C.omme la giroflée aux parois des vieux murs
On voit, à mille pieds au-dessous de leurs branches,
La grande plaine bleue avec ses routes blanches,
Les moissons jaune d'or, les bois comme un })oint noir,
Et les lacs renvoyant le ciel comme un miroir;
La toise de pelouse, à leur ombre abritée,
Par la dent des chevreaux et des ânes broutée,
E|Kiissit sous leurs troncs ses duvets fins et courts.
Dont mille filets dOnde humectent le velours,
Et pendant le printemps, qui n'est qu'un court sourire,
Enivre d(i ses fleurs le vent qui les respire.
Des monts tout blancs de neige encadrent l'horizon,
(lomme un mur de cristal de ma haute prison.
Et, quand leurs pics sereins sont sortis des tempêtes,
Laissent voir un [)an bleu de ciel i)ur sur nos têtes.
i88 JOCELYN
On neiiteiid d'autre bruit, daus cet isolement, Que quelques voix d'enfants, ou quelque bêlement De génisse ou de chèvre au ravin descendues, Dont le pas fait tinter les cloches suspendues; Les sons entrecoupés du nocturne Angélus, Que le père et l'enfant écoutent les fronts nus, Et le sourd ronflement des cascades d'écume, Auquel, en l'oubliant, l'oreille s'accoutume, Et qui semble, fondu dans ces bruits du désert, La basse sans repos d'un éternel concert.
Les maisons, au liasard sous les arbres j^erchées, En grou[)es de hameaux sont })artout épanchées, Semijlent avoir poussé, sans plans et sans dessein, Sur la terre, avec l'arbre et le roc de son sein; Les pauvres habitants, dispersés dans l'espace. Ne s'y disputent pas le soleil et la place. Et chacun sous son chêne, au plus près de son champ, A sa porte au matin et son mur au couchant. Des sentiers où des bœufs le lourd sabot s'aiguise Mènent de l'un à l'autre, et de là vers l'église, Dont depuis deux cents ans à tous ces [)ieds humains Le baptême et la mort ont frayé les chemins.
Elle s'élève seule au bout du cimetière
Avec ses murs épais et bas, verdis de lierre.
Et ses ronces grimpant en échelle, en feston.
Jusqu'au chaume nioussu (jui lui sert de fronton.
On ne peut distinguer cette chaumière sainte
Qu'au plus grand abandon du petit chanq) d'enceinte,
Où le sol clr^s toiiihcaiiN . par la mort cultivé, .N'oHVe qu'un tei'trc ou deux tous les aus élevé, Oue recouvrent bientôt la mauve et les orties, Premièi'cs [leurs toujoui's de nos cendres sorties, Et qu à lluindjle clocher qui surmonte les toits Et s'ouvre aux quatre vents pour répandre sa voix.
Ma demeure est auprès ; ma maison isolée
Par roml)re de l'église est au midi voilée,
Va les troncs des noyers qui la couvrent du iioi*d
Aux regards des ])assants en dérobent l'aljord.
Des quartiers de granit que nul ciseau ne taille,
Tels que l'onde les roule, en forment la muraille :
Ces blocs irréguliers, noircis par les hivers,
De leur mousse natale y sont encor couverts ;
La joubarbe, la menthe, et ces fleurs parasites
Que h\ i)luie enracine aux parois décré})ites,
Y suspendent partout leurs panaches flottants,
Et les font comme un })ré reverdir au printem|)s.
Trois fenêtres d'en haut, par le toit recouvertes.
Deux au jour du matin, l'autre au couchant, ouvertes,
Se creusant dans le mur comme des nids ])areils,
lleçoivent les j)remiers et les derniers soleils ;
Le toit, (pii sur les murs d(''l)orde d'une toise,
A j)our tuiles des blocs et des pavés d'ardoise.
Que d'un rel)ord vivant le pigeon bleu garnit,
Et sous les soliveaux l'hirondelle a son nid.
Pour défendre ce toit des coups de la tempête.
Des ((uartiers de granit sont posés sur le faîte ;
Et, faisant ondo\er les tuiles et les bois,
igo JOCELYN
Au vol de l'ouragan ils opposent leur poids.
Bien que si haut assise au sommet d'une chaîne,
Son horizon borné n'a ni grand ciel ni plaine :
Adossée aux parois d'un étroit mamelon,
Elle n'a pour aspect qu'un oblique vallon
Qui se creuse un moment comme un lac de verdure,
Pour donner au verger espace et nourriture ;
Puis, reprenant sa ])ente et s'y rétrécissant.
De ravins en ravins avec les monts descend.
Les troncs noirs des noyers, un pan de roche grise,
Ij'herbe de mon verger, les murs nus de l'église,
Le cimetière avec ses sillons et ses croix,
Et puis un peu de ciel, c'est tout ce que je vois.
Mais combien, aux regards du peintre et du poète,
En vie, en mouvement, la nature rachète
Ce qu'elle a refusé d'espace à l'horizon!
Une cascade tombe au pied de la maison,
Et le long d'une roche, en na])pe blanche et fine,
Y joue avec le vent dont un souffle l'incline;
Y joue avec le jour dont le rayon changeant Semble s'y dérouler dans ses réseaux; d'argent, Et, par des rocs aigus dans sa chute brisée. Aux feuilles du jardin se suspend en rosée. Légère, elle n'a pas ce bruit tonnant et sourd Qu'en se précipitant roule un torrent plus lourd ; Elle n'a qu'une plainte intermittente et douce, Selon qu'elle rencontre ou la pierre ou la mousse. Que le vent faible ou fort la fouette à ses parois.
SÎYIKMK KPOOTIE 191
l.iil \n'cl(' DU lui rdiic 011 lui l'cud plus de vcjix ;
Dans les sous inégaux que sou oude module
Cliaque soupir de l'àme eu note s'articule- ;
Harpe toujours tendue, où le vent et les eaux
Rendent dans leurs accords des chants toujours uouveaux.
Et qui semble la imit, en ces notes étranges,
L'air sonore des cieux froissé du noI (les anges.
Maintenant vous avez mon horizon dans l'œil :
Demain vous passerez, ma sœur, mon pauvre seuil.