SUITE DES LETTRES A SA SOEUR
~y iiK.i 1798.
Voulez-vous malutenant, ô mes anges, savoir
Comment je fais touclier le matin et le soir,
Et par quelle insensible et monotone chaîne
Le jour s'unit au jour et forme la semaine?
Ah! chaque heure le sait quand elle s'accomplit
La cloche avant le jour m'arrache de mon lit:
Je crois entendre, au son de sa voix balancée,
L'ange qui du sommeil appelle ma pensée,
Et lui donne à porter son fardeau pour le jour.
Je convoque à l'autel les maisons d'alentour;
Des vieillards, des enfants, quelques pieuses femmes,
Ceux qui sentent de Dieu plus de soif dans leurs âmes,
D'un cercle rétréci m'entourent à genoux ;
Le Dieu des humbles fois descend du ciel sur nous.
Combien la sainte aurore et ses voûtes divines
Entendent de soupirs s'échapper des poitrines
Et d'aspirations de terre s'élancer!
Et combien il est doux, o ma sœur, de penser
Que tous ces poids du cœur que cette heure soulève,
Sur ses propres soupirs au ciel on les élève ;
Qu'à chacun à leur place on rapporte un saint don,
r*râce, miséricorde, amour, paix ou pardon;
Que l'on est l'encensoir où tout cet encens l)rùle,
Et la corbeille pleine où le pain qui circule,
Symbole familier du céleste aliment,
Va nourrir tout ce peuple avec un [)ur froment!
Du Maître en peu de mots j'explique la pjirole :
Ce peuple du sillon aime la parabole,
Poème évan^élique, où chaque vérité
Se fait image et chair pour sa simplicité.
Lorsque j'ai célébré le pieux sacrifice,
J'enseigne les enfants, et me fais leur nourrice.
Et donne goutte à goutte à leurs lèvres le lait
D une instruction simple et tendre, et qui leur plaît.
Je rentre ; et, du matin la tache terminée,
A ma table, de fruits et de lait couronnée.
Je m'assieds un moment, comme le voyageur
Qui s'arrête à moitié du jour et reprend cœur.
Le reste du soleil, dans mes champs je le passe
A ces travaux du corps dont l'esprit se délasse;
A fendre avec la bêche un sol dur; à semer
L'orge qu'un court été pressera de germer;
A faucher mon pré mûr pour ma blonde génisse ;
A délier la gerbe afin qu'elle jaunisse ;
A faire à chaque plante, à son heure, pleuvoir
En insensible ondée un [)esant arrosoir;
Car de l'homme à la fois cette terre réclame
La sueur de son front et la sueur de l'âme.
Le soir, quand chaque couple est rentré du travail,
Quand le berger rassemble et compte son bétail,
Mon bréviaire à la main, je vais de porte en porte.
Au hasard et sans but, connue le ))ied me porte;
M'arrêtant plus ou moius un peu sur cliaque seuil; A la femme, aux enfants, disant un mot d'accueil; Partout })ortant un peu de baume à la souffrance, Aux corps quelque remède, aux âmes l'espérance, Un secret au malade, aux partants un adieu, Un sourire à chacun, h tous un mot de Dieu.
Ainsi passe le jour sans trop peser sur l'heure. Mais quand je rentre seul dans ma pauvre demeure. Que ma porte est fermée, et que la longue nuit. Excepté dans ma tempe, a fait tomber tout bruit, Ah! ma sœur, c'est alors que mon âme blessée Sent son mal, et retourne en saignant sa pensée. Comme on retourne en vain le fiévreux dans son lit; C'est alors qu'une image ou l'autre m'assaillit ; Que vous m'apparaissez, vous, ma sœur et ma mère. Avec tout ce qui rend l'absence plus amère, Avec vos traits si doux, avec vos douces voix, Vos tendresses, vos mots, vos baisers d'autrefois; Et que de ce passé la présence est si forte. Que je vous tends les bras, que mon âme m'emporte Vers vous, et dans le sein d'autre fantôme cher; Que je crois les revoir, leur parler, les toucher. Et qu'en ne retrouvant qu'un chevet solitaire Mon cœur comme en tombant s'écrase contre terre. Alors, pour m'arracher par force à ce transport. Pour desserrer les dents du serpent qui me mord, Le front brûlant, collé sur ma table de chêne. J'attache mon esprit, comme avec une chaîne, A ces livres usés du regard qui les lit,
SIXIKME EPOQUE 199
Où le jour de ma laiii[)c eu iii'érlalraiit pâlit.
Comme im espiit du doute et de la solitude,
J'enivre ma raison de science et d'étude :
Tantôt, dans ces débris que l'histoire a laissés
Comme des siècles morts les pas presque effacés.
Je cherche à retrouver les traces d'une route,
(]e vain fil qui se brise entre les mains du doute,
Ce long dessein de Dieu qui mène les humains,
Fait de leurs monuments la fange des chemins,
Dissipe leur empire et leur foi comme un rêve.
Sur leur pro})re monceau de dél)ris les élève.
Et du dogme et du tem[)s qui ne croit plus finir
Ne fait qu'un marchepied pour l'obscur avenir.
Mais ce fil dans mes mains se brouille, à chaque haleine,
Dans l'énigme de Dieu dont chaque page est pleine;
Des choses, des esj)rits l'éternel mouvement
N'est pour nous que poussière et qu'éblouis-sement :
Le mystère du temps dans l'ombre se consomme;
Le regard infini n'est pas dans l'œil de l'homme,
Et devant Dieu, caché dans sa fatalité.
Notre seule science est notre humilité !
ïaiitnt, las de sonder ces obscui'es merveilles, Je livre aux: bardes saints mon ame et mes oreilles ; J'écoute avec le cœur ces chœurs mélodieux Qui, se brisant à terre en retombant des cieux, En sou[)irs innnortels sui* la harpe éclatèrent, Et i)onr diviniser leurs plaintes les chantèrent. Oh! (le rhuiiiauité ces hommes sont la voix : J.es mots harmonieux s'ordonnent à leur choix
Comme au signe de Dieu s'ordonnent
Et vibrent en musique ou brillent en images ;
Leurs vers ont des éclios cacliés dans notre cœur;
lis versent aux soucis cette molle langueur,
Cet opium divin que, dans sa soif d'extase,
Le rêveur Orient puise en vain dans son vase :
Mais eux, l'ange des vers leur apporte aux autels,
Pour s'enivrer de Dieu, des rêves immortels!
Us versent goutte à goutte en mon ame attendrie,
Comme un sommeil du ciel, leur tendre rêverie;
Mon songe, enfant des leurs, les suit; et quelquefois.
Comme une voix qui chante entraîne une autre voix,
Ma lèvre, s'abreuvant aux flots de leurs ivresses,
Se surprend à chanter avec eux ses tristesses.
Plus souvent, desséché par mon affliction, Je trempe un peu ma lèvre à X Imitation, Livre obscur et sans nom, humble vase d'argile, Mais rempli jusqu'au bord des sucs de l'Évangile, Où la sagesse humaine et divine, à longs flots. Dans le cœur altéré coulent en peu de mots ; Où chaque àme, à sa soif, vient, se penche et s'abreuve Des gouttes de sueur du Christ à son épreuve; Trouve, selon le temps, ou la peine ou l'effort. Le lait de la mamelle ou le pain fort du fort. Et, sous la croix où l'homme ingrat le crucifie, Dans les larmes du ('hrist boit sa philosophie!...
Ainsi lisant, priant, écrivant tour à tour.
Tantôt le cœur trop plein et débordant d'amour,
SIXIKME EPOQUE 201
Tantôt Irappaiit mou sein sans ((U(.' ToiKle en jaillisse,
j\e trouvant ([u une lie an fond de tout calice;
Puis regardant fumer ma lampe qui pâlit ;
Puis tt)nil)ant à i^cnoux: sur les bords de mon lit.
Mouillant de [)leurs mes draps (pi'entre mes dents je froisse.
En sanglots étoulfés comprimant mon angoisse;
Puis, quand du coup au cœur tout le sang a coulé,
Pielevant vers la croix un regard consolé,
Ouvrant mes deux volets pour respirer à l'aise
Les brises de la nuit dont la fraîcheur m'apaise,
Le front pale et terni d'une moite sueur.
Dans mes veilles sans fin je ressemble, o ma sœur,
A ce Faust enivré des philtres de l'école,
De la science humaine éblouissant symbole.
Quand, dans sa sond)re tour, parmi ses instruments.
On l'entendait causer avec les éléments,
Et qu'au lever du jour, dans son laboratoire.
On ne retrouvait plus qu'un peu de cendre noire.
Hélas! si ce n'était la grâce du vSeigneur,
Que retrouverait-on le matin dans mon cann^ ?
Oui, c'est Faust, o ma sœur, mais dans ces nuits étranges.
Au lieu d'esprits inq)urs, consolé par les anges!
Oui, c'est Faust, o ma sœur, mais Faust avec un Dieu!
One de choses encor! La cloche sonne, adieu.
(Ua grand nombre de pages manquaient ici au manuscrit.)
Du \illiigp (le sa naissance, ■} juillet l8l)0.
Pressentiments secrets, malheur senti d'avance,
Ombre des mauvais jours qui souvent les devance,
Instincts qui d«' ma mère annonciez le trépas.
Je vous croyais trop peu : vous ne me ti'om[)iez })as 1
Dans quel état, o ciel! mes yeux l'ont retrouvée!
Hélas! par ma présence un moment soulevée,
La vie, en concentrant tro[) d'amour dans son cœur.
Semble avoir décimé les jours de sa langueur ;
De jeunesse et d'amour cette âme encore si pleine
Tarit sous charpie aurore et tremble à clnupie haleine
h^lle ne compte plus que soleil à soleil ;
Et lorsque nous baisons ce front j)ale au réveil,
Je ne puis de longtemps en détacher ma lèvre,
(lar je sens qu'il m'échappe et que la mort me sèvre,
Oue le dernier anneau du cœur va se briser,
Et ne tient plus peut-être. In-las ! (ju";i ce l)aiser!...
f^lle a voulu revoir ce ciel de son enfance, llevenir et mourir au lieu de sa naissance.
io\ JOCELYN
Paris était pour elle un séjour étranger, Sou exil à ses yeux n'avilit fait que changer : Cette ville banale était pour elle amère. Ah! la seule patrie est, pour l'œil d'une mère, Aux lieux où lui sourit, où l'aima son époux, Où son doux premier-né grandit sur ses genoux Où ces anges gardiens du printemps de la femme Laissèrent en partant leur rayon dans son ame!
Que ce séjour pourtant a d'angoisse à ses yeux ! Revenir étrangère aux champs de ses aïeux. Pauvre et nue au village où son humble opulence Des détresses du pauvre était la providence! De ceux qu'on reconnaît voir les yeux se baisser, D'autres se détourner de peur de vous blesser, D'autres, nouveaux venus, en secouant leurs têtes. D'un air indifférent demander qui vous êtes! Louer une chaumière en un coin du hameau. Pour respirer un peu de l'air de son berceau; Jeter un œil furtif, de là, sur la demeure Où l'on naquit, sur l'herbe ou l'arbre qui vous pleure; Craindre qu'on vous impute à crime ce coup d'œil ; Se détourner, de peur d'en rencontrer le seuil; Et n'avoir pour jardin, pour abri, pour ombrage, Que la ronce qui traîne aux sentiers du village. Ou l'arbre sépulcral, le séculaire ormeau. Dont l'ombre que l'on fuit n'appartient qu'au tombeau, Et qui voit tous les soirs, au cercueil de famille. S'asseoir un fils avec une mère et sa fille :
SEPTIEME EPOQTJE
Voilà pourtaut sa vie et la nôtre en ce lieu.
Oli! courage. (') luon coMir! la patrie est en Dieu!
M.'ine lieu, i8 juillet i8uo.
Qu'après avoir pleuré, conin:ie morte, la femme A qui, jeune, on donna les prémices de l'Ame, Des bords lointains du monde à son toit revenu, On la trouve vivante auv bras d'un inconnu- Entre l'étonnement, la douleur et la joie. Le cœur plein et serré dans ses larmes se noie, S'interroge soi-mètne. et frémit de savoir Lequel est plus ad'rcuv de perdre ou de revoir. Ainsi, cette maison que j'avais tant pleurée, Que je me figurais des flammes dévorée, Elle est encor debout... mais pour nous repousser! (]e seuil qui fut à nous, nous n'osons le ])asser; Et mon cœur décbiré, que ce souvenir tue, ?se sait s'il l'aime mieux intacte qu'abattue !
Même lieu. 20 juillet.
nier, fatale idée! elle conçut l'envie De revoir pas à pas la scène de sa vie, La maison, le jardin, et de tout parcourir. D'y revivre un moment, fallùt-il en mourir! Ma sœur et moi, cédant à tout par complaisance, Du nouveau j)ossesseur épiâmes l'absence.
Et, j)rofitaiit de l'heure, appuyée à nos bras, Juscpi'au seuil de l'enclos nous traînâmes ses pas. Le concierge, attendri par ces deux voix de femmes, Ouvrit furtivement la porte, et nous entrâmes. vSoit confiance en nous, ou soit cette pudeur Qu'ainsi que l'innocence inspire le malheur, (let homme, retournant à ses travaux champêtres, Du jardin, du logis, sembla nous laisser maîtres. Oh ! que son sentiment soit béni dans son cœur ! Ma mère, dont la joue avait repris couleur, Ma mère, dont la force, un moment ranimée, Empruntait de la vie à cette terre aimée. Parcourant du regard et le ciel et les lieux, Voyait tout son passé remonter sous ses yeux ; Le nuage des pleurs qui flottaient sur sa vue Laissait à chaque aspect percer son ame émue. Elle nous entraînait partout d'un pas rêveur. Montrait du doigt de loin chaque arbre, chaque fleur ; Voulait s'en approcher, les toucher, reconnaître S'ils ne frémiraient pas sous l'œil qui les vit naître. Voir de combien de mains avaient grandi leurs troncs, Les comparer de l'œil comme alors à nos fronts, En froisser une feuille, en cueillir une branche ; 'Appeler par son nom chaque colombe blanche. Qui, partant de nos pieds pour voler sur les toits, Rappelait à son cœur nos ramiers d'autrefois; Ecouter si le vent dans l'herbe ou la verdure, L'onde dans la rigole, avaient même murmure ; Eprouver si le mur de la chère maison Renvoyait aussi tiède au soleil son rayon ;
Ou si I'oml)re du toit, sur sou vert seuil de mousse, Au j)0ucliaut du soleil s'allougeait aussi douce. C'était à chaque chose uue exclamation, Uu soupir, puis un mot de résignation, Puis de son i)ras au notre une étreinte plus vive, Oui trahissait l'élan dune ame convulsive. Enfin de la demeure ouverte, d'un coup d'œil Et d'un élan ra})ide elle franchit le seuil; Elle nous entraîna d'un pas involontaire Dans toute la maison, connue en un sanctuaire Qu'elle semblait fouler avec recueillement, j\ osant ni respirer, ni faire un mouvement. Comme si du passé l'image tendre et sainte Devait au moindre bruit s'enfuir de cette enceinte.
Dans notre toit d'enfant presque rien de changé;
Le temps, si lent pour nous, n'avait rien dérangé :
C'était toujours la salle ouvrant sur la })elouse,
Le réduit qu'obscurcit la liane jalouse,
La chambre maternelle oii nous vînmes au jour.
Celle de notre père, à côté, sur la cour.
Ces meubles familiers qui de cette humble vie,
Sous notre j)remier toit, semblent faire partie.
Que l'on a toujours vus, connus, aimés, touchés;
Cette première couche où Dieu nous a couchés.
Cette table où servait la mère de famille.
Cette chaise où la sœur, travaillant à l'aiguille
Auprès de la fenêtre en cet enfoncement.
Sous ses cheveux épars penchait son front charmant,
Sur les murs décrépits ces deux vieilles gravures
2o8 JOCELYN
Dont les regards étaient toujours sur nos figures ; Et, près du vieux divan que la fleur nuançait, L'estrade où de son pied ma mère nous berçait, Tout était encor là, tout à la même place; Chacun de nos berceaux avait encor sa trace ; Chacun de nous touchait son meuble fiivori, Et, comme s'il avait com})ris, jetait un cri.
Mais ma mère, entr'ouvrant la chambre ]K\ternelle
Et nous poussant du geste : « A genoux! nous dit-elle,
Enfants, voilà le lit où votre père est mort! «
Puis tombant elle-même à genoux sur le bord.
Et des mains embrassant le pilier de la couche,
Comme nous en pleurant elle y colla sa bouche;
Ses larmes sur le bois ruisselaient à grands flots.
Et la chambre un moment fut pleine de sanglots...
Mais des pieds de chevaux dans la cour résonnèrent,
Ee marteau retentit et les cloches sonnèrent.
A ce bruit tout à coup reprenant nos esprits.
Et comme des voleurs craignant d'être surpris.
Emportant dans mes bras ma mère évanouie,
Dont cette émotion venait d'user la vie.
Dérobés aux regards par le mur de jasmin,
Je regagnai tremblant la porte du chemin,
Soutenant sur mon cœur ma mère à demi morte ;
Et, dans le moment même où la secrète porte
Se fermait doucement sous la main de ma sœur,
.1 entendis les enfants du nouveau possesseur,
Sortant de la maison en joyeuse volée.
Courir de haie en haie et d'allée en allée,
Et leurs cris de bonheur monter et retentir Sur les pas de la mort tjui venait d'en «ortir.
Mémo jour, le soir.
O vraie et lamentable image de la vie!
La joie entre par où la douleur est sortie ;
Le boidieur prend le lit d'où fuit le désespoir;
A ce (pii naît le jour Dieu lait place le soir.
La coupe de la vie a toujours même dose;
Mais une main la prend quand l'autre la dépose,
Hélas! et si notre œil pouvait parfois sonder
Ces coupes de bonheur qui semblent déborder,
Ne trouverions-nous pas que chaque joie humaine
Des cendres et des pleurs d'un autre est toujours pleine?
•Al juilift 1800.
C'en est donc fait ! ma mère... Ah ! ce dernier effort De sa vie expirante a brisé le ressort! O nuit de l'agonie et de la délivrance, , Ecris-toi dans mon ame en larmes d'espérance!
Je veillais, en priant, seul, a\i bord de son lit. L'étoile du matin ])arut; elle me dit : « Courage, mon enfant! Je sens que je vous quitte; De ses derniers élans mon cœur jiour vous palpite; Avant (jue cette étoile ait pâli dans le jour,