‹ Johannès BrahmsChapitre 16 sur 39 · LEP RS < OT · texte numérisé non relu

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loge de la direction, où il eut l’amabilité de se faire présenter à moi. Mais son attitude vis-à-vis de notre art, qu'il était trop intelligent pour méconnaître, encore qu'il en füt très éloigné, ne m'est pas inconnue, et je sais qu'il fût trop noble pour nourrir envers lui des pensées ennemies. Et cela seul suffit véritablement pour motiver la part que nous prenons à ce deuil. Jete prie d'en transmettre l'expression.

« Cosima WAGNER. »

On ne peut que regretter l’étroitesse de sentiments qui a dicté ces lignes à Mme Wagner ; elles prouvent une fois de plus l’exclusivisme intransigeant qui régnait à Bayreuth. Tous ceux qui tracèrent le portrait de Richard Wagner, Edouard Schuré en tête, n’ont pu s'empêcher de révéler l'égotisme de l’auteur de Parsifal (1).Hne parlait que de ses œuvres, ne vivait qu'en elles ; les compositions de ses contemporains n’existaient pas pour lui. Le philosophe Nietzsche avait vainement cherché à l’intéresser aux travaux de Brahms ; il était resté réfractaire. Au contraire, Brahms était d’une modestie excessive, accueillant avec bienveillance ses confrères et les débutants. Il était muet sur ses propres Créations et n’aimait pas qu’on lui en parlât. N’écrivait-il pas, le 20 août 1888, à son ami Widmann : « Si le théâtre de Bayreuth se trouvait en France, point ne serait nécessaire d’y jouer aussi grand, pour que le monde entier aille en pèlerinage, afin d'admirer quelque chose d'aussi idéal et aussi splendidement conçu.» Il disait souvent avec une certaine satisfaction qu’il était capable d'analyser, mieux que nombre de contemporains, les par-

(1) On attribue encore à Wagner cette critique sur Brahms : « Quand

jé mourrai, je n'aurai pas besoin du Requiem allemand pour mon enterrement ».

titions de Wagner.[,e malentendu venait donc de Bayreuth et non de Vienne.

Quoi qu'il en soit.les jugements portés par Weber sur l’œuvre de Beethoven n’ont point empêché l'ascension du maître de Bonn aux plus hauts sommets. I/indifférence de Wagner pour l’œuvre de Brahms n’arrêtera pas l’admiration de plus en plus profonde qui se dessinera pour le merveilleux symphoniste de la fin du XIX° siècle. La gloire de Wagner ne mettra pas das l’ombre celle de Brahms : ils furent les fervents de deux arts différents.

Dans le Figaro, M. Alfred Bruneau ne consacra que quelques lignes à la disparition du maître, et sa conclusion ne fut pas très heureuse. Après avoir signalé la filiation de Brahms avec Beethoven et Schumann — avoir parlé du vif intérêt qu'offrent ses symphonies « en dépit d’une certaine lourdeur d’instrumentation et de style »— avoir rappelé la verve rythmique, la fantaisie harmonique des Danses honcroises, avoir exprimé le regret que la plus vastede ses compositions vocales, le Requiem allemand, n'ait point été encore exécuté à Paris (alors qu'il fut donné par Pasdeloup aux Concerts populaires, puis par la société l'Euterpe à plusieurs reprises, soit à Versailles, soit à Paris), il ajoute : « I,es mélodies pour chant, larges, émues, vibrantes et passionnées suffiront à sauver de l'oubli le nom du bel artiste qui vient de s’éteindre. » — C’est comme si un Critique, parlant de Schumann, insinuait que, seuls, ses Lieder feront émerger son nom. Les symphonies, les ouvertures, les œuvres pour chœur, soli et orchestre, la musique de chambre, les pièces pour piano, écrites par Brahms, sont aussi belles, sinon plus puissantes, que celles de Schumann.

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M. Victorin Joncières, dans la Liberté du 11 avril 1897, fut beaucoup mieux inspiré :

« Un grand compositeur,trop peu apprécié en France, où l’on prise avant tout la musique dramatique, Johannès Brahms, vient de mourir à Vienne, en pleine maturité de talent, à l’âge de soixante-quatre ans. C’est le dernier représentant de cette belle école allemande qui, depuis Bach et Haendel, en passant par Haydn,, Mozart, Beethoven, Mendelssohn et Schumann, a porté si haut l’art de la musique instrumentale... Quoique très personnel dans ses inspirations,très moderne en ses tendances, très hardi dans ses combinaisons harmoniques, Brahms se montra toujours respectueux de la forme et &Ges traditions des maîtres classiques.C’est d'eux qu’il procède, et l'influence de Bach, de Beethoveen voire de Haydn, est manifeste dans certains passages de ses compositions Le public français ne connaît guère que ses Danses hongroises, d’une si piquante variété de couleurs, mais qui ne donnent qu'une idée très incomplète du grand musicien qui vient de disparaître. En Allemagne,à Vienne, Brahms était justement considéré comme ur des plus grands compositeurs de ce siècle. Absorbés dans ces dernières années, par la révélation des œuvres de Wagnér, que nous n'avons découvert que depuis qu'il a disparu de ce monde, nous n’avons pas encore rendu à Brahms le juste hommage qui lui est dû. Pour moi qui avais en haute estime son talent si pur, son culte si désintéressé pour le grand art de la symphonie et de la musique par elle-même, je n’ai pas voulu laisser s’éteindre une si noble et si belle intelligence, sans lui payer le tribut d’admiration et de respect qu’elle m'avait inspirés. »

Sous le pseudonyme de B. de Lomagne, M. Albert Soubies écrivait le 6 avril 1897 :

« Les journaux ont annoncé la mort d’un des plus grands compositeurs de l’Allemagne contemporaine, le plus grand après Wagner, Johannès Brahms... Musicien savant, à tendances élevées, doué d’une rare entente du style, Brahms était familièrement appelé par ses admirateurs allemands un des trois B, c’est-à-dire le troisième grand artiste de la famille des Bach et Beethoven. En France, M. Hugues Imbert lui a consacré dans ses Profils de musiciens, une excellente notice, à laquelle nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui désireraient des détails biographiques étendus sur le maître qui vient de disparaitre. Nous avons nous-même, au Soir, à cette époque lointaine où Brahms était presque aussi inconnu en France que Richard Wagner, publié plusieurs articles sur ce grand musicien qui, par une exception très caractéristique, n'a jamais abordé le théâtre. Signalons, parmi ses œuvres les plus remarquables, ses Symphonies, ses deux Sextuors à cordes, ses Quinteites (le dernier notamment, pour cordes et clarinettes de tout premier ordre), ses délicieux Lieder, ses nombreuses compositions pour le piano, et enfin son Àequiem allemand. La musique de Brahms, essentiellement et excellemment musicale, est, de plus, une musique durable et dont la réputation dans l'avenir s’accroîtra sans doute encore. »

Une appréciation fort juste dans l’Echo musical de Bruxelles (18 avril 1897): « Johannès Brahms est mort ! C'est

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l’une des plus grandes figures du siècle qui disparait, un des plus beaux fleurons de cette couronne artistique dont s’enorgueillit l'Allemagne. Son génie continua, en les modernisant, les traditions du grand art de Beethoven et de Schumann. Bien des musiciens, particulièrement parmi les partisans de la jeune école française, n'aiment pas son art, qu'ils considèrent comme froid et académique ; mais cette froideur n’est qu'apparente. C’est la perfection souveraine, la maîtrise absolue de l'artiste qui lui communiquent cette gravité sereine et altière.Pour qui sait sentir et comprendre il y a, dans ses Symphonies dans ses Lieder, la palpitation d’un cœur ému, la poésie profonde d’une âme délicate. On lui a reproché également de retarder sur ses contemporains, d’être un classique. Quelle dérision ! clas-, sique oui, par la beauté suprême et la perfection de l’art ; mais le reproche de tendances réactionnaires ne peut être formulé que par des illettrés qui ne voient pas que toutes les audaces de la jeune école française, Brahms les a eues, mais, qu'au lieu d’éclater crûment, elles sont dissimulées par l'adresse et le savoir-faire. »

Le jeune compositeur M. Fernand Le Borne avait eu l’occasion de voir Brahms à Ischl, le Vichy de l'Autriche, et d’être reçu par lui en un modeste logement qu’il avait loué chez de braves paysans. Aussi, dans la notice nécrologique qu’il lui consacra au « Monde artiste » du 18 avril 1897, nous donne-t-il un écho des souvenirs de sa rencontre avec le maitre.Il rappelle d’abord qu’un certain nombre de musiciens en France parlant de Brahms avec indifférence, se retranchaient derrière un grand maître français « qui ne trouvait à louer pleinement dans l’œuvre du maitre allemand que la Sonate en la pour piano ». Nous n'avons

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