‹ Jocelyn, épisode; journal trouvé chez un curé de villageChapitre 14 sur 28 · V.ilneige, 3 mai · texte numérisé non relu

V.ilneige, 3 mai

Une cour le précède, enclose d'une haie Que ferme sans serrure une porte de claie. Des poules, des pigeons, deux ciièvres, et mon chien, Portier d'un seuil ouvert et qui n'y garde rien, Oui jamais ne repousse et qui jamais n'aboie. Mais qui flaire le pauvre et l'accueille avec joie; Des passereaux; montant et descendant du toit, L'hirondelle rasant l'auge où le cygne boit; Tous ces hôtes, amis du seuil qui les rassemble, Famille de l'ermite, y sont en paix ensemble : Les uns couchés à l'ombre en un coin du gazon. D'autres se réchauffant contre un mur au rayon ; Ceux-ci léchant le sel le long de la muraille, Et ceux-là becquetant ailleurs l'herbe ou la j)aille; Trois ruches au midi sous leurs tuiles ; et puis Dans l'angle, sous un arbre, au nord, un large puits Dont la chaîne rouillée a i)oli la margelle, Et qu'une vigne étreint de sa verte dentelle : Voilà tout le tableau. Sept marches d'escalier Sonore, chancelant, conduisent au palier. Qu'un avant-toit défend du vent et de la neige, Et que de ses réseaux un vieux lierre protège;

SIXIÈME ÉPOQUE 19'i

T./i, suspendus le jour au clou de mou foyer, AI(,'S oiseaux familiers eliautent pour m'égayer.

.lusfpiiei, graee aux lieux, au ciel, à la nature,

Ton doux regard de sœur sourit à ma peinture;

Ta tendre illusion dure encor : mais, hélas!

Si tu veux la garder, n ma sœur, n'entre pas!...

Mais non, ])Our vos deux cœurs je n'ai point de mystère :

Pourrais-je devant vous rougir de ma misère?

Entrez, ne j)laignez pas ma riche pauvreté :

Ces nuirs ne sentent pas leur froide nudité!

Des travaux journaliers voilà d'abord l'asile. Où le feu du foyer s'allume, où Martlie file; Marthe, meuble vivant de la sainte maison, Oui suivit dans le tem|)s son vieux maître en prison, Pauvre fille, à ces murs trente ans enracinée, Partageant leur prospère ou triste destinée. Me servant sans salaire et [)oui' Ihonneur de Dieu. Surveillant à la fois la cure et le saint lien. Et qui, voyant votre ombre, ô mou Dieu, dans son maître Croit s'approcher du ciel en vivant })rès du prêtre; Quelques vases de terre, ou de bois, ou d'étaiu, Où de Marthe attentive on voit briller la main; Sur la table un pain noir sous une nappe blanche. Dont chaque mendiant vient dîmer une tranche. Des grappes de raisin, que Marthe fait sécher. De leur pampre encor vert décorent le plancher; La sève en hiver même y jaunit leurs grains d'ambre. De ce salon rusti{pie on passe dans ma chambre; i. i3

i(j\ JOCELYN

C'est celle dont le mur s'éclaire du couchant.

Tu sais que pour le soir j'eus toujours du penchant,

Que mon ame un peu triste a besoin de lumière,

Que le jour dans mon cœur entre par ma paupière.

Et que j'aimais tout jeune à boire avec les veux

Ces dernières lueurs qui s'éteignent aux cieux.

La chaise où je m'assieds, la natte où je me couche,

La table où je t'écris, l'atre où fume une souche.

Mon bréviaire vêtu de sa robe de peau,

Mes gros souliers ferrés, mon bâton, mon chapeau.

Mes livres pêle-mêle entassés sur leur planche,

Et les fleurs dont l'autel se pare le dimanche.

De cet espace étroit sont tout l'ameublement.

Tout! oh non! j'oubliais son divin ornement. Qui surmonte tout seul mon humble cheminée, Ce Christ, les bras ouverts et la tête inclinée Cette image de bois du Maître que je sers, Céleste ami, qui seul me peuple ces déserts ; Qui, lorsque mon regard le visite à toute heure. Me dit ce que j'attends dans cette âpre demeure. Et, recevant souvent mes larmes sur ses pieds, Fait resplendir sa paix dans mes yeux essuyés. Ce Christ, tu le connais; c'est celui que ma mère Colla dans l'agonie aux lèvres de mon père; C'est celui (pie plus tard moi-même en un grand jour Au pur sang d'un mart} r je teignis à mon tour. D'autres lèvres encore il conserve la trace, Et Dieu sait de condjien de pitié je l'embrasse!...

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