendant plus ce stupide blasphème,
Dans mon regard ami cherchait l'adieu suprême;
11 y lut, et coucha sur le fatal pilier
Son front, comme il eût fait le soir pour sommeiller.
Dans l'éclair du couteau je vis la mort me luire!
Moi-même je tombai teint du sang du martyre,
Confusément frappé de rumeurs et de cris,
Soit que l'horreur du sang eût glacé mes esprits,
Soit qu'animé par Dieu d'un plus mâle courage
Tant que je n'avais pas accompli son message,
Mon œuvre consommée, et le saint vieillard mort,
Je ne puisasse plus de force dans l'effort,
Et, retrouvant Laurence en mon cœur effacée.
Je tombasse frappé par ma propre pensée!...
CIXOUIÈME ÉPOQUE i m)
M('iiH' (hifc, int'ine lieu, int-iiic nuit.
Ail! je respii^c ciiliii! Providence de Dieu,
On vous trouve attentive et ])résent(? en tout lieu!
lue Sd'ur de l'évèque, aimable et douce sainte,
Oui vit toute au Seigneur, cachée en cette enceinte,
A l'eçu dans son sein le tei'i'il.lc secret.
M'a dit qu'à la montagne elle-même elle irait
Prendre demain l'enfant, l'aimer comme sa fille,
.Tus(ju'à ce (|u'une lettre instruisit sa (aniille.
Et qu'oii vînt la chercher pour lui l'cndre à la fois
Et sou nom et ses biens, que lui rendaient les lois.
12 août 179Ï.
Précédé de la sœur, que le pâtre acconq)agne.
Ce matin, faible et seul, j'ai gravi la montagne,
M'ari'ètant, h('\sitant, revenant sur mes pas,
Comme un homme qui doute, ou qui marche au trépa
Arrivé sui' les bords de la goi'gc profonde.
Dont trois jours de soleil avaient abaissé l'onde,
J'ai trouvé deux sapins l'un à l'autre liés
Par le bout sni- n\i boi*d et sur rantie appn\('s;
Pont que les deux bergers avaient jeté sans doute
Pour que la pauvre sœur y pût frayer sa i-oute.
Ils venaient de passer, et j'entendais leuis voiv.
Par des ravins franchis dans mes jeux tant de lois,
i6o JOCELYÎN
Je devançai leurs pas qui clierchaieiit uue issue,
Et je fus à la grotte avant qu'ils l'eussent vue;
Mais à la fois brûlant, tremblant d'y pénétrer,
La force de mon cœur me faillit pour entrer.
Écartant d'une main le feuillage du hêtre,
Je me pendis de l'autre au roc de la fenêtre,
Et, le cœur écrasé, sans souffle, l'œil hagard,
Je sondai jusqu'au fond la grotte d'un regard.
Je la vis ; dans mon sein mon cœur cria : « Laurence !
Mais ma lèvre étouffa ce cri dans son silence.
Elle était à genoux sur ses talons j)liés,
Ses membres fléchissants à la roche appuyés,
Son front pale et pensif, que la douleur incline.
Comme écrasé du poids, penché sur sa i)oitrine;
Ses bras tout défaillants passés autour du cou
De sa biche, qui dort les flancs sur son genou,
Et pressant d'une étreinte inerte et convulsive
L'animal qui dressait une oreille attentive,
Et, du tendre regard que son a^l lui dardait,
Semblait attendre aussi celui qu'elle attendait.
Ses longs cheveux traînaient en flocons sur la corne ;
Sous ces cils abaissés son regard terne et morne
Se relevait parfois comme pour écouler
Des larmes que ses yeux ne sentaient pas couler ;
Sa respiration, dans son sein inégale,
En soupirs, en sanglots, sortait par intervalle...
Le bruit qu'en approchant les pas firent en haut
Réveilla son oreille et son ame en sursaut ;
Elle se redressa comme un mort qu'on appelle,
CINQUIEME EPOQUE i6i
(vOiinit les Ijras ouverts : « Jocclyn! » cria-t-elle.
La sd'ur parut dans r()ml)re : « O ciel! ce n'est pas lui: ->
Elle fh'rhit, cherclia sur la pierre un appui,
Et d'un (r-ij |()iidi-()\('. (ixc coiimie son àme,
Regarda sans pai'ler les patres et la lemme.
— « Ma fille, dit la sœur, venez, ne craigne-i pas.
Je viens couiuk; une enlaiit vous iJi'cndi'f entre mes bras,
Et Dieu, (pii vous donna, ([ui \ ous enlève un frère,
Au lieu d'un fVri'c en moi vous envoie une mère. ^'
Alors en peu de mots tout lui lut raconté :
Par quel coui) du destin Dieu l'avait emporté,
Par quels vœux arracln-s à mon àme sur[)rise,
La mort m'avait jeté tout saignant dans l'Eglise,
Et comment et mon nom et tout ce doux })assé
De son cœur povu' jamais devait être effacé :
« C'est un rêve d'enfant qu'on regrette et qu'on pleure,
Mais qu'un rayon du jour dissipe en un quart d'heure;
Il n'en restera rien (|u'un souvenir i)ien doux,
L^n invisil)l(' ami (pii priera Dieu pour vous! »
Laurence écoutait tout, immohile. éperdue, La main avec terreur vers la sœur étendue. Comme poui' repousser de l'œil et de la main Les coups de clia({ue mot, qu'elle écartait en vain; Son œil ouvert et morne, égaré dans le vide; Sa lèvre frémissante, entr'ouverte, livide; Sur sa bouche les mots manquant à la douleur ; Femme changée en marbre, en ayant la pâleur! Tout à coup je ne sais quel éclair de pensée Lui remonta du cœur sur sa joue effacée;
i62 JOCELYN
Sou front reprit lu vie et se teignit un peu ;
La colère anima son œil d'un sombre feu;
Ses cheveux, par l'angoisse a})latis sur sa tête,
Ondoyèrent, pareils aux flots dans la tempête;
Sa lèvre, du courroux prenant le pli soudain,
Y mêla dans l'horreur le rire du dédain;
De la pieuse sœur les mains jointes tremblèrent,
Et d'effroi sous son œil les patres reculèrent :
« Ah! vous mentez, dit-elle; ah! qui que vous soyez,
Retournez seuls vers ceux qui vous ont envoyés.
Vous pensiez que j'étais un enfant qu'on abuse :
Allez, mon cœur n'est pas dupe de cette ruse !
Vous vouliez profiter d'une absence d'un jour
Pour m'arracher aux lieux où j'attends son retour.
Mais, s'il en est ainsi, détrompez-vous, madame!
Car vous arracheriez plutôt le corps à l'ame.
Et ce bloc au rocher })ar les siècles durci,
Que mon canir à son cœur et que mes pieds d'ici î... «
Sa voix d'airain vibrait dans la grotte ébranlée.
Et sa main convulsive, à ses parois collée,
Semblait si fortement aux angles s'accrocher.
Qu'on eut dit que ses doigts s'écrasaient au rocher.
La sœur voulut parler : « Pauvre jeune insensée !
Comment briser, mon Dieu, dans son cœur sa pensée? »
Et sa voix s'attendrit, et sa main essuya
Des pleurs que le regard de Laurence épia.
« Des pleurs! des pleurs! dit-elle avec un ton d'alarmes.
Incrédule à leurs voix, en croirais-je leurs larmes?
S'ils mentaient, auraient-ils pour moi cette pitié? »
Le doute affreux seuibla l'envahir à moitié;
CIXOI nniE EFM)Ql^E iG^3
Puis, passant sur son iVoiil sa main roide et glacée,
O^mnie (jiirl([u un (pii i-rvc et chasse une })eiisée :
« \on, ci'ia-t-elle, non, non, je ne crois que lui!
Lui, comme un vil parjure il se serait enfui?
Moi, [)ai' J)i(;u. par mon [nTc. à son sein confiée,
Comme un autre Gain il m'eût sacriliée?
Il m'eût abandonnée en cet affreux désert.
Comme un agneau trouvé qu'on caresse et ({u'on perd,
Moi sa lille, sa sreur, sans parents, sans patrie.
Du même lait que lui pendant deux ans nourrie ?
A son Dieu sans remords il se fût immolé ?
Cet abri sur mon front se serait écroulé ?
Ce cœui', dont n"a[)[)rocha jamais l'ombre d'un crime.
Se serait entrouvert sous moi comme un abîme,
M'aurait toute vivante en sa mort englouti ?
Non, non, cela n'est pas! Oui, vous avez menti!
Oui, votre vil mensonge est encore un blasphème :
Je ne le croirais pas s'il le disait lui-même! «
Puis d'un son de voix bas, d'un air plus abattu :
« Ah! Jocelyn, dit-elle, ah ! frère, où donc es-tu?
Ah! si du pied des monts tu ])ouvais les entendre.
Comme d'un œil vengeur tu vicndi'ais me défendre !
Comme du seul aspect tu les démentirais !
Connue du seul regard tu les écraserais!
Jocelvn! Jocelvn! à travers la distance
Accours, viens à leurs mains disputer ta Laurence!
Viens me rendre, à leurs yeux, dans tes bras entrouverts
Cet asile où mon cœur l)i*averait l'univers!... »
i6', JOCELYN .
Je ne pus résister à l'élan de mon ame ;
Je m'élançai de l'ombre au milieu de ce drame :
Un long cri de bonheur dans la grotte éclata ;
D'un seul bond sur mon cœur son élan la jeta;
Elle entoura mon cou de ses mains enlacées,
Toucha mon front, mes yeux, de ses lèvres glacées,
Sembla comme un serpent à mon corps se ployer,
Se colla sur mon sein comme pour s'y noyer.
Me pressa, m' étouffa de si fortes étreintes,
Queje sens à mes mains ses mains encore empreintes ;
Puis, m'enlaçant le cou du bras comme autrefois,
S y suspendit longtemps fière et de tout son poids.
« Osez me l'arracher! demandez-lui s'il m'aime,
Dit-elle ; le voilà pour répondre lui-même.
Parle, Jocelyn, dis s'il est vrai que ton cœur
A trahi ton ami, ton amante, ta sœur!
Dis-leur si de ce sein où Dieu m'avait jetée.
Sur la pierre à leurs pieds tu m'as précipitée!
Dis-leur si cet amour, notre vie en ce lieu,
ïu l'aurais renié même à la voix de Dieu!
Un Dieu! S'il était vrai, si je doutais encore,
Je le détesterais autant ([ue te t'adore! «
On lisait sur sa lèvre un sourire âpre et fier,
Et son geste en parlant semblait les défier.
« Jocelyn, parle donc, reprit-elle, à ces hommes;
Venge-toi, venge-nous, et dis-leur qui nous sommes !
L'aveugle instinct du cœur, dans le premier moment, Me fixait là, sans yeux, sans voix, sans mouvement,
CT\OTTIKMR EPOQUE i65
Ainsi ({Il un insensé qui, tombé dans l'abîme,
Ne sent le coup qu'au fond, sur le roc qui l'abîme.
La secousse des sens que son cri me donna
D'une horrible clarté soudain m'environna;
Je sentis que mon bras se condamnait lui-même
A retourner le fer dans le seul cœur qui m'aime ;
Je cherchai par surprise à fuir, à déplier
Son bras qu'à mon épaule un nœud senil)lait lier;
jMais, comme un nœud coulant que chaque effort resserre
Plus je me dégageais, plus j'étais sous sa serre.
Enfin, d'un bond soudain j'échappai de ses bras :
« Xon, lui dis-je à genoux, non, ne me touche pas;
Non, non, je ne suis plus celui que tu crois être;
Je suis... — N'achève pas !... s'écria-t-elle. — Un prêtre!
J'ai trahi, par faiblesse ou bien par dévouement,
Mon enfant, mon amour, mon bonheur, mon serment;
J'ai, pour offrir au ciel mon affreux sacrifice,
lUi ton sang et le mien dans mon })rcmier calice :
En trahissant ta foi j'ai trahi [)lus qu'un Dieu !
Fuis-moi, ne nie dis pas même un suprême adieu;
N'abaisse pas tes yeux sur un tel misérable ;
Foule-moi sous ton pas comme un ver sur le sable ;
En j)assaiit sur mon cor|)S écrase-moi du pied ;
Maudis-moi sans remords, franchis-moi sans pitié;
Couvre de ton mépris ma mémoire éclipsée.
Et n'y détourne pas seulement ta pensée! »
Et le front dans la poudre, avili, prosterné,
.luscjues à ses genoux mon corps s'était traîné,
Pour (ju'cn passant sur moi, son |)i('(l. dans sa colère,
Put écraser ma vie et mon front contre terre.
i66 JOCET.YN
Mais file, pas à pas, fuyant ce front rampant
Comme le pied reeule à l'aspect du serpent,
Les mains avec horreur ouvertes, dépliées.
Les prunelles de plomb fixes, pétrifiées,
Ne jeta qu'un seul cri, comme si tout son cœur,
Écrasé d'un seul coup, eût éclaté d'horreur :
Terrible et dernier cri de l'âme évanouie,
Écho du coup qui fait écrouler une vie,
Et que jusqu'au tombeau j'entendrai. Puis, glissant
Sur les pointes du roc que son front teint de sang,
Ses membres sur les miens en tombant s'affaissèrent,
Et ses mains en touchant les miennes les glacèrent.
J'échauffai sur mon cœur, j'entourai de mes bras
Ce corps, ces membres froids disputés au trépas.
Des noms les plus cruels je m'outrageais moi-même;
J'aurais fait jusqu'à Dieu rejaillir mon blasphème!
Je couvrais de baisers (anges, pardonnez-moi!)
Ce front sanglant, ces yeux : « Laurence, éveille-toi!
Oh! reviens à mes cris! oh ! si tu vis, j'abjure
Mes infâmes vertus et mon sacré parjure!
Je n'ai rien prononcé! plus d'autel! plus d'adieu!
Dans ton cœur, dans tes bras! ah! c'est là qu'est mon Dieu,
C'est là que je n'aurai de flamme que ta flamme,
D'autre ciel que tes yeux, d'autre ame que ton àme!
Non, non, ils ont menti; reviens, reviens au jour :
L'enfer n'est pas possible avec un tel amour! «
Glacés d'effroi, la sœur, les patres s'approchèrent: De mes bras contractés par force ils arrachèrent
CTXOT^ÎKME ÉPOQUE 167
Laureiicp. dont le sein, i-am'iiK' sur mou cœur,
Rpj)i'éiiait |)ai' dcgrf'S la \ ie et la chaleur;
Je vis (le sou Irout hlauc, qui sui' leur brancard flotte,
Les blonds cheveux traîner en sortant de la grotte,
Couiine d'une aile d'ange ou voit le dernier pli.
Et moi, i)ar le délire et l'horreur affaibli,
Sans pouvoir faire un })as pour disputer ma vie,
Le regard sur la porte où mon œil la suivie,
Je restai là couché sur la i"oche où je suis....
Depuis quand ? Je ne sais; tous mes jours sont des nuits !
Grotte dos Aigles, i.î août 179a
O (Christ, j ai comme toi sué mon agonie Dans ces trois doubles nuits d'horreur et d'insomnie! Oh! pourquoi cette voix dans mon Gethsémani .\e me dit-elle pas aussi : Tout est fini ! » Après avoir vécu deux ans du ])ain de vie. De l'amour débordant que ton ciel nous envie, Poui'rais-je vivre en bas de ce (iel mêlé d'eau? Pourrais-je du passé su|)p(jrlei' le fardeau; Suivre jour a[)rès jour, sans rêver, sans attendre Ce que chacun d'eux rêve et nul ne doit me rendre; Et <liaque soir, marchant sans but dans mon chemin, Me dire : Rien ici. rien la-bas, l'Ien demain?
i68 JOCELYN
Ma vie est un sépulcre où Dieu même condamne Le souvenir : semblable à la lampe profane Qui ne doit plus brûler dans la paix d'un tombeau, Cœur mort, il faut encore éteindre ton flambeau; Il faut que, si ton feu couve ou si ton sang saigne, Toujours la main de glace ou l'étanche ou l'éteigne! Oh! vivre ainsi, mon àme, est un trop rade effort : Pourquoi me réveiller ? Mon Dieu, la mort! la mort!
La mort? Oui, si j'étais encore homme, peut-être! Pardonnez... J'oubliais, mon Dieu, que je suis prêtre! Prêtre, dans les cachots par le sang consacré; Homme immolé déjà, déjà régénéré; Victime humaine au Dieu que l'holocauste adore. Dont la chair, sur l'autel, palpite et fume encore, Et qui s'offre elle-même, avant d'oser offrir La prière d'un monde où prier c'est souffrir.
Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices. Eh bien, j'épuiserai la coupe des siqiplices; Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs; J'élèverai le cri de toutes ses alarmes. Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes;
CÏXOT TEME EPOQUE 169
Comme dans ceux du Juste immole sur la croix,
Tous ses gémissements gémiront dans ma voix;
Du haut de ma douleur connue de son Calvaire,
Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre.
J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié,
Mes frères en exil, en misère, en pitié!
Mon amour fut ma vie : en épurant sa flamme,
O Jésus, ])rète-moi ta charité pour ame;
Fais (jue j'aime le monde avec le même amour
Dont j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour;
Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence!
Oui, fais-moi vivre ainsi d'amour et d'espérance!
D'espéi'ance ? O mon Dieu, vous ne condamnez pas
Cette goutte de l'eau du ciel tombée en bas.
Que l'on boit dans sa main sans s'arrêter pour boire.
Mon espérance à moi, mon Dieu, c'est ma mémoire!
Oui, quand nos joui's d'absence auront été comptés,
Quand, par divers chemins, nous serons remontés
Dans le sein créateur d'où nos âmes jumelles
Descendirent ici, se reconnaîtront-elles?
Je m'oublierais moi-même, ô Laurence, avant toi!
Et ne suis-je pas elle, et n'est-elle pas moi?
Renaître sans se voir et sans se reconnaître.
Ce serait remourir. Seigneur, et non renaître!
Oui, ton ciel tout entier n'est dans ton sein, mon Dieu,
Que l'éternel retour aj)rès le court adieu,
Que le regard sans fin, que le long cri de joie
Qu'en retrouvant sa sœur l'ame à l'âme renvoie.
Que I iinnioi'tcllc ('•freinte oîi tout ce qui s'aima
Retrouve les doux noms dont l'amour le nomma!
Oui, dans les profondeurs des cieux où tu te voiles,
Dans ces espaces bleus, dans ces sentiers d'étoiles,
Il est, il est, o Père, un suprême séjour
Que ta main comme un nid ])répare au saint amour,
Des déserts dans tes cieux tout voilés de mystères,
Des cimes comme ici, des grottes solitaires
Où les âmes en toi pour s'aimer s'enfuiront.
Et dont tes anges même à ])eine approcheront.
A ta magnilicence, o Père, je me fie :
Tu rends cent mille fois ce qu'on te sacrifie,
Mais de plus qu'ici-bas je ne demande rien.
D'autres rêvent leur ciel; mais moi j'ai vu le mien!..
De la fifrotte, 16 août 1795.
Cependant, écrasé sur cette roche aride,
Referme-toi, mon cœur, comme un sépulcre vide,
Comme après la blessure une trompeuse chair
Qui se referme un temps sur la balle ou le fer.
Et montre de la vie au dehors l'apparence,
Pendant que sous la chair tout est mort et souffrance !
Seul soupir de mon cœur, dors dans son dernier ])li ;
Que ton nom pour toujours s'y cache enseveli!
Dans mes rêves éteints, sur mes lèvres glacées,
Ne remonte jamais du fond de mes ])ensées!
Que les hommes trompés ne se doutent jamais
Qu'en les aimant c'était encore toi que j'aimais;
Que de ma charité l'ame était un mystère;
Que je vivais du ciel en marchant sur la terre!...
De cette (•lian't(' (lue le divin cliaî'hoii Sur ma langue consume et dévoi'e ton uom ; Que nulle houelie humaine ici-bas \w le sache; Qu'à tous, iioi-niis à Dieu, ma poiti'ine le cache .lus(ju'au joui' de ma uiort, ce nom, secret chéri, Couuue un trc'sor visible après le flot tari!
Mais elle? Uli ! (ju'elle vive auv dépens de ma \ie!
Oui, je le veux, mon Dieu! que Laurence m'oublie!
Par l'amer souvenir de notre amour. Seigneur,
Ne lui corronipez pas sa coupe de bonheur.
Et (pi heureuse sans moi... Mais qu'elle s'en souvienne
Au sé|)ulcre. où ujou àme ira chercher la sienne!...
a6 mars 1796 dans uni' maison de rptraito ecclésiastique, à Grcnohk-, pendant le délire de la (lèvre.
J'ai quitté pour Jamais cet Eden de ma vi(%
Où cette Eve à mou cœur fut moutrée et ravie.
Comme le premier homme, hélas ! quitta le sieu.
Mais combieu son exil ferait euvie au mieuî
Des pas suivaient ses pas loin des portes fermées;
vSes sanglots s'étouffaient sur des lèvres aimées.
Et de deux cœurs brisés l'Apre conformité
Faisait de deux malheurs une félicité!
Moi, seul toute la vie, et seul au jour suprême,
Abhorré du seul cœur que je tue et que j aime,
Obligé d'étouffer mes plaintes sans échos
Et de noyer mon cœur dans ses propres sanglots ;
Obligé d'arracher à l'àme sa pensée *^
Comme on arrache une arme aux mains d'uiu' insensée
Ayant tout mon bonheur à mes pieds répandu.
Sans pouvoir y jeter un regard défendu;
Le cœur vide et saignant jusqu'à ce qu'il en meure,
Et n'osant, même à Dieu, nommer ce que je pleure,
(74 JOCELY^S
11 faut vivre et marclier sans oiiil^rc, toujours seul, Mort parmi les vivants, cet lial)it pour linceul! Mort! ah! plutôt jeté tout bouillonnant de vie Parmi ces morts dont l'Ame est déjà refroidie, Etouffant sans pouvoir mourir, et nourrissant Le ver de mon tombeau du [)lus chaud de mon sang!,
Oh! que t'avais-je fait, éternelle justice,
Pour mériter si jeune un si rare supplice?
Cet amour, comme un piège à mon cœur préparé,
Sans toi, sans tes desseins, l'aurais-je rencontré?
N'en avais-je pas fui, tout brûlant et tout jeune.
Le péril inconnu dans la veille et le jeûne ?
Pour sauver mon cœur chaste et garder mon œil pur,
Entre le monde et moi mis ré})aisseur d'un mur?
Est-ce moi cpii l'ai fait s'écrouler sur ma tête?
Et quand, pour m'abriter au nid de la tempête,
J'allais m'ensevelir dans le creux du rocher.
Seigneur, est-ce elle ou vous que j'y venais chercher ?
Est-ce moi qui, prenant cette enfant inconnue,
La ])ortais, l'enfermais avec moi dans la nue,
Et, par mou ignorance et son déguisement,
Me créais le péril d un double sentiment?
Est-ce moi qui, couvant de nos deux cœurs la flamme.
Nous fis pendant deux ans vivre d'une seule àme.
Pour qu'en nous séparant tout à couj) sans pitié
Chacun des deux de l'autre emportât la moitié?
SIXIKMK KPOOUE 175
Si c'est Dieu (|iii la lall, |)()ur(|U()i moi ([iii r(.'\[)ie? Liiiiioceiit à ses veux pau'-t-il |)()Ui' l'iiiipic? Ou [>lutnt est-il donc dans ses sacrés desseins Que ceux qu'il a choisis ici-bas pour ses saints, Avant de brûler riiomnie à ses bûchers sublimes, Les premiers sur l'autel lui servent de victimes?
Ah! je me soumettrais sans murmure à ta loi.
Dieu jaloux, si du fer tu n'(''gorgeais que moi!
J'ai voulu, j'ai tenté ton cruel ministère,
Je saurai jusqu'au sang le subir et me taire.
Mais elle!... mais cet ange à [)eine descendu.
Pauvre ange, prise au piège à l'homme seul tendu.
Tendre enfant [)ar toi-même à mon sein confiée,
Que par mon amour même, A Dieu, sacrifiée.
Proscrite de ces bras ouverts pour la porter,
Elle aille en retombant à mes j)ieds se heurter;
'J'raîner dans les langueurs d'un éternel veuvage
Du front (pieire adora l'ineffaçable image.
Ou porter, jeune et morte, aux bras d'un autre époux,
D'un cœur désenchanté les précoces dégoûts;
M'accuser à jamais du froid qui la dévore.
Et blasphémer son Dieu par le nom cprelle adore!
Ah! c'est plus qu'un mortel ne ])ouvait accepter,
Ce qu'au pi'i\ du ciel même il fallait racheter,
Ce que j'achèterais de ma vie éternelle,
De l'immortalité que je maudis sans elle!...
O Laurence! oh! pitié! reviens, pardonne-moi!
Je t'immolais à Dieu : mon seul Dieu c'était toi!
Je ne ])uisais qu'en toi cette force suprême
Qui m'élevait de terre au-dessus de toi-même,
Qui me faisait trouver, pour mieux te protéger,
Tout sacrifice faible et tout fardeau léger.
Je me croyais un Dieu!... non, je n'étais qu'un homme.
Je maudis mon triomphe avant qu'il se consomme;
Je me repens cent fois de ma fausse vertu.
Ah! s'il est temps encor, I^aurence, m'entends-tu?
Je me jette à tes pieds, je t'ouvre pour la vie
Ces bras où sur mon sein tu retombes ravie.
Oui, ces bras dont l'étreinte, ô ma fille, o ma sœur,
Vont en se refermant te sceller sur mon cœur!
Oh! tu m'entends! Oh! viens! oh! viens, vivante ou morte!
Dans notre ciel à nous, viens que je te remporte!
Renversons le rocher; courons, n'écoutons pas
Ce qui gronde là-haut, ce qui maudit en bas;
N'entendons pas ces voix mentant à la nature :
jy oracle est, dans le cœur de chaque créature.
L'irrésistible voix qui convie au bonheur;
C'est mieux que la vertu, l'innocence et l'honneur;
C'est le cri du ciel même entendu sur la terre :
Aimons-nous, ô ma vie! Allons dans le mystère
Cacher à l'œil humain d'ineffables amours,
Qui n'auront d'autre fin que celle de nos jours;
De notre double vie épuisons les délices !
Quand la mort dans nos dents vient briser les calices,
Qui sait quel est le sa^^e ou quel est l'insensé,
De celui qui l'a bu tel (lue Dieu l'a versé,
Ou ({ui, le refusant à sa soif assouvie,
Au songe de la mort sacrifia sa vie !
Ce doute cvistàt-il, je vcjudrais l'encourir.
Une vie avec toi, puis à jamais moui'ir!
Une vie avec toi, puis l'enfer et ses flanunes !
Vue vie avec toi, puis la mort à nos âmes!
Car cette horrible vie est un enfer sans toi ;
Le néant éternel y commence poui' moi.
Oui, c'en est fait, je fuis, je t'arrache à ce monde;
Je te rap[)orte au ciel
(On entend la cloche de la chapelle qui sonne l'office du soir et appelle les jeun.'S piètres aux stalles.)
Airain sacré qui gronde.
Cri d'en haut qui m'appelle aux marches de ma crois;, Ah ! mon cœur égaré se retrouve à ta voix!
(]omme des ailes d'ange en mou ciel balancées. Tu chasses de mon front mes lionteuses pensées; Tu refoules le crime avec le désesj)oir Dans ce sein, qui renaît auv accents du devoir ^ De mes |)ropres sanglots il semble que tu pleures. Sympathique instrument de ces saintes demeures, Que de poids d'un cœur lourd n'as-tu pas soulevé!
Combien d'ames en peine à tes glas ont rêvé!
Combien de bons élans, d'ardenrs sanctifiées,
Les anges à tes sons nont-ils pas confiées!
Que de pesants soupirs, de l'ombre du saint lieu,
N'ont-ils pas remonté sur tes ailes k Dieu,
Et combien n'as-tu pas des saintes agonies
Sonné pour la vertu les angoisses finies!
Tu cbantes aux mortels laube et le soir des jours;
Tu sais combien du temps les longs moments sont courts,
Combien ce que la vie emporte sur son aile
Est sans comparaison avec llieure éternelle.
Encore un peu d'exil, encore un peu de fiel,
O mon ame, et tes jours sonneront dans le ciel!
Marcbons en attendant, marchons tète baissée, Comme un homme écrasé du poids de sa pensée ; Au Dieu consolateur allons la confier.
Ah! lorsque l'un pour l'autre on peut encor prier. Au vaste sein de Dieu dont l'amour nous rassemble. Se rencontre^" en lui, n'est-ce pas être ensemble?
De sa cellule, à (iren(.l)Ic i ; mai 1797.
Pour retremper mon âme au feu des saints j)arvis. Chez ces hommes de Dieu depuis deux ans je vis;
.Mais ra.s|)('Ct de Icui- paix, de leur héatifiidc, jN'e j)eiU (le mou cspi-it douiptcr l'iu(|ui('-tude.
Que le fardeau des jours semble léger ])our eux!
Comme, à tous leurs devoirs portant un front lieureuv.
On sent que sans effort leur cœur vierge se sèvrc !
Le sourire du juste est toujours sur leur lèvre;
Jamais rien de leur sein ne soulève un s()Uj)ir.
Ah! si comme eux, mon coeur, tu pouvais t'assoupir!
Si l'apparition du passé cpii se lève
Pouvait de mon regard s'effacer même en rêve!
Si rond)re de ces murs pouvait me la cacher!
Mais sur mes pas toujours elle semble marcher;
Mais sous cliaque lambris, mais sous clnupie colonne,
Je la vois qui descend, qui monte, qui l'ayonne;
Et si, pour échapper au fantôme adoré,
Je veux fermer les yeux, dans l'âme il est entré!..,
O sommets de montagne! air pur! flot de lumière! Vent sonore des bois, vagues de la bruyère! Onde calme des lacs, flots poudi'eux des torrents, Où l'extase égarait mes yeux, mes sens errants. Où d'un bras convulsif, au lieu de ces froids marbres, J'embrassais, en pleurant, les racines des arbres, Et, me collant au sol comme pour écoutei". Je croyais sur mon cœur sentir Dieu })aljjiter! Désert retentissant des bruits de la nature ! Que mon Ame, à l'étroit dans cette enceinte obscure, Pleurant son magnifique et premier horizon. Brise d aidents soupirs les murs de sa prison!
i8o JOCELYN
II me semble, o mon Dieu, que ce toit qui m'écrase Rend plus lourde la vie et comprime l'extase, Que je respirerais plus librement ailleurs. Que le vent sécherait l'àcreté de mes pleurs, Et que l'air m'aiderait, comme il aide les aigles, A m'élever à Dieu, mieux que ces froides règles!
Ces hommes sont heureux cependant sous ces lois ;
Ils suivent sans détours leur route. Ah! je le crois :
Ils n'ont pas respiré l'air de feu des tempêtes;
L'ombre de ces arceaux couvrit toujours leurs têtes ;
De Dieu seul, de sa loi, leur souvenir est plein;
Ils n'ont point à couver un fover dans leur sein,
A tuer leur pensée, à tromper, à sourire
En cachant dans leur main l'aspic qui la déchire;
Leur jour n'a pas une ombre et leur cœur pas un ])li;
Mais moi, Seigneur, mais moi!... Mon Dieu, l'oubli, l'oubli!
Même maison, -àÏ juillet 1797.
Ah ! je me doutais bien que la fausse apparence Aurait jusqu'au tombeau terni notre innocence. Qu'on ne croirait jamais qu'en un même séjour Deux cœurs dans le désert, couvant deux ans l'amour. Se fussent conservés purs, seuls, sans autre garde Que l'œil toujours présent du Dieu qui les regarde ! Ce soupçon est écrit pour moi sur tous les fronts ;
SIXIEME EPOQUE i8i
T.cni' sainte (•liai'it('' tu ('■pai'juiic les adVoiits,
Alais. iiiali',r(' la (loiicciii' (|ii(' leur jjai'olc affecte,
Ou \iù[ (lu'a Icui" Ncrtii ma |)i'(''scii((' est suspecte,
Ou ()!i me fi'aiiit. (juOii iir('\it('. et (juc je suis j)our cun
Iii objet (le (l(''^()iU, eoinine un pauvre lépreux.
l'artout oii je parais, jéteuds uia solitude;
Seul au pied des autels, au repas, ;i l'étude,
Daus les (h'iasseuieuts du soîi' plus seul encor!
Dès (pw mou pas r(''soiiue au hout d'uu corridor,
La couvcrsatiou cesse, et tout front est soud)re;
Ou se rauj^e, ou s'écarte, ou fait place à mou ombre;
(lliaeuii <ie\aut mes \eu\" détoui'ue un (x-il glacé.
Et le l)ruit ue repreud qu'après que j'ai passé :
Et moi, baissaut l:i tète, et saus un cœur qui m'aime,
•le passe eu m'effaçant, tout lionteux de moi-même.
Oh 1 (ju'uu regard ami poui'taut m'eût fait de bien!
Peut-être aussi mou cœur a-t-il voilé le mien;
Peut-être que la flamme eu mou seiu amortie
A dévoré d'un jet toute ma s\nq)atliie.
Et (jue uu)]\ (v'\\ (le marltre. iiuapable d'aiuier,
Eteint tout seutimeut (pii Noudrait s'allumer!
Grenoble, août 1797.
L'(''\ê(pie euliii m'a dit : '< J'abrège votre épreuve. Mou lils; de serviteui's uia ])auvi'e Eglise est veuve; Ea \ ieillesse, le glaive, ou liufidélité,
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Des pasteurs de mon peuple, hélas! ont limité
Le nombre insuffisant déjà pour ses misères ;
L'herbe croît sur le seuil de tous mes presbytères;
Chaque jour de l'année, une paroisse en deuil,
Où l'enfance est sans père et la mort sans cercueil,
Vient me redemander l'homme de l'Evangile.
Je pourrais vous donner à choisir entre mille ;
Mais vous n'ignorez pas, mon enfant, que sur nous
Le monde, avec raison, veille d'un œil jaloux;
Qu'il veut, pour toucher Dieu, les mains chastes des anges.
Il a couru sur vous, mon fils, des bruits étranges :
Je veux les ignorer. Votre fidélité.
Si vous fûtes un jour faible, a tout racheté;
Le repentir, semblable au charbon d'Isaïe,
En consumant le cœur renouvelle la vie.
Mais l'ombre du passé ne doit jamais ternir
Le ministre du ciel ; nul mortel souvenir
Dans le prêtre de Dieu ne doit ra})peler l'homme :
Du seul nom de j>asteur il convient qu'on le nomme,
Que son nom d'ici-bas dans l'autre soit perdu;
Qu'il paraisse du ciel à l'autel descendu,
Et que l'éloignement, le mystèie et la grâce,
De ses pas dans la vie aient effacé la trace.
« Il est, au dernier plan des Alpes habité. Un village à nos pas accessible en été, Et dont ])endant huit mois la neige amoncelée Ferme tous les sentiers aux fils de la vallée. Là, dans quelques chalets sur des pentes épars, Quelques rares tribus de })auvres montagnards,
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Dans (les cliani|)s rétrécis (ju ils dispiiteiit à l'aigle, Parmi les chataif^niiers sèment l'orge et le seigle, Dont le |)àl(' soleil de lai-riére-saison J^aisse ;i peine le temps d'achever la moisson. Le Dieu de l'indigent vous donne ce royaume : Son autel est de hois, et n'a (pi'un toit de chaume, Mais mieux que sur l'autel de luxe éhlouissant Aux mains jointes du peu[)le et du jjrôtre il descend. Il se souvient encor que son humhle lumière, Avant l'orgueil du temple, éclaira la chaumière; Et ces Ames des champs, toutes du même prix. Il vous les comptera là-haut. Allez, mon fils! »
17 septembre 1797.
J'irai, j'attacherai mon àme aux solitudes, J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes. Bénissez-moi, Seigneur! que mon cœur, consumé Par l'amour, et puni pour avoir ti^op aimé. Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume. Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume ; Mais pour aimer en vous, avec vous et pour vous, Tous au lieu d'un seul être et cet être dans tous!