‹ Jocelyn, épisode; journal trouvé chez un curé de villageChapitre 21 sur 28 · lOCELYIS · texte numérisé non relu

lOCELYIS

« J'v cliaiifre la fourmi, des nuits j'y bois les pleurs, « Mon rayon s'y parfume en traînant sur les fleurs! Et c'est ainsi que Dieu, qui seul est sa mesure, D'un œil pour tous égal voit toute la nature!... Chers enfants, bénissez, si votre cœur comprend. Cet œil qui voit l'insecte et pour qui tout est grand.

(Plusieurs dates manquent ici.)

21 novembre i802.

Je suis le seul pasteur de ce pays sauvage;

Pauvre troupeau sans guide! Un homme tout en nage

Est monté jusqu'ici d'un village lointain;

Il a marché toujours depuis le grand matin.

Dans un petit hameau du chemin d'Italie,

Une femme malade est, dit-il, recueillie;

Jeune, belle et mourante, à ses derniers instants

Elle demande un i)rètre : arriverai-je à temps?

A Maltavcrne, sur la route d'Italie, 22 novembre 1802.

Une lampe éclairait seule la chambre obscure. Et l'ondjre des rideaux: me cachait hi figure; Je ne distinguais rien dans cette obscurité Qu'un front pâle et mourant sur l'oreiller jeté,

Et de longs cheveux blonds répandus en désordre, Que sur un sein deux mains d'all)âtre send3laient tordre, Et (jui, lorscjue ces mains les laissaient s ('panchei', Roulaient des bords dn lit jus(|nc sur !<• [)lancli< i'.

— « Mon père », murmura tout bas la voix de lenune — J^accent de cette voix alla jusqu'à mon ame ;

Je ne sais d'une voix (juel vague souvenir Y vibi'ait; je ne })us (|u'à demi l'ctcnir TTn cri (pie le respect refoula dans ma bouche, Et je m'assis treml)lant au chevet de la couche.

— « Mon père, pardonnez, reprit la même voix;

Les chemins sont mauvais, les jours courts, les temj)s froid;

Je vous ai fait venir de loin, bien loin peut-être;

Mais vous vous souvenez que votre divin Maître,

Sans craindre de souiller ses pieds ni ses habits,

Rapportait sur son cou la moindre des brebis.

Hélas! de sa bonté nulle ne fut moins digne :

Pourtant je fus marquée autrefois de son signe,

Et je veux, en (juittant ce vallon de douleur.

Revenir et mourir aux pieds du bon Pasteur.

J ai tant perdu sa voie et rejeté ses grâces,

Qu'il a depuis longtemps abandonné mes traces.

Mais, avant de juger mes fautes dans la foi.

Comme homme, comme ami, mon ])ère, écoutez-moi!

Vous connaîtrez bientôt celles dont je m'accuse :

Plus mes péchés sont grands, [)lus j'ai besoin d'excuse!

Ma mère, qui mourut en me donnant hi jour,

Me retira trop tôt l'ombre de son amour;

Mou père, (jui m'aimait avec trop de tendresse,

28o JOCELYN

Ne me nourrit jusqu'à quinze ans que de caresse;

J'étais libre avec lui comme l'oiseau des champs,

Et toutes mes vertus n'étaient que mes penchants.

L'ame va, comme l'onde, où sa pente l'incline :

Je ne savais qu'aimer. A (piinze ans oi'pheline,

Dirai-je mon bonheur, ou mon malheur ? hélas !

Fit descendre du ciel un ami sur mes pas,

Unjeune homme au front d'ange, et tel qu'un cœur de femme

En apporte en naissant l'image dans son âme,

Tel que plus tard, hélas! son cœur en rêve en vain,

Fier, tendre, à Yœ'û de flamme, au sourire divin.

Météore qui donne à l'àme un jour céleste.

Et de la vie après décolore le reste !

En un désert deux ans le sort nous enferma :

Je l'aimai sans penser que j'aimais; il m'aima

Sans distinguer l'amour d'une amitié plus pure.

Car des habits trompeurs déguisaient ma ligure;

Et notre grotte vit les amours innocents

De ce ciel où l'amour n'a pas besoin des sens.

11 m'aima! Pardonnez, o mon père, à mes larmes!

Pour ma bouche expirante, oui, ce mot a des charmes :

Il m'aima! Lui? moi?... lui!... ce mot fait mon orgueil.

Il résonne encor doux au bord de mon cercueil !

Quels que soient les remords dont ma vie est semée.

Dieu me regardera, puisque j'en fus aimée!... »

Son accent s'élevait, mais je n'entendais plus. Laurence!... c'était elle! Un bruit sourd et confus Tintait dans mon oreille et grondait dans ma tête; Mon front, mon cœur, mon sang n'étaient qu'une tempête.

NEUVIEME ÉPOOTE 281.

Los objets s'effaçaient sous mon regard errant;

Mes j)ensers dans mon front roulaient comme un torrent,

Et mon esprit flottant sur toutes, sur aucune,

En vain comme un éclair voulait en saisir une;

Cliacune tour à tour fuyait et m'entraînait ;

Dans mon chaos d'esprit tout croulait, tout toui-nait :

Si je ])arlais, ma voix: me ferait reconnaître;

Avant le saint })ardon je la tuerais peut-être!

Indiscret confident, si je n'osais parler,

Ses douloureux secrets allaient se révéler;

( loupa ble de parler, coupable de me taire.

J'allais trahir sa vie ou mon saint ministère!

Pou\ais-je, liomme de Dieu, me récuser? Oli non!

Oh î qui lui donnerait mieux le divin pardon ?

De quel cœur plus ami la bi'ùlante j)rière

Appellerait la paix de Dieu sur sa paupière?

Quels pleurs s'uniraient plus à ses pleurs ? quelle main

Dn festin de la mort lui romprait mieux le pain ?

Et quel adieu plus tendre, à ce départ suprême,

L'accompagnerait mieux que cette voix {|u'elle aime?

Oh! sans doute c'était Dieu qui me l'envoyait,

Et qui par ce seul jour en une heure payait

De mon amour vaiiiru le si long sacrifice :

Il m'avait réservé ce jour dans sa justice!

Me rapportant Laurence à son dernier moment,

Sa grâce du |)ai-(i()ii me faisnit riiistrumcut :

J'allais donner le ciel dans laugustc mystère

V celle à (jui j'aurais voulu doiuier la terre.

Et j'allais envoyer m'attendre dans les cieux

Le souffle de mou sein, h.' ravon de mes ^eux!

Dans la confusion de ce doute terrible,

J'étais sans mouvement comme un bloc insensible.

Le trouble de mes sens enfin s'atténua.

Sa voi\ reprit son timbre; elle continua :

« Ilélas ! de lui, mon père, à peine séj)arée, Le monde sait jusqu'où je me suis égarée ! L'époux à qui mon sort sans mon cœur fut uni Du crime de m'aimer par mon cœur fut puni; Mon dégoût lui rendait en liorreur ses tendresses, Et voyait un opprobre en ses moindres caresses. 11 mourut d'amertume, bêlas ! en m'adorant : Je ne lui pardonnai de m'aimer qu'en mourant!...

« Veuve et libre à vingt ans, et déjà renommée Pour ma beauté partout avec mon nom semée, Des flots d'adorateurs roulèrent sur mes pas. Je les laissai m'aimer; mais moi, je n'aimai pas : L'ombre de mon ami, m'entourant d'un nuage. Toujours entre eux et moi jetait sa cbère image; Et d'un œil attendri quand je leur souriais, Hélas! les insensés! c'est lui que je voyais; Tant d'un ('clat trop pur l'ànie jeune éblouie Ternit toute autre cbose ensuite dans la vie! Ah ! malbeur à qui voit devant ses yeux passer Une a|)parition qui ne peut s'effacer!

NEUVIEME EPOQUE ^.«i

Le reste de ses jours est bruni par une onil)i"e; Après un jour divin, mon père, tout est soniJjre!

« Pourtant, lasse du vide oii mon eœur se perdait, Ivre du souvenir lu'ùlaut (pii dél)ordail. J'essayai quekiuefois de me tromper moi-même. De regarder un Iront et de dire : « Je l'aime 1 » J'écoutais comme si mon cœur avait aimé; Mais, froide au sein du (eu (pie j'avais allunu", Je sentais tout à coup dc'faillir ma pensée, Transir mon cœur brûlant sous une main glacée; Je l'cpoussais l'objet indigne loin de moi. Je disais en courroux : « Va-t'en! ce n'est pas toi !... ?> Et, cherchant au hasard parmi ce (pii m'adore Une auti'e illusion, je la chassais encore! D'un angélique amour l'ineffaçable odeur. Au moment de tomber, me remontait au ca'ur; Et la i^oiitte du ciel, sur mes lèvres restée, Rendait toute autre coupe amère et détestée. Aussi, bien cpie tant d'ond)re ait terni ma beauté, Bien (pi'un monde, témoin de uja légèreté, Sur mes goûts fugitifs mesurant mes faiblesses. M'ait mis au rang honteux des grandes pécheresses ; Bien (pu" j'eusse voulu, du mal faisant mon bien. Venger sur d'auti'es cœurs les tortures du mien, Ou l)ayer de ma vie ou de iiia renommée La i)uissance d'aimer comme j'étais aimée; Quoicpie ne regardant (jue d'un cœur ennemi

284 lOCELYX

Le Dieu qui m'arrachait mou frère et mon ami, Je le dis devant vous, devant ce Dieu lui-même, Devant la vérité qui luit au jour suprême, Devant le cher fantôme et le saint souvenir De celui qu'en mentant je craindrais de ternir. Non par ma force, hélas! mais par mon inqniissance, Par mépris, par dégoût, plus que par innocence, Mon cœur est resté vierge et pur jusqu'à ce iourî Oui, mon ame est encor vierge à force d'amour, Et rapporte au tombeau, sans l'avoir altérée, L'image de celui qui l'avait consacrée!

« Et cependant mes jours, brûlés par la douleur.

S'en allaient desséchés et palis dans leur fleur;

Et je sentais ma vie, à sa source blessée.

Mourir, toujours mourir aux coups d'une pensée.

Comme un arbre au printemps, que le ver pique au cœur.

Mon front jeune cachait ma mortelle langueur;

Mais je voyais la mort, là tout près, sur ma voie,

Et j'en avais dans l'àme une féroce joie :

C'était le seul remède à mon mal sans espoir.

Pourtant avant la mort je voulus encor voir

Le lieu de notre evil, ces monts, ce point de terre

Oui fut de mon bonheur deux ans le sanctuaire.

Et retrouver, en songe au moins, dans ce séjour,

Ma première innocence et mon céleste amour.

Je revis le désert et la roche cscarj)ée.

ISEUVIÈME ÉPOOTIE 28:

Et là (lu dernier coiip mon âiiie fut ri';ij)})ée. Tout mon bonlieur passé se leva sous mes pas : Je pressai mille fois son ombre dans mes bras ; Cbaque })aii du rocher, du lac, des |)récipices, Ilameuèreut pour moi des heures de délices. Ce cœur qui les cherchait n'a pu les soutenir : (lomme on meurt do douleur, il meurt de souvenir! Et l'on me raj^porta de la j^rotte, éperdue, Et mourant d'une mort que j'ai trop attendue... »

Elle se tut; ses dents grinçaient; puis reprenant : « Vous savez qui je fus, jugez-moi maintenant! > Sur sa couche incliné, l'œil au ciel, les mains hautes, Je la bénis du cœur, et j'entendis ses fautes. Quand elle eut achevé, je lui dis quelques mots Tout étouffés de pleurs, tout brisés de sanglots. Où l'accent altéré de ma voix trop émue A son oreille encor la laissait inconnue. Je cherchais dans mon cœur ces trésors de pardon Dont pour la dernière heure un Dieu nous a fait don; Puis, avant de verser l'innocence à son ame : « Vous en repentez-vous de ces péchés, madame? Je tiens sur votre front l'indulgence en suspens : Dieu n'attend que ce mot! — Oh oui! je me repens De tout ce que mon cœur rej)roche à ma pensée, De mes jours |)rodigués, de ma vie insensée, D'avoir tant soupire- pour i-allunier ailleurs

Ce que Dieu u'allumi qu'une fols dans deux cœurs, De cet oubli du ciel dont je fus prévenue Par cette grâce même, liélas ! qui m'a perdue, De ce temps en soupirs pour du vent consumé : Je me repens de tout, liors de l'avoir aimé! Et, si devant ce Dieu mon amour est coupable, Que dans l'éternité sa vengeance m'accable! Je ne puis m'arracher du cœur, même aujourd'hui, Le seul être ici-bas qui m'ait fait croire en lui ; Et dans mes yeux mourants son image est si belle, Que j'aime mieux l'enfer qu'un paradis sans elle. Oh! s'il était là, lui! si Dieu me le rendait! Même à travers la mort, oh! s'il me regardait! Si cette heure à ma vie eût été réservée, Si j'entendais sa voix, je me croirais sauvée : Sa voix m'adoucirait jusqu'au lit du tombeau!

— « Laurence! entendez-la! » criai-je. Le flambeau

Jeta comme un éclair du ciel dans l'ombre obscure;

Elle se souleva pour fixer ma figure :

(c Dieu ! c'est bien lui! dit-elle. — Oui, Laurence; oui, c'est moi !

Ton frère, ton ami, là, vivant devant toi!

C'est moi que le Seigneur au jour de grâce envoie

Pour te tendre la main et t'aplanir la voie,

Pour laver plus que toi tes péchés dans mes pleurs !

Tes fautes, mon enfant, no sont que tes malheurs.

C'est moi seul qui jetai le trouble dans ta vie;

Tes péchés sont les miens, et je t'en justifie.

Peines, crimes, remords, sont communs entre nous;

Je les prends tous sur moi pour les expier tous;

XETJVIÈMR ÉPOQUE 287

J'ai du temps, j'ai des pleurs; et Dieu pour inuoccuce

Va te compter là-haut ma dui'c péuitcuce.

Ali! reçois de ce ((l'iir au lien prédestiué

Le plus tendre pardon (pi'il ail jamais donné!

Reçois de cette main, cpie Dieu seul t'a ravie,

Ta précoce couronne et l'éternelle vie ! .

Réunis à l'entrée, au terme du chemin.

Tous les dons du Seigneur t'attendaient dans ma main.

Aime-la pour ces dons de Dieu! crois, aime, espère!

Laurence, cette main t'ahsout, au nom du Père! »

Et, connue j'achevais le signe de la croix:

Et que les mots sacré'S expiraient dans ma voix.

Je sentis ses doigts froids saisir ma main conti'ainte,

L'attirer sur sa houche en une ardente étreinte;

Et (piand à ce transport je voulus m'opposer,

Son Ame avait j^assé dans ce dernier baiser!

Et ma main, que serrait encore sa main roidie.

Resta toute la nuit dans sa main refroidie.

Jusqu'à ce que, le ciel commençant à pâlir.

Les femmes du hameau vinrent l'ensevelir

Au hameau de Maltavernc, i[> noveiiibic 1802.

Ouvert le testament. C/est à moi (|u'(He donne

Tous ses biens; qu'en ferais-je? Elle prie, elle ordonne

•288 JOCEl.VN

Qu'au tombeau paternel son corps soit ra})porté La nuit, par un seul prêtre à la fosse escorté, Pour (pie son cœur mortel s'endorme et ressuscite Au seul lieu d'ici-ixis que sa pensée habite.

Ah! Laurence! ah! c'est moi, moi cpii t'y coucherai; Dans ta tombe, ô ma sœur, c'est moi qui t'étendrai! De cette voix, jadis si chère à ton oreille. Oh ! que ce soit aussi moi seul qui t'y réveille ! Ce corps, je le reçois; mais ces biens, je les rends : Ce n'est que dans le ciel que nous sommes parents. Mon nom, dans cet écrit, que le feu le dévore! Dieu le sait, il suffit; que le monde l'ignore!

2G novembre i8o'2, de la grotte des Aigles.

O mon Dieu! congédie enfin ton serviteur; 11 tombe, il a fini son œuvre de douleur!

NEiniÈME liPOOTE aScj

novpmnrp.

Quatre hommes dos olialots. sur des branches de saules,

Etaient venus rlicrehcn' le corijs sur leurs épaules;

Ai'ous paitniics la nuit, eux. un \ieu\ guide, et ui«»i.

Je marchais le dernier, un peu loin du convoi,

J)e peur (pie le sanglot, (pu^ j'c-toudais à peine,

\e trahît dans le prêtre une douleui- humaine,

Et (pie sur mon visage en pleui-s on ne put voii-

Lutter la foi divine avec le désespoir.

(! Ctait une ilcs nuits sauvages de novembre.

Dont hi l'igueui- saisit l'honnue par cha(pie membre,

Ou sur le sol, (|ui meuit d àpi-es sensations.

Tout frissonne ou gémit dans des convulsions.

T>es sentiers creux, glis.;aiits sous une fine pluie,

Buvaient les brouillards froids (pie la montagne essuie;

Les nuages rasaient les arbres dans leui" vol;

La feuille en tourbillon ondo\ait sur le sol :

Ees vents lourds de l'hiver, (pii soufflaient |)ai- rafales.

Echa|)pés des ravins, hurlaient par intervalles,

Secouaient le cei'cueil dans les bras des porteurs,

Et. détachant du drap la eoin'onne de fleurs

Qu'avaient mise au liiucul les femmes du village.

^Len jetaient en sifflant les feuilles au visage .

Symbole affreux du soi't. (pii jette avec mépi'is

Au front de l'honnue heureux son bonheur en débris!

La lune, ({ui courait entre les pales nues,

Tantôt illuminait les pins des avenues,

Et tantôt, retirant dans le ciel sa clarté, Nous laissait à tâtons percer l'obscurité. Et moi, pour accomplir mon cruel ministère, Sous mon front mort et froid renfermant mon mystère, J'essayais de chanter, dans un saignant effort. Quelques notes des chants consacrés à la mort ; Et ma voix chaque fois, dans mon sein repoussée, y^ Se brisait en tronquant l'antienne commencée.

Et mes pleurs dans mes chants ravalés à grands flots,

Sortant avec mes cris, les changeaient en sanglots.

O chant de paix des morts que démentait mon âme.

Chœur funèbre chanté pendant l'horreur du drame,

Ah! vous n'êtes jamais sorti des voix d'un choeur

En faisant éclater plus de' fibres du cœur!

Et cependant, mon Dieu! faut-il que je l'avoue?

Un éclair quelquefois souriait sur ma joue ;

Une amère douceur venait me soulager.

Comme un homme qui sent son fardeau plus léger,

Je me disais de l'âme, en m'excitant moi-même :

« Allons, je n'ai donc plus qu'à suivre ce que j'aime !

Plus rien derrière moi sur ce bord du tombeau !

Plus rien dans cet exil à regretter de beau!

Tout ce qu'aima mon œil a déserté la terre :

J'y suis encor, Seigneur, mais j'y suis solitaire,

?]t je n'ai plus ici qu'à m'asseoir un instant

Et qu'à tendre les mains vers ces mains qu'on me tend,

De temps en temps, lassés de leur funèbre charge, Les porteurs s'arrêtaient, et, sur la verte marge

XEIVIEMK KPOOIE ^91

Des sentiers parcourus déposant leur fardeau, S'éloignaient altérés, pour chereher un peu d'eau. Seul alors, je restais un moment en prière, A geaoux, et le front sur le front de la bière. Et laissant sur le bois mes lèvres se poser. De l'éternel amour chaste et secret baiser! Puis je me relevais et reprenais ma course. Comme si j'avais bu moi-même à quelque source.

Déjà le crépuscule et son pale rayon Dévoilait par degrés à mes yeux l'horizon, Comme un homme qui voit à demi dans un rêve T'n fantôme adoré qui dans l'ombre se lève. Chaque place parlait de Laurence à mes yeux : C'était la roche creuse où le berger pieux Venait cacher pour nous le pain de nos délices; C'était l'onde écumante au fond des préci[)iees; L'arche où le premier jour je l'avais aperçu, La rive où sur mon cœur mes bras lavaient reçu, Le neige où je croyais voir encor goutte à goutte Le sang d'un père, hélas! qui nous traçait la route; Puis le vallon rempli pour nous de tant de jours D'innocente amitié, de célestes amours ; Le lac ridant ses eaux comme un tissu de soie, Dont les vagues pour nous semblaient bondir de joie; Les cinq chênes sur l'herbe étendant leurs bras noirs ; Ces lieux de nos bonheurs et de nos désespoirs, Où le drame divin de tout notre jeune âge Avait à chaque site attaché son image!

Et nous la déposions quelquefois, par hasard,

A la place, au soleil, sur l'herbe, où mou regard

Se souvenait soudain de l'avoir vue assise

Avec moi sur les fleurs, fleurs que son cercueil brise!

Et son rire et ses dents, ses yeux, son front, sa voix,

Me rentraient dans le cœur comme un coin dans le bois!

Et je me détournais un peu vers le rivage.

Pour que le vent du lac me séchât le visage!...

Enfin, près du sépulcre à son père creusé.

Pour la dernière lois le corps fut déposé.

Le front dans mes deux mains, je m'assis près de l'onde,

Pendant que l'on ouvrait dans la terre profonde

Le lit de son sommeil où j'allais la coucher;

Chaque coup dans le sol que jentendais bêcher

Faisait évanouir une de ces images

Oui me montaient au cœur à ras]icct de ces ])lages,

Les brisait tour à tour connne un flot sur l'écueil,

Et toutes les menait sabîmer au cercueil.

Ouaud il fut pré[)aré, dans le sillon suprême

Je voulus sur mes bras la recevoir moi-même,

Afin cpie ce beau corps, sous ma main eudornii,

S"a|i|)uyàt, même là, contre ce cœur ami.

La pressant sur mon sein comme une pauvre mère

Oui jiose en son berceau sou iVuit dormant, à terre.

Sur le sol aplani, muet, je l'étendis;

Et, tirant doucement le sable, j'entendis

.\K(:\IKMK KI'OOIE 298

La terre sous mes pieds, par le pâtre jetée,

'roiiibcr et retentir à sourde pelletée, ; .

Jusipi'a ce (pu- la Icn-r, cNliaussaiit sou ui\eau,

Me rendit au j^raud jour les pieds sur sou tombeau î

Alors, pour passer s«-ul tout ce jour de iii\ stère,

J''eigi)aut d avoir eiicoi- (pu-hpie- saint ministère,

Je dis négligemment auv hommes du ron\oi

De descendre a pas lents la montagne sans moi;

Et je denu'urai seul j)oui- |)!(urer eu sileuee

L heure. 1 heure sans lin de l'éteruelle absence.

Oh! ce (pii se passa dans ces veilles de deuil

Entre cette ;"une et moi couché sur ce cercueil.

Ce qui se souleva d'amour <'t d espérauce

Du fond de cette fosse où m'appelait Laurence,

Si nui main le jjouvait, je lU' ICcrirais ])asî

Il est des enti-etiens de la vie au trépas,

11 est des nu)ts sacrés (pie 1 àme peut entendre,

One nulle langue humaine en accents ne [)eut rendre.

Oui hi'ùleiMient la inani (|ui les ani'ait écrits.

Et (juil laut, même a soi. mourir sans avoir dits!

(Hiand | ''US seul de\ant Dieu pleiuM- toutes mes larmes. Je \oulus sur ces lieuv si pleins de tristes chai'uies

Attacher un regard avant (|ue de mourir,

Et je passai le soir à les tous parcourir.

Oh ! qu'en peu de saisons les étés et les glaces

Avaient fait du vallon évanouir nos traces !

Et que, sur ces sentiers si connus de mes pieds,

La terre en peu de jours nous avait ouhliés !

La végétation, comme une mer de plantes.

Avait tout recouvert de ses vagues grinq^antes ;

La liane et la ronce entravaient chaque pas;

L'herbe que je foulais ne me connaissait pas.

Le lac, déjà souillé par les feuilles tombées,

Les rejetait partout de ses vagues plombées ;

Rien ne se reflétait dans son miroir terni,

Et son écume morte aux bords avait jauni.

Des chênes qui couvraient l'antre de leurs racines,

Deux, hélas! n'étaient plus que de mornes ruines.

Leurs troncs couchés à terre étaient noirs et pourris,

Les lézards de leurs cœurs s'étaient déjà nourris.

Un seul encor debout, mais tronqué par l'orage,

Etendait vers la grotte un long bras sans feuillage,

Comme ces noirs poteaux qu'on plante avec la main

Pour surmonter la neige et marquer un chemin.

Ah! je connaissais trop cette fatale route!

Mes genoux fléchissants m'entraînaient vers la voûte

J'y marchais pas à pas sur des monceaux mouvants

De feuillages d'automne entassés par les vents;

En foulant ces débris que le temps décompose.

J'entendis résonner et craquer quelque chose

Sous mon pied; vers le sol jauni je me baissai :

C'étaient des ossements, et je les ramassai.

NEUVIEME EfM)QUE i

Je i'cc()niiiis au\ pieds notre pami'e eonipagne,

\(^tre biclie ouhrK'e en (|uittaiit la montagne,

Et qui, morte sans doute ou de faim ou de deuil,

Avait laissé ses os blanchis sur notre seuil.

J'entrai sans respirer dans la grotte déserte.

Comme un moi't, dont les siens ont oublié la perte,

Rentrerait inconnu dans sa propre maison.

Dont les mui's (ju il bâtit ne savent plus son nom.

Mon regard duii coup d'œil en pai'courut l'enceinte,

Et retondja glacé comme une lampe éteinte.

O temple d'un bonheur sur la terre inconnu,

Hélas! en peu de temps qu'étiez-vous devenu?

Le sable et le limon, qui comblaient la poterne.

Ne laissaient [)lus (titrer qu'un joui- blafard et terne;

Le lierre, épaississant ses ténébreux réseaux,

Interceptait la brise et le reflet des eaux;

La vase, amoncelée au canal de la source.

Dans le creux de la roche en détournait la course,

Et la coupe de pierre, aux éternels accords.

N'avait plus (pi'inie mousse aride sur ses bords.

Nul oiseau n'y buvait ou n'y lavait ses ailes;

Les nids de nos pigeons et de nos hirondelles.

Par la dent des renards détachés et mordus,

Flottaient contre la voûte à leurs fils sus[)cndus,

Avec leurs blancs duvets, leurs plumes, leurs écailles,

Qui jonchaient le terrain ou souillaient les murailles

Dans ce séjour de paix, d'amour, d affection.

Tout n'était (pie ruine et profanation :

A la place où Laurence avait dormi naguère

Ses doux somnrieils d'enfant sur son lit de fougère,

^96 JOCELYX

J.îi bête fauve avait dans lOuihi'e aiiioii<elé

Sou rej)aire d'épiue aux: broussailles mêlé;

Et des os décharués, des carcasses livides,

Débris demi-rong^és par ses petits axides,

Avec des poils sauglauts i"é|)aiidus à l'eutour.

Souillaient ce seuil sacr('' (riiiuocence et d'amour.

Je reculai d'borreur. 0 vil monceau de boue,

O terre qui produis tes fleurs et qui t'en joue,

Oli ! voilà donc aussi ce cpie tu fais de nous!

jNos pas sur tes vallons, tu les laboures tous :

Tu ne nous permets ])as d'imprimer sur ta face

Même de nos regrets la fugitive trace ;

Nous retrouvons la joie oii nous avons pleuré,

T.a brute souille l'antre oii l'ange a demeuré!

L"ond)i*e de nos amours, au ciel évanouie.

Ne plane pas deux jours sur notre point de vie;

Nos cercueils, dans ton sein, ne gardent même |)a

Ce peu de cendre aimée où nous traînent nos pas.

Nos pleurs, cette eau du ciel que versent nos pau[)ière^

En lavant les tombeaux se trompent de poussières ;

Le sol boit au hasard la moelle de nos yeux.

Va, terre, tu n'es rien! ne pensons plus qu'aux cieux!

.le me relevai, fort de ce cri de colère.

Quand je sortis de l'antre et retrouvai la terre,

J/avalanche. d'en haut, au lac avait roulé;

Un blanc tapis de neige avait tout nivelé;

La tombe n'était plus qu'un léger monticule.

Pareil au blanc monceau (|ii"uu ciilaiit accumule;

L oui'agau bal;i\ait ces oudo\aiits silhjiis.

as

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