LETTRE A SA SOEUR
Sept mois plus tard, du village de Valncige, mai 1798.
Mil sœur! Oli ! quel doux temps ce doux nom me rappelle!
Tendre couple buvant à la même mamelle,
Que notre jeune mère, en se penchant sur nous.
Asseyait et berçait sur les mêmes genoux !
Ma sœur! Oh! laisse-moi l'effacer ])our l'écrire.
Ce nom que mon regard n'est jamais las de lire,
Ce nom que j'écrirais du soir au lendemain,
Si je laissais mon cœur s'écouler sous ma main!
Oh ! ce nom si longtemps muet à mon oreille.
Combien de chose éteinte en mon ame il réveille!
Toute cette moitié froide et morte du cœur
Retrouve à ce doux nom sou monde intérieur.
Monde de sentiment, d'amour et d'innocence,
Oli, comme eu un berceau, Dieu couve notre enfance;
Dont le regret cuisant nous poursuit; où ])lus tard
L'œil se voile de pleurs en tournant un regard.
Ma mère ! Est-il bien vrai ? Dieu nous rend notre merci Les veuts ont sous sa voile aj)laui l'onde amère. Toi, ton mari, vous tous, tous rendus j)ar les flots; Plus trois i)etits enfants pendant l'exil éclos. Comme ces passereaux que dans notre jeune âge
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Nous trouvâmes un jour sous l'arbre après l'orage, Que (lu rameau cassé notre main recueillit, Et (juCii ton tablier tu rapportas du nid!
Mais tu ne m'as pas dit assez sur euv, sur elle,
OU! sur elle surtout! Ma mémoire fidèle
La voit bien à travers le lointain souvenir,
Telle qu'à mon départ je la vis me bénir.
Telle qu'une exceptée, aucune créature
Ne me laissa d^ms l'œil plus céleste ligure.
Mais, dis-moi, rien n'a-t-il cbangé sur ses beaux traits?
Le tem})s, le long exil, ses soucis, ses regrets.
Des vents plus froids ont-ils passé sur ce visage
Sans laisser, comme au ciel, trace de leur passage?
Son œil a-t-il toujours ce tendre et chaud rayon
Dont nos fronts ressentaient la tiède inq)ression?
Sur sa lèvre attendrie et pâle a-t-elle encore
Ce sourire toujours mourant ou près d'éclore?
Son front a-t-il gardé ce petit pli rêveur
Que nous baisions tous deux pour l'effacer, ma sa'ur,
Quand son âme, le soir, au jardin, recueillie.
Nous regai'dait jouer avec mélancolie?
Les sépai'ations et les longs désespoirs
N'ont-ils pas éclairci, dis-moi, ses cheveux noirs,
Ou blanchi sur son front ces deux boucles de soie
Où sa tenq)e pensive et profonde se noie?
Sa voix a-t-elle encor ce doux tind)re d'argent.
Ces caresses de sous sur des lèvres nageant.
D'où notre nom tombait et résonnait si tendre.
Que souvent ma pensée en rêve croit l'entendre?
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Et |)uis, te serre-t-elle eiicor contre son sein,
rVinsi (|u'elle faisait quand il était trop })lein?
Du miain et du soir sa pieuse caresse,
Ma sœur, te donne-t-elle aussi la mêuie ivresse?
Sens-tu, rien qu'à poser ton front sur ses genoux,
Ces extases du ciel qui descendaient sur nous?.,.
Mon amour t'interroge avec in([uiëtude :
Car les traits de sa main, dont j'ai tant rhal)itude,
Dans ce peu de mots d'elle à ta lettre ajouté,
Tromperaient l'œil d'un fils ; j'aurais presque douté.
Si la main ne s'était révélée aux paroles.
« Tu te fais, diras-tu, des symptômes frivoles! »
Peut-être; mais à l'œil longtemps sevré d'un (ils,
Hélas ! tout est symptôme et peur, tout est sans prix
Il veut tout retrouver d'une tête si chère!
Le moindre trait de plume, ah ! c'est encor sa mère !
S'il voit dans l'écriture un signe de langueur.
Il craint qu'un changement n'altère aussi le cœur,
Que ces traits affaissés, que son œil étudie.
Ne révèlent au fond tristesse ou maladie.
Dis-moi que de sa main cette altération
N'était que du bonheur la tendre émotion!
Et maintenant il faut (pie ma plume décrive La demeure sauvage où Dieu veut que je vive. Vous devez, dites-vous, savoir où me trouver. Quand d'un frère où d'un (ils votre cœur veut rêver, Afin (pi'en se cherchant nos âmes réunies
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I fautent les mômes bords, vivent des mêmes vies. () mes anges absents, suivez-moi doue des yeux; Je vais vous raconter la maison et les lieux.
Sur un des verts plateaux des Alpes de Savoie.
Oasis dont la roche a fermé toute voie,
Où l'homme n'aperçoit, sous ses yeux effrayés.
Qu'abfme sur sa tête et qu'abîme à ses pieds,
La nature étendit quelques étroites pentes
Où le granit retient la terre entre ses fentes
Et ne permet qu'à peine à l'arbre d'y germer.
A l'homme de gratter la terre et d'y semer.
D'immenses châtaigniers aux branches étendues
y cramponnent leurs pieds dans les roches fendues,
Et })endent en dehors sur des gouffres obscurs,