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« L'apparence personnelle des deux maîtres ne différait pas moins que leur musique. On ne peut imaginer un homme plus réservé, plus timide que Brahms. I] parle très peu et jamais de lui-même; infatigable, en revanche, à aider les débutants par la parole et par l’action. Souvent, je l’ai entendu prendre très chaudement le parti de Wagner, qui, on le sait, l’a toujours traité avec un suprême mépris. Il n’est pas exact cependant d'appeler Brahms, comme on l’a fait, un adorateur de Wagner. Brahms connaît actuellement les partitions de Wagner; mais c'est à peine s'il a jamais entendu ses opéras, et jamais on n’a pu le décider d'aller à Bayreuth.
« Lorsque Brahms vint s'établir définitivement à Vienne, j'eus bientôt l’occasion de me lier très amicalement avec lui. Notre amitié dure encore, sans que rien ait pu l’altérer. Sa modestie, son horreur de toute réclame ont achevé de me le rendre cher. Dire un mot sur lui-même lui est évidemment impossible.
« Qu'on ne prenne pas Brahms, après cela, pour une nature molle et sans caractère ! C’est , au contraire, un homme d’une énergie et d’une force d'âme indomptable, capable plus que personne dese suffire à lui-même. Le séjour de Vienne, le bonheur et la gloire ont un peu adouci mais non effacé sa rudesse sauvage d'homme du nord. C’est ainsi que jamais il ne s’est laissé prendre aux séductions de la femme. « Il en est du mariage, me disait-il un jour, comme des opéras. Si j'avais une fois composé un opéra, qu'il reussisse où non, je ne penserais plus qu’à en composer un autre ; mais je n’ai pu me décider ni à un premier opéra ni à un premier mariage. » Il aurait été pourtant, sans doute, le plus heureux des maris, et certainement le meilleur des pères ; Car je n'ai vu chez personne un amour aussi passionné
des enfants. Dans les villages où 11 va passer l'été, il n’y a pas un bambin qui ne connaisse ce robuste vieillard, avec sa longue barbe blanche et ses bons yeux bleus.
« Sa connaissance de ia littérature musicale est absolument extraordinaire. Il n'y a vraiment rien dans toute la musique qui ne lui soit familier. La musique d’opéra est celle qui le touche le moins. Rarement il se décide à rester pendant plus d’un acte, quand il va entendre un opéra nouveau. De tous Îles opéras modernes, celui qu'il estime le plus est Carmen. En littérature aussi, il est grand connaisseur. Il n’y a pas dans sa bibliothèque un seul livre qu’il n'ait lu à fond. Maïs il s’en tient exclusivement à la poésie et à l’histoire ; jamais je n'ai pu le décider à s'intéresser au roman.
« Une chose qui, chez Brahms, m'enchante autant que sa bonne humeur, c’est son étonnante santé. À soixante ans, il ne se souvient pas d’avoir été une seule fois malade de toute sa vie. Il marche comme un étudiant et dort comme un enfant. »
Hélas ! le cher grand artiste, qui n'avait jamais connu la maladie, devait être brutalement et rapidement enlevé à la première atteinte d’un mail qui ne pardonne pas.
Mais n’anticipons pas, et reprenons le récit des évênements qui marquèrent la dernière partie de sa vie; ils concernent surtout l’éclosion progressive de son œuvre en France.
L'orchestre du Conservatoire, sous la direction de M. Paul Taffanel, exécutait, les 23 et 24 mars 1894 (concerts spirituels), le Chant des Parques (op. 89), écrit sur des vers d’Zphigénie en Tauride de Gæthe, et dédié au duc Georges de Saxe-Meiningen. À la suite de ce concert, nous écrivions : « Quand on baptise de savante certaine
musique, on est bien près de donner à cet adjectif la signification d'ennuyeuse. Nombre d'artistes et d'amateurs ont ainsi qualifié la musique de Brahms. Le public du Conservatoire a paru se ranger à leur avis,en écoutant et en accueillant froidement le Chant des Parques. Il faudra un long temps pour que ceux qui honorent l’art musical soient persuadés de la supériorité d’un maître qui, sous une science merveilleuse, révèle une profondeur de sentiment égale à celle du grand Beethoven. »
Ce fut le 5 mai 1894 que Mme ©. Vulliet organisa, avec le concours du quatuor Parent, une séance des plus inté-
ressantes, à la salle des Agriculteurs de France, à Paris.
) Mme O. Vulliet, plus connue autrefois sous le nom d’Olga de Janina, avait eu l’occasion de travaiiler spécialement, les compositions de Brahms, sous la direction de Hans de Bulow, qui fut un des premiers à répandre son œuvre en Allemagne. Elle en devint la fervente admiratrice, et s'était rendue de Genève à Paris, dans le but de propager l’œuvre de celui qu’elle considérait, elle aussi, comme un successeur de Beethoven. I/audition donnée par elle fut un triomphe pour le maître de Hambourg : il est à remarquer que la musique de chambre de Brahms a été mieux comprise, dès le principe, à Paris, que sa musique symphonique. La Sonate pour piano (op. 5), le Caprice (n° x, op. 76), l’Intermezzo (n° 3, op. 10), la Rapsodie (n° 2, op. 79) et le Scherzo (op. 4) révélèrent au public de superbes envolées. Le Sextuor à cordes (op. 18), déjà plus connu en France, fut admirablement exécuté par MM. A . Parent, Sailler, Queeckers, J. Parent, Baretti et Feuillard. Mile Morens chanta avec passion les beaux Lieder : « Mon amour est pareil aux buissons », « Vieil amour », Au rossignol », « Cœur fidèle ».
Aux concerts Lamoureux, le 2 décembre 1894, M. Hugo
LA VIE Lys
Heermann, l’éminent violoniste de Francfort, l’ami du maître, fait applaudir le beau Concerto en ré majeur, dont l'Adagio est construit sur un thème d’une douce mélancolie.
Le 20 janvier 1895 est interprétée au Conservatoire la Troisième Symphome en fa (op. 90), une de celles qui, au milieu d'un art sévère, laissent entrevoir le charme enveloppant et la grâce mélancolique qui se dégagent de ses remarquables Lieder ; puis, le 22 décembre suivant, on entend la Deuxième Symphonie en ré majeur (op. 73), dont la première audition avait eu lieu en France le 21 novembre 1880, aux Concerts populaires, dirigés par Pasdeloup.
La Belgique n’était pas restéeindifférente à l’œuvre de Brahms : une des plus magnifiques séances consacrées aux compositions du maître fut celle que donna, en février 1896, sous le patronage de la maison Breitkopf et Hærtal, le Quatuor de Meiningen, avec le concours du remarquable clarinettiste Muhlfeld,pour lequel Brahms écrivit ses deux Sonates pour piano et clarinette (opus 120), et son Quinelle pour clarinette, deux violons, alto et violoncelle (op. 115). On admira la richesse des tons, la saveur poétique, la noblesse de l'inspiration et la franchise simple des idées mélodiques du Quintelte, ainsi que l'humour de la Sonate en fa mineur.De Muhlfeld, Maurice Kufferath a dit : « À une virtuosité parfaite,il joint un velouté de son, une variété de nuances et, par-dessus tout, une noblesse et une ampleur de style qui le classent au premier rang des interprètes de la musique classique. On peut encore affirmer qu'il sait donner à son exécution la couleur, la variété d'expression, le charme, la souplesse de la voix. » L'excellent quatuor de Meiningen, composé de MM. Eldering, Funk, Abbass et Piening ravit les auditeurs par la sûreté de l’ensemble, la
délicatesse des nuances, l'exécution claire de tous les dessins, la correction sage et pondérée de tous les détails.
Le quinze du même mois avait lieu à Gand, au Cercle des Concerts d'hiver, une audition de plusieurs œuvres, dont le succès prit l'importance d’un évènement musical. Les Poèmes d'amour, quatuor vocal, la Rhapsodie (op. 53) pour contralto, voix d'hommes et orchestre, le Tr10 (op. 40) pour piano, violon et cor, révélèrent au public gantois des beautés qu’il ne soupçonnait guère jusqu’à ce jour.
VI. BRAHMS EST NOMMÉ MEMBRE DE L'ACADÉMIÉ DES BEAUX-ARTS A PARIS. SA MALADIE ET SA MORT.
Dans sa séance du 21 mars 1806 ,l Académie des Beaux-Arts de France fit acte de justice en nommant Johannès Brahms membre associé. Nous avions été prié de savoir si le maître, en raison de sa grande modestie et de sa vie très retirée, accueillerait avec plaisir cette dignité. Il nous fit écrire qu’il accepterait avec grande joie une distinction aussi remarquable. Il exprimait seulement le désir que cette nomination ne lui imposât pas des obligations de correspondance qu'il redoutait beaucoup.
On sait que les membres correspondants de V Académie sont au nombre de cinquante, alors qu'il n'existe que dix associés étrangers. Au nombre de ces derniers figuraient déjà Verdi et Gevaërt ; la nomination de Brahms avait donc une signification toute particulière. Il s'agissait de remplacer deux associés étrangers. Brahms succéda à M. Fiorelli, de Rome, et M. H. Herkomer à lord Leïighton, de Londres. L'honneur fait par l’Académie des Beaux-Arts au maître allemand était un hommage rendu à son talent, on pourrait dire à son génie Aussi la nouvelle fut-elle accueillie, aussi bien en France qu'à l’étranger, avec une sympathie très marquée.
Ce fut le 20 mai 1896, deux mois après cette nomination, que s’éteignait à Francfort la digne et éminente compagne de Robert Schumann, Clara Wieck, à laquelle Brahms
n'avait cessé de rendre visite, depuis la mort de celui qui avait merveilleusement pronostiqué son avenir et lui avait donné de sages conseils. Brahms fut profondément affecté par la mort de cette amie, femime exceptionnelle, musicienne d'élite, qui inspira à Schumann ses plus beaux Lieder. A ses funérailles, il ressentit les premières atteintes du mal terrible qui devait l'emporter rapidement. Rentré à Vienne, il déclina peu à peu, et ce colosse de santé fut terrassé.
Toutefois, au mois de décembre 1896, son ami Hugo Hesrmann nous écrivait de Francfort qu'un mieux assez sensible s'était produit dans son état : Al y a trois semaines, il nous donna de grandes inquiétudes ; mais, depuis, ül semble qu’il reprend à vue d'œil. Il a retrouvé sa gaîté,, nous a affirmé le violoncelliste de notre quatuor, M. Hugo Becker, qui vient de le voir à Vienne. Hélas! ce n’était qu'un mirage. De Vienne,où elle s'était rendue pour donner plusieurs concerts, Mlle Clotilde Kieeberg (1) nous adressait le 3 février 1897 une lettre dont nous détachons le passage suivant :
« … J'ai été rendre visite à Brahis ; il a été fort souffrant ; il a beaucoup maigri, et son teint est jaune. Il se souvient de vous. Je l'ai engagé à venir à Paris ; cette idée lui sourit, certes ; mais 1l se décide difficilement, attendu qu'il parle à peine notre langue, pour ne pas dire du tout. Comme on le fêterait, s’il venait à nous ! »
Cette couleur du visage que signalait Mile Kleeberg avait d'abord fait croire à une jaunisse. Mais le mal était beaucoup plus sérieux qu’on ne le croyait d’abord : c'était un cancer au foie.Sollicité par ses amis, Brahms avait fini
(1) Mile Clotilde Kléeberg a épousé le très délicat sculpteur M. Samuel,
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Vu
par consulter un spécialiste, qui reconnut vite la gravité de son état, sans cependant la lui révéler. Les eaux de Carlsbad lui furent prescrites en août 1806. Mais que pouvaient les eaux,et même les traitements les plus énergiques, contre un mal qui ne pardonne pas? Brahms était rempli d’illusions,si l’on s’en tient à l'esprit de la lettre qu'il écrivait de Carlsbad à Hanslick : « Je suis reconnaissant à ma jaunisse de ce qu’elle m'a conduit enfin dans ce célèbre Carlsbad. J'ai trouvé ici, dès mon arrivée, de radieuses journées, telles que nous n’en avons pas eu de tout l'été. J'ai en outre une ravissante habitation chez des gens tout à fait charmants, de sorte que je me sens tout réjou1... » Le 8 février 1897, Hugo Heermann n'avait plus d'espoir : « J'ai attendu, pour vous répondre, que la santé de notre grand ami se rétablisse.. Malheureusement, il n’y a plus à espérer. Je crois bien qu'il n’écrira plus rien après les funestes chants (Quatre chants graves, op. 121), qu'il a publiés récemment, et qui sont d’une tristesse vraiment tragique. Un de nos amis, qui vient de voir le maître à Vienne, nous apporte la nouvelle qu’il allait fort mal, et qu’on s'attendait d’un moment à l’autre à un dénouement fatal. Il était cependant si vaillant encore, lorsque je le vis à Bonn, à l'enterrement de Mme Clara Schumann. Quelle tristesse ! »
Voici sur les derniers moments de ce grand maître, les renseignements que donna M. Maurice Kufferath dans le « Guide musical » (x) :
« Ie maître, très insouciant de sa nature et qui avait joui jusqu'alors d’une inaltérable santé, n’était pas homme à se soumettre aux prescriptions de la Faculté. On raconte à ce propos une jolie anecdote, qui donne bien un aperçu
(1) « Le Guide musical », numéro du 11 avril 1897.
de son genre d'esprit (1). À une des premières consultations, son médecin lui ordonna une diète absolue. Il lui interdit notamment, ses mets viennois favoris.
« — Mais c’est impossible, dit Brahms, je dîne ce soir avec Johann Strauss.
« — Vous n’irez pas, voilà tout, répliqua le médecin.
« — Bah! reprit Brahms, j'irai. Je supposerai que je ne vous ai consulté que demain.
« — Et il fut au dîner de son ami Strauss.
« La cure de Carlsbad étant demeurée sans effet appréciable, et le mal étant d’ailleurs incurable, les médecins avaient fini par laisser lemalade continuerà vivre à sa guise. Aussi, quoique terriblement amaigri, Brahms, jusqu'au dernier moment, n'avait cessé d'aller au Burgtheater, qu'il affectionnait particulièrement, — il n'allait jamais ou bien rarement à l'opéra — et assister aux concerts. Le 7 mars, à la « Philharmonique », une ovation émouvante lui fut faite, après l'exécution de sa Quatrième Symphonie, sous la direction de Hans Richter. Ce fut le dernier concert cù on l'ait vu. Les démonstrations du public l'avaient beaucoup frappé et ému.Depuis,il se plaignait d’une extrême faiblesse et d’une lassitude constante. Enfin, le 26 mars, il s’alita pour ne plus se relever. À
« Le samedi 3 avril 1897, un peu avant dix heures, Brahms a succombé. Depuis la veille, il n’avait plus parlé ; il était resté plongé dans une sorte de somnolence, sans toutefois avoir perdu connaissance. À ceux qui venaient le voir, il prenait les mains et les caressait doucement.
QG) L'humour de Brahms est si particulier, que nous lui consacrons un chapitre spécial. Ce ne serait pas connaître complètement l’homme que d’écarter systématiquement de sa biographie certains traits d’esprit qui le rendent plus vivant et plus vrai.
Samedi matin, vers neuf heures et demie, comme il semblait dormir, Mme Truxa, veuve d’un écrivain, chez laquelle depuis longtemps, Brahms habitait un grand appartement, entra dans la chambre à coucher et ne put s'empécher de sangloter. Brahms rouvrit les yeux, prit les mains de Mme Truxa et eut alors une crise violente de larmes, qui dura quelques secondes. Puis, il ouvrit la bouche comme pour parler, et, au même moment , la tête retombait dans les coussins ; il était mort.
« Les funérailles furent célébrées solennellement à Vienne, le mardi suivant, à trois heures. Toutes les associations musicales de la ville, les représentants de la maison impériale, des délégués du ministère des Beaux-Arts et l’'Intendance des Théâtres, les personnalités artistiques et littéraires de la capitale, de nombreux artistes, accourus
de toutes les villes voisines, des délégations des Conservatoires de Berlin, Leipzig, Breslau, Hambourg, Munich, une députation de l’orchestre de Meïiningen suivirent le convoi. Sur le corbillard, traîné par quatre chevaux, précédés du porte-étendard de la société Concordia ,se voyaient deux grandes couronnes, l’une de la ville de Vienne, l’autre de la ville de Hambourg. Six grands breaks, remplis de couronnes,le précédaient. Il en était venu de toutes les villes et de toutes les associations de concerts d’Allemagne, d'Autriche, de Hollande ; deux de Belgique, l’une envoyée par la Société des concerts Vsaye, l’autre par le « Guide musical ».
Dans le hall de l'hôtel de la « Société des amis de la musique »le Mænnergesangverein entonna plusieurs chants religieux et,après divers discours, la bénédiction fut donnée suivant le rite protestant.
« À quatre heures, le cercueil était descendu dans la
crypte du « Bosquet des artistes »,au cimetière central.C’est
là que Brahms repose à côté de Beethoven et non loin de Schubert. »
La gloire que, splendidement, Balzac appela le soleil des
morts, a déjà commencé pour Brahms. Sa lumière intense ne fera que s’accroître. Dans son œuvre respire l’âme d’un grand homme ; elle s’est envolée vers un monde plus pur, où elle se retrouvera avec celle de Beethoven. L'artiste a vécu ; mais ce qu'il créa avec tant d'amour restera comme un-témoin de son génie. Les habitants de Vienne ont déjà compris l'étendue de la perte qu'ils firent. C’est à leur cité qu'est échu l'honneur de conserver les cendres des grands maîtres de l’art musical. Des monuments s’élèveront bientôt à la mémoire de Brahms, non seulement dans la capitale de l'Autriche, mais à Hambourg, sa ville natale. Son nom sera inscrit en lettres d’or au fronton des temples de tous les pays dans lesquels est adorée la divine muse Euterpe. Mais le plus beau monument de sa gloire sera l’œuvre qu'il laisse et qui grandira à travers les siècles.
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VII. LA QUERELLE DE BRAHMS ET DE RICHARD WAGNER. L/ANCIENNE ET LA NOUVELLE ÉCOLE. ARTICLES DE Louis DE FOURCAUD, DE B.DE LOMAGNE, DE LE BORNE, D'ADOLPHE JULLIEN. — TESTAMENT DE BRAHMS.
La presse, en Allemagne comme à l'étranger, paya son tribut à la mémoire de Brahms.Si elle ne lui accorda pas la place qui lui est due parmi les compositeurs du XIX® siècle, c'est qu'elle connaissait fort peu encore les grandes œuvres du maître : le temps n'est pas encore venu pour la glorification définitive de cette noble figure. Il en fut de même pour Besthoven.
Il n'en sera pas moins curieux et utile de reproduire, dans cette étude, les extraits des principaux articles nécrologiques publiés par la presse française.
Le plusintéressant et le plus important de ces articles, tant par son étendue matérielle que par les idées qu'il renferme, est celui que lui consacra, dans le numéro du Gaulois, en date du 7 avril 1897, un des maîtres de la critique française, M. Louis de Fourcaud. Nous le citerons 2# extenso, nous réservant de discuter la partie qui touche aux sentiments que professait Johannès Brahms à l'égard de Richard Wagner :
« La mort de Johannès Brahms sera partout considérée comme un deuil pour l’art musical. Ce maître, dont le nom n'éveillait guère d’écho chez nous que dans le monde des musiciens, était sans contredit, depuis la mort de Richard
Wagner, la plus haute personnalité de l’école allemande, une personnalité très noble en elle-même et très grande par la place qu’elle occupait. Brahms avait cette particularité, en son pays, qu'il entendait représenter un principe et qu'il était arrivé à le représenter. On se passionnait pour lui ou contre lui; on se fanatisait pour ses œuvres, ou l’on en contestait ardemment l'inspiration ; mais nul ne se rencontrait pour discuter son talent ou dépriser son caractère. A l'étranger, les artistes ne le nommaïient qu'avec respect. Il vivait à Vienne, solitaire, entouré de peu d'amis, d'humeur assez fantasque, tenant par-dessus tout à son franc parler, qui se traduisait souvent par des boutades passablement rudes ; ses déplacements se bornaient à de rapides voyages en Allemagne, à quelques promenades en Suisse, à des séjours d’été en des villages Autrichiens ou hongrois, à l'écart des routes battues.
« À des musiciens désireux de se rendre à Paris où à Londres, il disait : « Est-il besoin d'aller si loin pour faire de la musique ? La gamme a-t-elle plus de sept notes chez les Français et chez les Anglais, et les instruments sonnent-ils ailleurs autrement que chez nous ? Notre art se passe de commis-voyageurs. » Cette complète indifférence aux choses extérieures était, je crois, sa note intime.
« Brahms n'eut assurément que des préoccupations d'art pur. Il composait selon son plaisir incapable de chercher à plaire par une concession même légère, — austère jusque dans la recherche de la grâce. Je ne saurais m'imaginer que l'opinion qu’on avait de lui le touchât beaucoup. Parfaitement conséquent avec lui-même, c'était à bon droit qu'il était respecté des plus résolus adversaires de son dogme. Car il avait un dogme : l’exclusive croyance en la musique de concert. Le théâtre lui inspirait un
mépris profond ; il niait qu’on y püût faire œuvre de grand artiste.
« Aussi, se refusait-il à admirer Wagner et poussaitil, à son sujet, l'injustice jusqu’à la rage, non par jalousie, mais par préjugé érigé en doctrine et mis au-dessus de tout éclaircissement. Or voilà qui nous oblige à préciser, dès maintenant, la nature de sa situation si exceptionnelle. Le mérite de ses ouvrages, si grand soit-il, n’eût pas suffi à lui créer une autorité en quelque sorte pontificale. Il n'avait rien d’un chef d'école ; il n'ensemençait pas un champ nouveau ; il se contentait de faire à son gré refleurir le guéret classique. Et son prestige, aux yeux des esprits traditionnels, venait précisément de son attachement immuable aux traditions, tandis que les indépendants l’honoraient pour sa science et sa conscience de compositeur.
« Le cas de Johannès Brahms est, au fond, bien plus simple et bien plus clair que plusieurs ne le pensent. En deux mots, la hauteur de ses tendances et la richesse de sa technique étant hors de question, 1l y a eu, dans la sorte de principat musical qu'il a exercée, une conséquence d’un malentendu historique utile à rappeler.
« À la fin du dix-huitième siècle, la musique pure, progressivement émancipée en Allemagne des lisières de la scolastique, avait abouti magnifiquement à créer la symphonie. Haydn, Mozart et Beethoven marquèrent les grandes étapes définitives de cette triomphale marche en avant. Au théâtre, on vivait encore sur les fonds de l’italianisme.
Nul souci de la pensée, domination absolue du virtuose,
reléguant à l'arrière-plan l'effort du musicien. « C’est pourquoi les maîtres avérés dédaignaient la scène, où ils n'avaient que le droit de se sacrifier et d’être
inférieurs. Mozart, cependant, eut le pressentiment d’un style dramatique, noble et soutenu, expressif et libre, conforme aux conditions de son art et au tempérament de sa race. On s’en aperçoit au premier et au dernier acte de Don Juan et, plus encore, à mon sens, aux grandes pages du second acte de la Flüte enchantée. Mais ia mort ne permit pas à l’homme de génie de réaliser complètement l'évidence de son rêve.
« Gluck, en ses chefs-d’œuvre, montre un idéal complexe, sous la double influence de la France et de l'Italie. Schubert, si merveilleusement dramatique dans ses Lieder, ne parvient pas à déméêler nettement les éléments de la scène lyrique, et demeure, avant tout, grand symphoniste et prodigieux évocateur d’impressions et de visions détachées.
« On vit, un moment, le puissant génie de Beethoven attiré par les planches. Il reconnut, manifestement, la possibilité de constituer un mode théâtral où le développement symphonique envelopperait, amplifierait et vivifierait l’action. Par malheur, les temps n'étaient pas venus; son destin le détourna, après Fidelio, de fixer ses visées, vagues encore. Il fut le symphoniste par excellence, l’incarnation et l'exaltation souveraine de la symphonie de concert. Même, en ses contemplations sublimes du monde intérieur, aucun doute qu'il n’en soit arrivé à rabaïisser le concept dramatique. Une symphonie, un quatuor, une sonate lui prenaient l'âme tout entière et l’élevaient à d'inconnues hauteurs,
« Néanmoins, de son vivant même, l’idée nouvelle se dégageait. Un illustre artiste, Charles Marie de Weber, poussé par son impérieux instinct, aborda les tréteaux et commença à les transformer. Les fictions qui le séduisi=
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rent, les Frersch'ütz, les Euryanthe sortaient à demi du fonds l$zendaire et transportaient l'imagination en des régions où la réalité s’accointait à la chimère, où le génie des ballades da peuple ouvrait ses ailes en pleine nature. Avec lui, les inspirations les plus intimement germaniques se donnèrent un large essor. Les personnages, auxquels il infusait la vie esthétique, étaient à demi vrais, à demi songés. Weber tira de l’orchestre une atmosphère expressive ; il conçut une forme de symphonie pittoresque, accompagnant, encadrant, illustrant le drame. Ses ressources de grand musicien assurèrent à ses partitions une solidité, une richesse d’où naquit, pour le public, un frisson nouveau d'émotion. Ia cause du théâtre lyrique de l’avenir avait fait un pas immense.
« S'ensuit-il que la sympathie des musiciens ait été, du coup, acquise à l'innovation de Weber, comme celle d1 public ? Nullement. Au contraire, 1l y eut une levée de boucliers contre ses procédés jugés trop libres. Ceux qui avaient le plus franchement rompu en visière à la scolastique voyaient avec peine qu'il eût brisé les cadres adoptés et que, d’ailleurs, il conservait pour le concert. Dès lors — chose inattendue — la lutte s’engagea entre la symphonie abstraite et la symphonie pittoresque appliquée à une action. Beethoven, le premier, se déclara l’ennemi du nouveau genre. Il jeta feu et flamme contre l’auteur d'Euyvanthe, qui lui rendit œil pour œil, dent pour dent. De l’un à l’autre, ce fut une haïne, née d’un malentendu. En vérité, la musique peut se plier à plus d’un caractère, sans rien perdre de sa grandeur. Le théâtre et le concert répondent à des nécessités différentes, sont soumis à des lois d'optique dissemblables, appellent des conceptions très distinctes.
« Ils ne s’excluent pas ; ils se complètent. En élargissant la dramaturgie, au point de vue de la haute musicalité, Weber ne faisait que reprendre à son compte le mouvement suscité par Mozart et Beethoven lui-même.Aux musiciens futurs, son génie ouvrait des horizons. Son effort annonçait celui de Wagner. Mais le malentendu devait se prolonger, et désormais deux camps se trouvèrent face à face au nom de la symphonie abstraite, ne demandant rien qu'à elle seule, et la symphonie de théâtre, soulignant la parole et jusqu'à la pantomime des acteurs, faisant compte, en un mot, du drame et du décor.
« Or le jour où Wagner, à force de puissance créatrice et de hardi courage, eut établi le drame musical sur les plus hautes et les plus fortes bases de la musique, le jour où il se fut affirmé, sur un terrain neuf, le légitime héritier des maîtres anciens, quelqu'un se leva devant lui, partisan des formes classiques en toute leur rigueur, n’admettant de nouveaut que dans le détail, pour réprouver sa conquête, pour méconnaître les aptitudes musicales du théâtre et pour crier à l’audacieux compositeur : « Tu n’iras pas plus loin. » Et ce fut Johannès Brahms.
« Le disciple de Schumann ne devait point, par la suite, faire mentir, à l'égard des aspirations, de l'honnêteté et du savoir, les assertions de son maître. I,a grande cantate de Brahms intitulé le Requizm allzmand, ses œuvres de musique de chambre, ses symphonies et plusieurs de ses Lieder sont d’une ordonnance, d’une dignité, parfois d’une beauté accomplies et, toujours, d’une grande hauteur de vue. On ne saurait prétendre que l'imagination, en lui, soit éclatante et la sensibilité très subtile.
« Il lui arriva de faire de la musique tellement abstraite, qu'on est conduit à la juger peu spontanée. Les combinaisons se suivent et s’enchaînent ; un talent hors de pair s'est dépensé pour le plaisir de sa propre dépense. De beaux éclairs brillent au milieu de nobles aridités ; mais les aridités, pour en être éclairées, n’en sont pas moins rudes. Le compositeur est un maître, c’est évident. Nous savons ce qu'il vaut ; nous nous épanouissons dès qu’il s’'épanouit luimême. Au total, nous ne pouvons que le prendre comme il est, et jamais 1l ne nous vient à l'esprit de le rapprocher de Richard Wagner.
« Pourquoi lui plut-il de faire de Vienne, la ville où il s'était fixé, la grande bastille antiwagnérienne ?
« — Parce que l’auteur de Tristan faisait du théâtre et qu il ne souffrait, lui, que la symphonie ; parce que l’auteur de Tristan ne se rangeait pas, même à la scène, aux idées cataloguées, et que l'innovation s’attaquant aux idées-mêmes le choquait. Brahms s'était posé en homme de tradition. Ie mot création ne revêtait, pour lui, qu'un sens d’orgueil. Au fond, son esthétique n’était pas une doctrine ; c'était une négation. Un groupe de critiques se serra à ses côtés ; on fit à Wagner une guerre acharnée. Des arguments théoriques, on descendit aux quolibets, aux anecdotes désobligeantes. Je suis loin de prétendre que le symphoniste éminent et personnellement désintéressé fût coupable de tous ces méfaits. Seulement, il était le chef de la bastille.
« Le maître de Bayreuth, il faut en convenir, fut souvent agacé de ces agressions généralement injustes et, à l’occasion, louches. Peut-être cet agacement le porta-t-1l à certains jugements excessifs, notamment contre Schumann, considéré par les antiwagnériens comme Île seul dieu
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de la musique moderne, après Beethoven. C'était faire innocemment le jeu de ses adversaires. Mais, en fin de compte qu’est-il advenu ? Wagner a triomphé partout: sa gloire rayonne à Vienne comme à Munich, à Paris comme à Londres, et ses principes ont prévalu.
« Rien n'a pu empêcher scn triomphe. Aujourd'hui, Brahms, à son tour, se couche dans la tombe. La postérité connaîtra ses pages les plus franches et les applaudira. Les mêmes auditeurs pourront écouter dans la journée une symphonie, un de ses quatuors, et le soir acclameront la Valkyrie où les Maîtres chanteurs. Qu'importe la vanité des querelles tendant à détruire ceci au profit de cela ? Les vaines disputes s’oublient. Tout ce qui a une grande raison d'être, tout ce qui se réclame d’une logique gran-. deur, d’une authentique beauté, tout ce qui répond aux besoins de l’âme humaine, demeure. Le concert et le théätre n’ont rien à redouter l’un de l’autre,et la symphonie abstraite, telle que l’a réalisée Beethoven,ne nuit pas à la symphonie si grandiosement concrète réalisée par Wagner. »
Brahms n’était pas un passionné des œuvres scéniques. La musique symphonique avait évidemment toutes ses préférences ; maïs il n’était pas un contempteur du théâtre aussi acharné que le représente M. Louis de Fourcaud. Hans de Bülow l'avait converti à l’œuvre de G. Bizet, dont il possédait les trois partitions suivantes : La jolie Faille de Perth, Djamileh et Carmen. X/opéra auquel il prenait le plus de plaisir était Carmen. I1 garda toujours, vis-à-vis de Wagner, dont l’art s’éloignait si diamétralement du sien, une certaine réserve. Toutefois,il connaissait plusieurs de ses drames et manquait rarement une représentation des Meistersinger à Vienne. Il dit un jour à Hugo Heer-
mann, à propos de quelques adversaires de la muse de
Wagner qui étaient ses amis : « C’est pourtant moi qui suis le plus grand wagnérien de tous. >» Jamais il n'eut pour le maître de Bayreuth qu'une haute et sincère estime, et, lorsque ce dernier mourut, il envoya sur sa tombe une superbe couronne.
On lui en voulut,à « Wahnfried », de n'avoir jamais assisté aux représentations de Bayreuth. Aussi Wagner ne se gênait-il pas pour témoigner l’aversion qu'il avait pour l'art de Brahms. Le connaissait-il ? La lettre qu'adressa Mme R. Wagner, à Hans Richter, pour remercier la « Société des amis de la musique », à Vienne, de lui avoir fait part de la mort de Brahms, indique nettement qu’elle n'avait jamais entendu aucune des grandes œuvres du maître. On est donc forcé d’en conclure qu’elles ne furent jamais jouées à « Wahnfried », du vivant de Richard Wagner.
Voici cette lettre qui mérite d’être reproduite :
« Mon cher et très estimé ami,
« Les membres de la « Société des amis de la musique » m'ont fait l'honneur, à moi et à mes enfants, de me faire parvenir la nouvelle du décès de Johannès Brahms. Pour transmettre l'expression de nos remerciments pour une aussi délicate attenticn, je crois ne pouvoir choisir un intermédiaire meilleur et plus désigné que l’ancien ami de notre maison. Et c’est pourquoi je t’en charge. Mon éloignement absolu de la vie des concerts m'a tenue dans wne ignorance complète de l’œuvre du disparu. À l'exception de quelques ouvrages de musique de chambre, les circonstances particulières de ma vie ne m'ont pas permis de connaître ses ouvrages si renommés. Personnellement aussi, je ne l'ai connu que d’une façon superficielle, à Vienne, dans la