STANCES A LAURENCE
22 septembre 1800.
Vous l'ange d'autrefois, maintenant pauvre femme, Vous ne vous trompiez ]kis, Laurence, c'était moi! C'était moi qui cliercliais la moitié de mon Ame, Hélas! et qui la pleure en toi!
Tu vis!... De quelle vie, o ciel! quels mots étranges? Dans le cuivre et le plomb diamant enchâsse, Que Dieu laissa tomber sur la route des anges. Et que l'impie a ramassé!
Souviens-toi de ce ciel vu de si près ensemble — Du jour de la rencontre et du jour de l'adieu! Oui, je fus meurtrier! oui, cette main ((ui tremble T'immola; mais c'était à Dieu!
Sacrifice insensé que ta faute condamne. Vaine immolation de mon cœur combattu ! Ce que je respectais, un autre le profane, Et l'enfer rit de ma vertu!
O Laurence ! un retour au Dieu de ton jeune âge ! Un retour vers l'ami!... Grand Dieu! dans ma douleur
Je n'avais ici-bas conservé ((u'une image : }\e la ternis pas dans mon cœur.
Reviens, reviens au ciel (jui te pleure et qui t'aime, Si ce n'est pour ton anie. 6 Laurence, pour moi; Et s'il te faut de l'eau pour uu second baptême, Oli ! mes yeuv eu pleurent j)()ur toi!
Ici deux, un plus haut! de notre double vie, Non, il n'est pas brisé l'invisible lien; Ton cœur avec mon cœur monte et se |)urifie Où mon canu^ saigne avec le tien!
Ob ! (piand. jetant ton âme aux voluptés impures, Tu ternis ce lis blanc que je t'avais gardé. Penses-tu ([uelquelois que tu souilles d'ordures Ce canu' où Dieu s'est regardé?
Penses-tu ([uelquefVjis (pie tu troubles cette onde Oui, sous un souffle humain bien loin de se ternir, Ne devait réfléchir an soleil de ce monde Qu'un espoir et (piun souvenir?
Ah! moi qui te vo\ais dans mes songes, Laurence, A travers tant de pleurs, cbaste au[)rès d un épouv, Une ombre sur le front, au cœur une espérance, Et des enfants sur tes genoux!...
A Piiil'^, of) sopt.-nibrc 1800.
Nuit funeste! depuis qu'elle mest apparue Et que je sais Je nom, et lliùte], et la rue, Cliaque fois que je sors, l'instiiiet traîne mes pas Vers ce seuil de mon ciel que je ne franchis i)as, Mais où, couvert de nuit, j'écoute de la porte Que quelque voix du ciel ou de la terre en sorte, Comme Adam, exilé des jardins du Seigneur, Écoutait s'éloigner les voix de son bonheur.
Cette nuit, comme hier, je m'v glissai dans l'ondjre :
Des nuages au ciel rendaient l'hôtel plus sombre,
Et la pluie, en lavant les pavés à grands flots.
De mes pas dans la rue étouffait les échos.
Les ])ieds dans le ruisseau, le front sous la gouttière,
Je m'assis dans un angle au bord du banc de })ierre,
Sur la borne en granit du coude m'ap})\iyant,
Et tout caché dans l'ond^re ainsi qu'un mendiant.
C'était l'heure où Paris, en jour transformant l'ombre,
Yai tonnerre incessant roule ses chars sans nondjre ;
Où sur la roue en feu ses enfants emportés
Vont chercher au hasard leur mille voluptés.
Aux cris des serviteurs, les i)ortes colossales
Aux chars retentissants s'ouvraient par intervalles,
Et j'y voyais briller à travers le cristal
Des fronts resplendissants de l'ivresse du bal;
J'entendais au dedans ces voix d'hommes, de femmes,
IlT^niÈME EPOQUE 235
Cos sons des instruineiits, ces bourdonnements d'âmes
Où l'oreille en vain elierelie une phrase à saisii',
Oui ne sont ({ue la brise eri'ante du j)laisii'.
Cette joie, en sortant de ces froides murailles,
.M'enfonçait chaque fois un fer dans les entrailles,
Et j'aui'ais moins soulfcrt |)ai'(l()nne à mon l'cmoi'd,
Seigneur!) den voir sortir l'agonie et la mort.
Un torrent de pensers me roulait dans la tête :
Si j'entrais tout à cou[) au milieu de la fête?
Si, fra[)i)ant d'un regai'd ses^euv pétriliés.
Comme l'ombre des tem[)S par son canu" oublic-s,
Et renversant du pied ces vases de délices.
Du nom tonnant de Dieu j'effrayais tous ces vices?
Si, dérobant cet ange à l'aii* cpii la corrom|)t.
Je rendais rinnocence et la \ie à son Iront?...
Hélas! et de quel droit? suis-je encoi-e son père?
N'ai-je pas renoncé même au doux nom de frère?
Et ne sommes-nous pas, depuis l'heure d'adieu.
L'un à l'autre étrangers pai'tout, hormis en Dieu?
Oh! c'est donc en Dieu seul (pie je puis en silence
Bénir, ])riei% nommer, chercher, ])leurer Lam-ence !
Elle |)0ur qui cent fois j'aurais voulu mourir.
Seul à son aide, o Dieu! je ne puis accourir!...
Et de la iroide borne en embrassant la pierre
Mes yeiiv fondaient en onde et ma bouche en prière.
Pardonne-lui. mon Dieu! de chercher ici-bas Cet amoui' (pie lu mis tout enfant sous ses pas
a36 JOCELYN
Après avoir vécu deux ans dans ces délices,
De le puiser encore aux profanes calices î
Aliî moi seul, n mon Dieu, j'ai creusé dans son cœur
Ce vide que ne peut combler un froid bonheur.
Que la peine sur moi retombe avec le crime!
Frappez le tentateur et non pas la victime î
O tendre, A bon pasteur, rapporte dans tes bras
Cette brebis tombée aux pièges d'ici-bas,
Cette âme cpii puisa l'amour avec la vie,
Et qui l'aspire encore à sa source tarie!
Si tu n'avais brisé sa coupe entre ses dents,
Qui sait ce que le ciel aurait versé dedans ?
Qui sait de quels trésors cette ilme est encor pleine ?
Et comme des cheveux d'une autre Madeleine,
Pour laver dans ses pleurs ses péchés oubliés,
Ce qu'il en coulerait de parfums sur tes pieds?
Oh! que les miens. Seigneur, conq)tent à ses paupières!
Que par mes nuits sans fin, mes jeûnes, mes prières,
Que par l'eau de mes yeux son péché soit lavé !
Et j'allais à genoux tomber sur le })avé,
Quand les groupes joyeux du bal qui se retire
M'éveillèrent du ciel par des éclats de rire.
Le bruit avait cessé, le monde était sorti, Des gonds et des verrous l'air avait retenti ; J'entendis sur ma tête ouvrir une fenêtre. La lune dans le ciel venait de reparaître;
in ITIEME ÉPOQUE 287
E Miiil'i'e (les lourds halif^ns, nu- couMMiit d'iiu pan noir,
Me noyait dans sa nuit, d'oîi je pouvais tout voir.
I ne femme parut au balcon : c'était elle!
Qurii(|ue pâle et lassée, o Dieu qu'elle était belle!
(lomme le monde avait, sous son précoce été,
Mûri sans la flétrir l'angélique beauté!
Comme sous ce costume et cette autre a|)parencc
Mes regards trait jwur trait retrouvaient tout Eanrouccî
Eui dans elle agrandi, mais toujours elle en lui !
Son cou peuclié semblait porter un vaste ennui;
Son coude s'appuyait sur la rampe dorée,
Sa joue au clair de lune était décolorée,
Ses blonds cheveux, déjà de son front détacliés,
Sur le fer du balcon flottaient tout épanchés,
Et je sentais l'odeur du vent qui les caresse
S t'chapper en parfum de Eor de chaque tresse!
Oh! des fleurs qui tombaient de ses cheveux l'odeur.
Comment n'eùt-elle })a-S enivré tout mon cœur!,..
Elle lé\a la tète, et regard. 1 la lune
Erinî:ti ni|>>. comme quekju'un (ju un»- image importune:
Avec un lent soupir elle étendit les bras,
Puis, en les refermant sur son cœur, dit : (^ Hélas! »
IHiis d un accent distrait, qu'un regard accompagne,
Murmura dans ses dents notre air de la montagne,
A voix basse et tremblante en chanta quelques mots...
Eaii' manqua sur sa lè\re et linit en sanglots;
Elle s'interroiiii)it connue avec violence, llefernia la fenêtre, et tout devint silence.
Oh! mon image alors, Laurence, était en toi!
.le n'avais que deux j)as entre mon ciel et moi;
Qu'une vague de l'air, pour y monter, à fendre,
Qu'un souffle à laisser fuir, (ju'uii nom à faire entendre
Et mon amour perdu retombait dans mes bras.
Et l'enfer ni le ciel ne l'en arrachaient pas !
Des doux sons de sa voix mon oi'eille était i)leine;
L'air qu'elle respirait lui })ortait mon haleine;
Un cri sorti du cœur, un geste, un mouvement.
Et nos cœurs confondus n'avaient qu'un battement;
Et dans un seul élan nos âmes assouvies
Franchissaient pour s'unir l'abîme de nos vies.
Tu trionq)has, mon Dieu, de ma fragilité!
Mon silence entre nous remit l'immensité;
Je m'éloignai tremblant, son ombre sur ma trace;
Et je remis mon âme et la sienne à ta grâce.
En route, 28 septembre.
L'aurore dans Paris ne me retrouva pas,
Et mon cœur est dt^'à là-haut où vont mes pas.
Viilneige, i ?, octoln'c i8uO.
O ilid dans la montagne où mon âme s'ahi'lte!
iMc \oici (?one rentre- pour jamais dans mon gîte,
(lonune le passereau sans ailes j)0ur courir,
Oui dans un trou du mur s'abrite pour mourir.
Oli ! d'un [)eu de repos (pie mon aine pi'esséc
Y devançait de loin mes pas par ma pensée!
One Tond))'!' des grands monts se noyant dan»; les cicux.
Quand je lus à leurs |)icds. fut amie à mes \eu\ !
(lonurie je l'espirais, en montant leurs collines,
J.es vents liarmonieux exhalés des ravines,
Ces vents cpii du m('lrze au rameau dentelé
Sortent connue un soupir à demi consolé!
One du premier sapin lécorce me lut douce!
Oue je m'étendis las et triste sur sa mousse!
Que j'\ eollai ma bouche en sil'Tice et longtemps,
]\'eiitendaii( ipie les coups en ma tempe battants,
Et lassant orageux de mes mdle pensées,
p]n larmes plus (pi'en mots sui* les herbes versées!
Combien de fois je bus dans le creux de ma main
i\o JOCELYN
Un peu d'eau du torrent (|ui borde le cliemin!
Que souvent mon oreille, à ses flots attentive,
Crut reconnaître un cri dans ses bonds sur sa rive,
Et, dun frisson glacé me ridant tout entier,
M'arrêta palpitant sur le bord du sentier!
Enfin, le soir, je vis noircir, entre les cimes
Des arbres, mes murs gris au revers des abîmes.
Les villageois, épars sur leurs meules de foin,
Du geste et du regard me saluaient de loin.
L'œil fixé sur mon toit sans bruit et sans fumée.
J'approchais, le cœur gros, de ma porte fermée.
Là, quand mon pied poudreuv heurta mon pauvre seuil,
Un tendre hurlement fut mon unique accueil ;
Hélas! c'était mon chien, couché sous ma fenêtre.
Qu'avait maigri trois mois le souci de son maître.
Marthe filait, assise en liant sur le palier.
Son fuseau de sa main roula sur l'escalier;
Elle leva sur moi son regard sans mot dire ;
Et, comme si son œil dans mon cœur eût pu lire,
Elle m'ouvrit ma chambre et ne me parla pas.
Le chien seul en jappant s'élança sur mes pas,
Bondit autour de moi de joie et de tendresse,
Se roula sur mes pieds enchaîné de caresse,
Léchant mes mains, mordant mon habit, mon soulier,
Sautant du seuil au lit, de la chaise au foyer,
Fêtant toute la chand)rc, et semblant aux murs même,
Par ses bonds et ses cris, annoncer ce qu'il aime;
Puis, sur mon sac poudreux à mes pieds étendu.
Me couva d'un regard dans le mien suspendu.
NEUVIEME ÉPOQUE s/,
Me pardonnerez-vous, vous (|ui n'avez sur terre
Pas même cet ami du pauvre solitaire ?
Mais ce regard si doux, si triste de mon chien,
Fit monter de mon cœur des larmes dans le mien.
J'entourai de mes bras son cou gonflé de joie;
Des gouttes de mes yeux roulèrent sur sa soie :
« O pauvre et seul ami, viens, lui dis-je, aimons-nous!
Car partout où Dieu mit deux cœurs, s'aimer est doux!
Ilélas! rentrer tout seul dans sa maison déserte, Sans voir à votre approche une fenêtre ouverte,
Sans qu'en apercevant son toit à l'horizon ;,
On dise : « Mon retour réjouit ma maison; - . . ,.
Une sœur, des amis, une femme, une mère. Comptent de loin les pas qui me restent à faire; : -. Et dans quelques moments, émus de mon retour, Ces murs s'animeront pour m'ahriter d'amour! » Rentrer seul, dans la cour se glisser en silence. Sans qu'au-devant du vôtre un pas connu s'avance, . . Sans que de tant d'échos qui parlaient autrefois Un seul, un seul au moins tressaille à votre voix; Sans que le sentiment amer qui vous inonde Déborde hors de vous dans un seul être au monde, Excepté dans le cœur du vieux chien du foyer, Que le bruit de vos pas errants fait aboyer; , . ..^
N'avoir que ce seul cœur à l'unisson du votre, Où ce que vous sentez se reflète en un autre; , .. ^
Que cet œil qui vous voit partir ou demeurer, Qui sans savoir vos pleurs vous regarde pleurer, Que cet œil sur la terre où votre a^l se repose, i. |6
24â JOCELYN
A qui, si vous mauquiez, manquerait quelque chose. Ah ! c'est affreux peut-être, eli bien ! c'est encor doux!
O mon cliienî Dieu seul sait la distance entre nous; Seul il sait ([uel degré de réchelle de l'être Sépare ton instinct de l'ame de ton maître; Mais seul il sait aussi par quel secret rapport Tu vis de son regard et tu meurs de sa mort, Et par quelle i)itié pour nos cœurs il te donne, Pour aimer encor ceux que n'aime plus personne. Aussi, pauvre animal, quoique à terre couché. Jamais d'un sot dédain mon pied ne t'a touché; Jamais, d'un mot brutal contristant ta tendresse, Mon cœur n'a repoussé ta touchante caresse. Mais toujours, ah! toujours en toi j'ai respecté De ton maître et du mien l'ineffable bonté, Comme on doit respecter sa moindre créature, Frère à quekpie degré qu'ait voulu la nature. Ah! mon pauvre Fido, quand, tes yeux sur les miens, Le silence comprend nos muets entretiens ; Quand, au bord de mon lit épiant si je veille. Un seul souffle inégal de mon sein te réveille ; Que, lisant ma tristesse en mes yeux obscurcis. Dans les plis de mon front tu cherches mes soucis, Et que, pour la distraire attirant ma pensée, ïu mords. plus tendrement ma main vers toi baissée; Que, comme un clair miroir, ma joie ou mon chagrin Rend ton œil fraternel inquiet ou serein. Que l'ame en toi se lève avec tant d'évidence, Et que l'amour encor passe l'intelligence;
xeuvièmp: époqt^e 2\'i
Non, tu n'es pas du rœui' la Naine illusion,
Du sentiment liuinaiii une (h'rision.
Un corps organisé (|u'aiiini(' luie caresse,
Automate trompeui* de sic et de tendresse!
Non! quand ce seiitiinent s"('leindra dans tes veux,
II se ranimera dans je ne sais (juels cieuv.
De ce ({ui s'aima tant la tcndi'c s\nipatliie,
Homme ou plante, jamais ne meurt anéantie : .
Dieu la brise un instant, mais pour la réunir;
Son sein est assez grand i)our nous tous contenir.
Oui, nous nous aimerons comme nous nous aimâmes.
Qu'importe à ses regards des instincts ou des âmes?
Partout oii l'amitié consaci'e un cœur aimant,
Partout où la nature allume un sentiment,
Dieu n'éteindra pas plus sa divine étincelle
Dans l'étoile des nuits dont la splendeur ruisselle
Que dans l'humble regard de ce tendre épagneul
Qui conduisait l'aveugle et meurt sur son cercueil! ! !
Oh! viens, dernier ami que mon pas réjouisse, Ne crains pas que de toi devant Dieu je rougisse ; Lèche mes yeux mouillés, mets ton cœur près du mien, Et, seuls à nous aimer, aimons-nous, pauvre chien!