IO JOCEIAN
Je vous eml)rasserai de léteniel séjour!
Oh! réjouissez -vous, les vrais jours vont m'éclore.
Pourtant sur cette terre embrassons-nous encore :
Va réveiller ta sœur!... Non, je te le défend,
Écoute : dans son sein elle porte un enfant;
Cette heure d'agonie est à voir troj) cruelle :
Il faut la lui sauver |)Our son fruit et j)our elle;
Il faut laisser ce voile entre elle et le trépas ;
Et mon dernier baiser, tu le lui donneras !
Tu sais quels saints devoirs ce grand moment réclame
Accomplis-les, mon fils, je te livre mon âme!
Va, tu n'es plus pour moi que le prêtre de Dieu. ^>
Oh! béni soit Celui qui du su])réme adieu
M'adoucit à ce point l'heure toujours amère.
Va fait ouvrir le ciel par le lils à l;i mère !
V^ous en fûtes témoins, anges du Dieu vivant! Ah! si mon faible cœur se révolta souvent, Si, trouvant le joug lourd et le devoir austère, Je traînai comme lui poids mon sacré caractère, De tout ce qu'ici-bas j'avais sacrifié.
Ah! par ce seul moment je me sentis payé. Puisque Dieu permettait que par ce sacrifice Cette mort pour ma mère adoucît son calice.
.l'allumai ces flambeaux de la dernière nuit. Double image du jour qui commence et qui fuit; Dans le vase caché de l'humlile Eucharistie Des mourants, à sa voix, j'allai puiser l'hostie, Et, penché sur son front, de ma tremblante main.
SKPÏIEME EPOQUE 5
Tout nioiiill('' (le mes pleurs, je lui l'ompis 1(.' paiu. La spleiuleur de sa foi ravoimait daus la chambre; Ou clu'rine des mourants je touchai chaque membre, Ce front où mes l)aisers voulaient suivre mes doigts, Ces flancs qui sur son cœur m'avaient couvé neuf mois, Ces bras qui, m'entourant, tout petit, de tendresse, M'avaient fait tant de fois un berceau de caresse. Ces pieds qui les premiers frayèrent mon chemin. Dont toute trace allait disparaître demain! Absorbée et présente à chacpie grand symbole, Quand tout fut accompli, reprenant la })arole : « Tocelyn, me dit-elle, encore, encore un don! — Et lequel, ô ma mère ? — O mon fils, ton pardon Non le pardon de Dieu, cjui sur moi surabonde, Mais le pardon du (ils (jue je laisse en ce monde! De ton amour pour nnus pauvj-e jeune martyr, Une mère jamais n'aurait dû conseulir A te laisser tenter ton dévouement sublime. Ta vie est un désert, ton cœur est un abîme Que tu ne ])eux combler qu'à force de vertu; C'est moi (pii l'ai creusé; dis, me pardonnes-tu? « Je collai sur ses mains mes lèvres en silence. c Oh ! que ma douce mort te soit ta récompense ! Je t'ai fermé le monde, et c'est toi dont la main Du ciel ouvert par toi m'a})lanit le chemin! Je vais t'y préparer, dit-elle, une demeure Plus durable, à mon tour, ô mon fils, et meilleure; Ici le cœur tarit, les longs bonheurs sont courts ; Ton ame a sa patrie où l'on aime toujours ! '> Puis sentant fjne la mort afiaissait ses paupières .
111 JOGELYN
« Récite-moi, mon fils, ces divines prières Qui de l'âme fidèle accompagnent l'essor, Afin qu'en expirant elle bénisse encor. « J'obéis; sous mes pleurs, je lui lus, dans ses Heures, La tristesse de l'Ame à ses dernières heures : Ses lèvres, dont l'accent paraissait s'assoupir, IMurmuraient les répons de ce pieux; soupir. Comme l'écho lointain d'une voix affaiblie Qui s'éloigne, et déjà répond de l'autre vie. Tout à coup au refrain je ne l'entendis plus : \ Elle achevait au ciel les chants interrompus!
Le livre s'échappa de mes mains, qui s'ouvrirent. Et l'hvmne de la mort mes sanglots le finirent.
i" août 1800, la nuit, au cimetière, près (lu tombeau de sa mère.
O nuit! oh! couvre-moi de ta noire épaisseur; Demain.... quoi! c'est demain que j'emmène ma sœur! Demain j'aurai quitté pour jamais cette terre. Ce sépulcre où mon âme entre anprès de ma mère! Ah! sur ce lit d'argile oii sa dépouille dort, N'ayant entre elle et moi que ce rideau de mort, Cette couche de cendre, hélas! si peu profonde, Qu'un cœur soulèverait, et qui sépare un monde. Nuit qui deviens mon jour, laisse-moi me coucher Près du sol remué d'hier, et le toucher; M'enivrer de tristesse ainsi que d'une joie. Ecouter ce qu'au cœur de là-bas Dieu m'envoie,
SEPTIÈME ÉPOQUE 2i3
Et, la Ixniclie collée au sol iiivstéi-ieux,
Le j)étrir de mes mains, l'arroser de mes }eiix!...
Béni sois-tu, mou cœur, et toi, ma foi divine,
De me parler si haut, si fort dans la poitrine!
En ce moment où l'œil ne voit que le trépas,
Que serais-je, grand Dieu, si vous ne parliez ])as?
Si de mon seul instinct l'infaillible espérance
Ne me répondait pas que tout n'est qu'apparence,
Qu'un peu d'argile ici sur l'argile jeté
jN'ensevelit })as l'ame et l'immortalité?
Que la vie, un moment détournée en sa course.
Ne s'anéantit pas en montant à sa source.
Ainsi que le rayon qui s'enfuit de nos yeux
Ne s'éteint pas là-haut en remontant aux cieux?
Non! tu vis, tu m'entends, tu me réponds, tu m'aimes;
Nos places ont changé, nos rapports sont les mêmes.
Ame qui fus ma mère, oh! ])arle! parle-moi!
Ma conversation est au ciel avec toi.
Seulement ici-bas, séparés par l'absence.
Nos cœurs qui se cherchaient souffraient de la distance
Tu m'entends maintenant de partout ; ton regard
Ne connaît plus ni lieu, ni retour, ni départ;
Ton amour ne tient plus dans ce doux cœur de femme,
Mais comme une atmosphère envelo[)pe mon âme!...
Aussi sur ce gazon mouillé de mes regrets
Si je viens dans la nuit te pleurer de plus ])rès,
Ce n'est pas que mon cœur rêve que cette cendre
Se récliaufle à mon souffle et puisse mieux m'entendre
Non, c'est l'aveugle instinct de la tendre douleur
Qui mène à notre insu les pieds oi^i va le cœur,
Et, dans l'illusion que le regret embrasse.
Nous fait chercher encor le pas oii fut la trace.
Oh! coulez! oh! coulez! mon cœur, épanche-toi! 0 terre, bois mes pleurs! ces pleurs, c'est encor moi O sol de mon berceau, que ne puis-je te rendre Ce corps pétri de toi ! que ne puis-je répandre Toute ma vie en eau de mes yeux épuisés. Restituer ces pleurs où je les ai puisés, Comme le filet d'eau qui, lassé de sa course, Tarit et rentre en terre à deux pas de sa source!
Mère, sous ton regard de tendresse interdit, Non, tu ne savais pas, je ne t'ai jamais dit, Je ne me suis jamais dit peut-être à moi-même (C'est quand on a perdu qu'on sait comment on aime^ Non, je ne savais pas, je ne dirai jamais De quelle âme de fils, o mère, je t'aimais !
SEPTIÉMK ÉPOQUE 2rj
L'aimer! Mais pour l'aimer étais-je un autre qu'elle?
N'étais-je pas nourri du suc de sa mamelle,
Eclos de son amour, réchaude dans son flanc,
La moelle de ses os, le plus pur de son sang?
L'air qu'elle respirait dans sa chaste poitrine
IVe fut-Il pas ufMif mois celui de ma narine?
De son coi'ur près du mien h; moindi'e battement
Ne m'ins[)ii'alt-il [)as le môme sentiment ?
Mon corps n'était-il pas tout son corps, et mon âme
Un fo\ er emprunté qu'allume une autre flamme ?
De cette ame du ciel cha({ue vibration,
En me communiquant la même impulsion,
N"inq)rimait-elle pas à ma jeune pensée
La même inqjression en moi recommencée,
Comme un son dans les sons imprime un même accord,
Ou comme un flot du flot reçoit le pli du bord ?
Cette pensée, ainsi de la sienne venue.
Est-ce une ame qui naît ? une qui continue ?
Et plus tard, quand, bercé, grandi sur tes genoux, ^
Mon oreille s'ouvrait à tes accents si doux,
Que du monde et du ciel l'obscure intelligence
A travers ton sourire éclairait mon enfance.
Que tes saintes leçons façonnaient ma raison.
Que le bord de ta robe était mon horizon.
Et que toute mon âme, attentive à la tienne,
N'était que la lueur d'une autre dans la mienne.
2i6 JOCELYN
O mère, qui pouvait démêler d im regard Cette existence à deux, faire à chacun sa part, Distinguer toi de moi dans cette Ame commune, Restituer en deux ce qui sentait en une, Dans nos doubles clartés voir laquelle avait lui, Et, sans mentir au ciel, dire : « C'est elle ou lui?
Aussi qu'étais-je ici que ta vivante image?
Ton œil semblait avoir façonné mon visage ;
Jeune, dans la maison on ne distinguait pas
Le timbre de nos voix ni le bruit de nos pas ;
Par le frémissement de chaque même idée
Dans le même moment notre âme était ridée ;
Le même sentiment battait dans nos deux cœurs ;
Si tu devais pleurer, mes yeux roulaient des pleurs ;
S'il passait sur mon front quelque fraîche pensée,
D'un sourire avant moi ta lèvre était plissée :
Un en deux, toi le tronc, moi le tendre rameau.
Toi la voix, moi le son, toi la source et moi l'eau!
Union si profonde et si forte des âmes.
Que Dieu seul peut de l'œil en démêler les trames,
Que lui seul peut savoir, en sondant nos deux cœurs.
Si c'est toi qui survis ou si c'est moi qui meurs!
Meurs? oh non, car je crois! Meurs? oh non, car tu vis!
Ma mère, dans ta mort je suis encor ton fils!
Dans l'éternel bonheur où hi vertu t'a})|)elle,
Un ciel remj)lirait-il une ame maternelle?
Non! si Dieu lui donnait le ciel sans son enfant,
Son cœur demanderait son (ils ou le néant.
Oh î je crois au néant plutôt qu'à ton absence!
Sur la foi de mon cœur je marche en ta présence.
Je sens ce cœur brûlant sous ta main s'apaiser;
Mon front baissé frémit comme sous ton baiser.
Ah! de tout ce qui s'aime et de tout ce qui prie
J.a présence est en Dieu : car Dieu, c'est leur patrie!
Paris, 16 septembre 1800.
J'ai ramené ma sœur aux bras de sou époux.
Que ce retour fut triste, et pourtant qu'il fut doux!
Comme ces beaux enfants, sur ces genoux de femme,
Des larmes au bonbeur faisaient flotter cette âme'
Sous bi morne couleur de sa robe de deuil.
Que de joie en son sein, d'amour dans son coup d'œil !
Dans le cœur de la mère, bêlas! la vie est double :
Quand son passé se ferme et son coucbant se trouble.
Elle voit l'avenir, plein de jour et d'espoir,
Du front de ses enfants rayonner sur son soir ;
Son âme, pour aimer, sur eux se multiplie.
Cbaste amour, dans ta cou})e il n'est donc point de lie!
Paris, 20 septembre 1800.
Avant de retourner à mon nid pour toujours. Ils veulent me garder avec eux cpielques jours, Pour que ma pauvre sœur par degrés s'accoutume
Aux séparations; et puis, je le présume, Pour qu'avant de rentrer dans mon ol)scur réduit Mon oreille du monde ait entendu le bruit, Comme au pied de la dune on monte sur la crête, Pour écouter la vague et pour voir la tempête.
Oh! que le bruit humain a troublé mes esprits! Quel ouragan de l'àme il souffle dans Paris! Comme on entend de loin sa grande voix qui gronde, Pleine des mille voix du peuple qui l'inonde. Semblable à l'Océan qui fait enfler ses flots, Monter et retomber en lugubres sanglots! Oh ! que ces grandes voix des grandes capitales Ont de cris douloureux et de clameurs fatales. D'angoisses, de terreurs et de convulsions! On croit y distinguer l'accent des passions Qui, soufflant de l'enfer sur ce million d'âmes, Entrechoquent entre eux ces hommes et ces femmes, Font monter leur clameur dans le ciel comme \n\ flux, Ne forment qu'un seul cri de mille cris confus. Ou qu'on entend le bruit des tempes de la terre Que la fièvre à grands coups fait battre dans l'artère. Quel poids pèse sur l'âme en entrant dans ces murs, En voyant circuler dans ces canaux impurs Ces torrents animés et cette vague humaine Qu'un courant invisible en sens contraire entraîne. Qui sur son ])ro})re lit flotte éternellement. Et dont sans voir le but on voit le mouvement! Quel orageux néant, quelle mer de tristesse. Chaque fois que j'y rentre, en me glaçant m'opi)resse!
HUITIKME KPOOUE î»:
Il semble que ce peuple où je vais ondoyer Dans ces gouffres sans Coud du flot va me noyer; Que le regard de Dieu me perd dans cette foule; Que je porte à moi seul le poids de cette houle; Que son immense ennui, son agitation.
M'entraînent faible et seul dans son attraction; Que de ces passions la lièvre sympatliicpie, En coudoyant ce })eu[)le, à moi se connnunique; Que son ame travaille et souffle dans mon sein; Que j'ai soif de sa soif, que j'ai faim de sa faim; Que ma robe en passant se salit à ses crimes ; Et que, tourbillonnant dans ses mouvants abîmes, .le ne suis pas pour lui plus qu'une goutte d'eau Qui ne fait ni hausser ni baisser son niveau. Un jet de son écume, un morceau de sa vase, Une algue de ses bords qu'il souille et qu'il écrase; Et que, si je venais à tomber sous ses pas, (x'tte foule à mes cris ne s'arrêterait pas, Mais, comme une machine à son but élancée, Passerait sur mon corps sans même une pensée!...
Et puis, faut-il le dire? il est ici |)our moi Un éternel sujet de tristesse et d'effroi. Je me surprends sans cesse à j)enser, à me dire. Tout tremblant : « C'est ici que Laurence respire; C'est ce bruit qu'elle entend, c'est ce ciel qu'elle voit, (]e pavé qui la porte, et cette eau qu'elle boit; C'est dans cet océan, dans ce désert immonde, Que cette perle pure est enfouie iHi mond<'. » Quand je lève mes yeux vers ces l)rillants séjours
Dont les flambeaux le soir ressuscitent les jours
Je m» dis, en voyant une ombre à la fenêtre :
« Cette ombre que je vois, c'est la sienne peut-ôtre! »
Chaque char en roulant me semble l'emporter.
Ce coude que le mien le soir vient de heurter,
La trace de ce pied, la robe que je froisse,
Qui sait si ce n'est pas... ? Une poignante angoisse
De chaque aspect pour moi sort et vient massaillir;
J'entends des sons de voix qui me font tressaillir;
J'entends des noms qui font rougir jusqu'à mon ame
Je frémis de lever les yeux sur une femme ;
Je tremble qu'à son front, rencontré par hasard,
Mon cœur ne meure en moi, foudroyé d'un regard.
Puis je rentre, l'esprit courbé de lassitude,
Mais poursuivi des cris de cette multitude.
Trouvant l'isolement, mais jamais le repos,
Le cœur amer et vide, et plein de mille échos;
Le bruit assourdissant de l'humaine tempête
Monte, gronde sans cesse, et m'enivre la tête;
Et seul, sans qu'il me tombe une goutte de foi,
J'entends à [)eine, hélas! mon cœur qui prie en moi.
Oh! luiit de ma montagne, heure où tout fait silence
Sous le ciel et dans moi ; lune qui se balance
Sur les cimes d'argent du pâle peuplier,
Que l'haleine du lac à peine fait plier;
Blanches lueurs du ciel sur 1 herbe répandues.
Comme du lin lavé les toiles étendues;
Des brises ou de l'eau furtif bruissement;
Des chiens par intervalle un lointain aboiement;
HUniÈME ÉPOQUE 223
\jt (liant (lu lossi^iiol |)ar notes sur clos cimes; Silence dans mon àme, ou quelques bruits intimes Ou'un calme universel vient bientôt assoupir, Et (ju iiu retoui' vers Dieu cbange en pieux sou|)ir! () jours d'un saint labeur! douces nuits de Valnei^<- ! Oh! que le temps me dure! Oh! quand vous reverrai-je ?.
Pari<;, 21 soptemhrc iSot).
Quel spectacle. Seigneur, vous donnez à vos anges, Dans ces grands chocs didée et ces luttes étranges! Sur ce peuple qui peut savoir votre dessein? Vous avez mis. grand Dieu, deux âmes dans son sein . L'une, d'un vague instinct vers l'inconnu guidée, Sonde la mer du doute et découvre l'idée. Lui donne, en pétrissant le verbe dans sa main, La forme qui la rend |)alpable au sens humain, La tire comme l'or de sa mine |)rofonde. Et la frappe en monnaie à l'usage du monde; L'autre, àme de soldat, toujours ferme et debout. Comme un volcan divin dans sa poitrine bout, Aspire aux quatre vents le souffle de la guerre, Et ))our champ de bataille a \)r'\s tonte la terre; Et, par cette ame double à la fois agissant, Il sert Dieu de son cœur et l'homme de son sang! Semblable de nos jours au j)euple de Moïse, Qu'en deux i)arts au combat le prophète divise, J^une dans le vallon mourant pour Lsraël, L'autre sur les hautr'urs levant les mains au ciel!...
Pour lancer tous ses fils à sa lutte inégale,
Paris semble des camps la grande capitale;
On voit par chaque porte entrer ses bataillons,
Renaissante moisson de ses sanglants sillons,
Oui, pour combler aux: camps les lignes décimées,
Pvessortent en chantant vers les quatorze armées ;
On ne voit qu'étendards par le plomb déchirés
Entraînant des soldats sous leurs lambeaux sacrés ;
On n'entend retentir que le canon sonore
Dont des boulets vomis la gueule est pleine encore ;
Et la ville ne voit briller à son réveil
Que d'épaisses forêts de fusils au soleil.
Et comme cette foule est prodigue de vie!
Et comme tout li coup, au grand homme asservie.
Elle, qui ne pouvait subir un joug plus doux.
Du tyran de sa gloire embrasse les genoux,
Sous son geste nerveux d'elle-même s'incline,
Accepte sans effort sa rude discipline.
Et semble, en se pliant à son poignet d'airain,
Le cou de son cheval ou le gant de sa main!
Ah! c'est qu'aussi le peuple a cet instinct rapide
Oui le fait s'élancer sur les ])as de son guide;
C'est que dans le péril la faible humanité
De Dieu même a reçu l'instinct de l'unité.
Et que, pour ériger en grand peuple une foule,
ÏjQ bronze extravasé doit couler dans le moule.
Où les |)ousse pourtant ce vague entraînement ? Pourquoi vont-ils combattre et mourir si gaiement ; Leur esprit ne sait pas, leur instinct sait d'avance
Ils vont, comme un lioiilct, ou la loi-ce les lance,
Ébranler le présent, déiiiolii- le passé,
Effacer sous ton doigt (pieUpie emj)ire efface.
Faire place sur terre à (pielque destinée
Invisible pour nous, mais pour toi (Jéjà née,
Et (pie tu vois déjà sj)lendide, oi^i nos esj)rits
N aperçoivent encor (pie ])oussière et débris!
Ainsi, Seigneur, tu fais d'un peuple sur la terre
L'outil mvstérieuv de (piekpie grand mystère;
Sans connaître jamais ses plans sur l'univers,
A lu trame des tenn)s travaillant à l'envers,
Les nations, de l'œil à leur insu guidées,
Sont dans la main de Dieu les instruments d'idées;
Et l'homme, qui ne voit que poussière et que sang.
Et qui croit Dieu bien loin, se trompe en maudissant;
Il ne sait pas, ca})tif dans sa courte pensée,
Que d'une œuvre linie une autre est commencée.
Et qu'afin que l'épi divin })uisse y germer,
On laboure la terre avant de la semer.
Oh! (pie nos jugements sont courts, et feraient rire Dans le livre de Dieu celui (pii saurait lire! Que nous com})renons peu les dénoiiments du sort! Et que souvent la vie est })riye pour la mort!
La caravane humaine un jour était campée Dans des forêts bordant une rive escarpée, Et, ne pouvant pousser sa route plus avant, Les chênes l'abritaient du soleil et du vent ; Les tentes, aux rameaux enlaçant leurs cordages.
Foriiiaic'iit autour des troncs des cités, des villages,
Et les honimes, cpars sur des gazons épais.
Mangeaient leur })ain à rond)re et conversaient en paiv.
Tout à coup, comme atteints d'une rage insensée,
Ces hommes, se levant à la même pensée,
Portent la hache au tronc, font crouler à leurs pieds
Ces dômes où les nids s'étaient multipliés;
Et les brutes des bois, sortant de leurs rei)aires.
Et les oiseaux, fuyant les cimes séculaires,
Contemplaient la ruine avec un œil d horreur.
Ne comprenaient pas l'œuvre, et maudissaient du cœur
Cette race stupide acharnée à sa perte.
Qui détruit juscpi'au ciel l'ombre qui l'a couverte.
Or, pendant qu'en leur nuit les Ijrutes des forêts
Avaient pitié de Ihonniie et séchaient de regrets.
L'homme, continuant son ravage sublime.
Avait jeté les troncs en arche sur l'abîma;
Sur l'arbre de ses bords gisant et renversé,
Le fleuve était })artout couvert et tra^'ersé,
Et, })onrsuivant en paix son éternel voyage,
La caravane avait conquis l'autre rivage.
C'est ainsi que le temps, par Dieu même conduit, Passe })Our avancer sur ce qu'il a détruit. Esprit saint! conduis-les, comme un autre Moïse, Par des chemins de paix à la terre promise! ! !...
Paris, 2 1 soptcinhro 1800, le soir.
Quelle fièvre! Oh! chassez Fiiiiage qui nie tue!
Est-ce uii songe ? est-ce une oniljre ? est-ce elle que j'ai vue ?
Ah ! c'est elle! ô mon cœur, tu ne jieux t'y tromper;
Nulle auti'o d'un tel coup ne })ouvait te frapper.
Lu revoir!... mais montrée au doigt, mais avilie! •
Oh! dans ma coupe encore il mancpiait cette lie!
lliei- j'étais alh' le soii' dans un saint lieu,
Pour eutendre j)rèçlier la parole de Dieu .
Par uu vieillard du temple, ('cliapjjé du martyre,
Dont la voiv sur ce peuple a i*econquis renq)ire.
La foule renq)lissait 1<; })ortiqne et les murs.
Uaché dans l'ombre, au [)ied d'un des piliers obscurs
Où les cierges du chœur, qui brûlaient par centaines,
Jetaient obliquement leurs lueui's incertaines,
J'attendais que le flot du j)euple dél)ordé.
Tribunes, stalles, nef, chœui', eût tout inondé,
Et le front dans mes mains, ap|)uyé sur la pieri'e,
J'entendais sans les voir les pas rouler derrière,
Et tout autour de moi les groupes curieux
Qui causaient à voiv basse en promenant leui's yeux.
Tout à coup s'éleva comme un nun'mure inwnense
D'épis sur les sillons, (piand la i)rise y commence;
J'entendis frùlei' l'air: d un pbim;ige nnnivant ■ •.
Sur ma brûlante peau mon li'ont sentit le vent.
Les rangs pressés s'ouvraient d'eux-mêmes, faisaient })lace,
Et puis se refermaient soudain sur une trace.
Ce n'était que rumeur et qu'exclamation
D'étonnement, d'ivresse et d'admiration.
Un instinct machinal me fit tourner la tète
Pour voir l'objet charmant de la foule distraite;
Mais il n'était plus temps : la femme avait passé,
Son sillon dans l'église était presque effacé.
Je ne vis qu'une taille et des épaules nues,
Où flottaient sous des fleurs des tresses répandues,
Et qu'un sourire errant et l'amoureux regard
Annonçaient, devançaient, suivaient de toute part.
« C'est bien elle, disait un jeune homme; oh! c'est elle!
Ce ciel dont on nous berce en a-t-il d'aussi belle?
Non, jamais ces pavés n'ont frémi sous les pas
D'anges aussi divins que l'ange d'ici-bas.
— Elle! lui répondait son voisin; c'est son ombre Peut-être : car du temple elle craint jusqu'à l'ombre, Et jamais ses beaux pieds, d'adorateurs suivis, N'ont foulé pour prier la poudre des parvis.
C'est là son seul défaut, hélas! la tendre femme! On dit qu'au désesj)oir elle a vendu son àme ; On ne la vit jamais s'approcher du saint lieu : Elle fait croire au ciel, et ne croit pas à Dieu!
— C'est elle cependant. Tiens, en veux-tu la preuve? Regarde sa ceinture et son collier de veuve.
Vols celui qui la mène. — Eh bien ! — Eh bien, c'est lui.
Lui, le mart\r d hier et r(''lu d'aujourd'hui.
Qu'il se hâte au bonheur! car demain.... Quel domm;»ge
Qu'une beauté si pure, o Dieu! soit si volage!
Ou plutôt quel bonheur qu'elle fasse courir
La coupe où chacun veut s'enivrer et mourir!
— Mais au sermon, mon clier, (jue viendrait-elle faire?
— Ell<; \ vient comme nous, ma loi. poui' se distraire, Pour entcndi'e dvs mots saintement cadencés,
Ou sur l'orgue des airs qu'elle n'a pas dansés; Car on dit (pie. depuis sa première aventure, De l'orgue dans ses nuits elle aime le murnuu'e, Sans doute en souvenir du beau mugissement Qu'elle entendait si haut chez son j)remier amant. Tu sais?... 3> Mais l'orateur, se levant de la chaii'e. Murmura sourdement son texte et les fit taire; Il parla du bonheur de mourir pour la foi, Des martyrs immolés pour l'Église et le roi, Et, sur leurs orphelins évoquant leur mémoire, Toucha jusqu'aux sanglots son immense auditoire. Des larmes de i)itié montaient à tous les yeux ; Chacun se dépouillait de son denier pieux. Une femme ion disait qu'ori)heline elle-même, Des malheurs de ces tenn)s elle était un emblème^ Du vieillard précédée, une bourse à la main. Parmi les rangs énuis se fra\ait un chemin, Et, faisant résonner le don dans la corbeille, A la sainte pitié sollicitait l'oi'eille. On n'entendait au loin (pie sa timide voix. Le prêtre qui lrap|)ait le pavé de sa croix, Ou du denier sacré la chute monotone Qui sonnait en tombant dans l'urne de raum(*>ne. Des rangs voisins du mien bientôt elle aj)prochait; D'avance dans mon sein déjà ma main cherchait L'obole de l'autel, (piand, relevant la tête,
a3o JOCELYN
Mon regard dans le sien se rencontre et s'arrête; Et, comme fasciné par l'œil qu'en vain il fuit, Chacun de nos regards suit l'autre qui le suit. Elle semblait chercher à travers un nuage A distinguer de loin les traits de mon visage, Et je voyais le sien dans mon œW revenir Comme une ombre montant du fond d'un souvenir. A chaque pas de plus, la fatale figure M'entrait plus rayonnante au cœur; mais ii mesure Que mon œil ébloui, qui })longeait dans le sien, Fixait son œil ouvert et fixe sur le mien. Comme si tout son sang eût coulé par sa vue. Je la voyais pillir et changer en statue, La prunelle innnobile et le pied suspendu. Le cou penché, le doigt vers ma place étendu. Faire un pas, reculer, dans son sein qui se pâme Chercher un cri qui meurt et (pii manque à son ame, Puis enfin, sans couleur, sans voix; et sans regard. Glisser inanimée aux bras du saint vieillard! Moi-même, sans jeter un cri, sans faire un geste. J'étais mort de sa mort, et j'ignore le reste....
Quand je me réveillai comme de mon tombeau, La nef était muette et vide ; un seul flambeau Brillait comme une étoile au cintre de l'église, Le soir dans les vitraux faisait tinter la i)rise, L'heure sonnait huit coups au cadran de la nuit De piliers en piliers je m'échappai sans bruit;
TITMTIEME KPOOÎ^E l'Si
A force de douleur mou anie était tarie.
La revoir, c'était trop! mais la revoir flétrie,
.Mais la l'cvoii' toiiilx'c aiiL;c (l'illusion.
Le scaudale du moude et sa dérisiou,
Par moi, ])ar mon amour, ])ar ma vertu peut-être !
Oh! (pifl doute mortel eu luoi je sens renaître!
Ange (jue le hoidieur aui'ait sauetifi(',
Dieu, ce serait... c'est moi (jui l'ai sacrilié!