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pas les mêmes raisons que M. Fernand Le Borne pour taire le rom du compositeur français, M. Camille Saint-Saëns, puisqu'il n’a pas craint lui-même de manifester hautement son aversion pour l’œuvre de Brahms dans plusieurs de ses écrits, notamment dans son livre Harmonie et Mélodie. « Loir de moi la pensée de suspecter la bonne foi de qui que ce soit — écrit M. Le Borne — seulement, ne serait-ce pas le lieu de rappeler que Brahms ne se montrait guère enthousiaste à l'égard du maître en question ? Je sais en lui telle réponse faite à l'excellent directeur du conservatoire de Zurich, M. Hégar, qui est bien typique. Comme celui-ci s’étonnait de la façon assez froide dont le grand musicien en cause était apprécié par lui, Brahms s’écria :
«Mais, pourquoi voulez-vous que je dise que j'aime sa musi-
que) puisqu'il dit partout qu’il n’aime pas la mienne ? »(1) Puis, évoquant le souvenir de sa visite à Ischl, M. Le Borne ajoute : « Je ne lui cachai pas ma surprise de le voir au courant de presque tous les ouvrages musicaux et littéraires récemment parus tant en Allemagne qu'à l'étranger. Les faits divers,les crimes parisiens lui étaient même connus — « Que voulez-vous que je fasse — me dit-il simplement — Jes journées sont si longues !». Et de fait, Brahms, en dehors de ses visites à Johann Strauss, qu’il admirait beau-
coup, et à Goldmark, avec lequel il était lié depuis de nom-
(1) Il faut croire qu’à une certaine époque, lantagonisme qui s'était élevé entre les deux maitres s'était un peu apaisé, puisque, après Paudition de la >? Symphonie en La mineur de Saint-Saëns à Vienne, Brahms écrivait, peu de mois avant sa mort, au compositeur français pour le féliciter. Il admirait l'élégance, la sobriété, le charme de cette Œuvre, et il ajoutait qu’ Qune telle Symphonie, exécutée dans les Conservatoires, devrait servir de modèle aux jeunes gens qui étudient la composition et se proposent de cultiver le genre symphonique ». Ces lignes de Brahms à Saint-Saëns ont été révélées par M. Ch. Malherbe dans la Notice écrite par lui sur la Symphonie en la mineur de Saint-Saëns et insérée dans Île programme du Concert Colonne en date du 16 février 1902e
breuses années et chez lequel il allait, de temps en temps, passer un jour ou deux à Gmunden, ne voyait absolument personne, durant les mois qu’il vivait à la campagne. Aimant par-dessous tout la nature,il se promenait fréquemment dans les endroits solitaires rêvant à l’œuvre projetée ou au morceau commencé. »
Comme de toutes les appréciations, données par les uns et les autres, se dégage une figure noble, se campe en pleine lumière un artiste amoureux uniquement de son art et de la nature, où il puisait, ainsi que Beethoven, ses plus belles inspirations, peu soucieux de plaire aux Philistins, absorbé par la forme symphonique au point d’oublier un peu que le théâtre existât, bien digne de former avec Bach et Beethoven la pléiade des trois B, remar-, quable par l’austérité de sa vie, curieux à étudier au double point de vue de la gravité et de l'humour de son
caractère.
Un Ges nôtres, et non le moins autorisé, M. Adolphe Jullien fit de lui, un an après sa mort, un portrait fort ressemblant que publia la Revue internationale de musique Pour compléter les jugements émis par la presse française et belge sur le génie disparu, il n’est que juste de transcrire les parties les plus en vue de l'étude de M. Adolphe Jullien :
« Le grand musicien qui est mort à Vienne, il y a jusun an, dans l’isolement volontaire où le célibat et son caractère un peu sauvage et bourru l'avaient confiné, était de la lignée des artistes de génie et de ceux auxquels la postérité accorde, tôt ou tard, la couronne d’immortalité. De son vivant déjà, il avait occupé une position considérable, et s'était vu classer parmi les maîtres de la musique con-
PAQULTE GI
temporaine, et cela par la seule force de ses productions, par le seul rayonnement de la science et de l'inspiration ; car nul, dans la famille des musiciens, ne fut plus que lui réfractaire à la réclame ; aucun compositeur ne répugna davantage à se mettre en avant, à aider de quelque façon que ce fût à la réussite de ses ouvrages. Tout au contraire, par la vie qu'il menait, obscur et tranquille à côté d’amis qu'il n’en aimait que plus chaudement, par son horreur des réunions mondaines et des faux semblants d’estime ou d'affection qui y ont cours, par la rudesse de son langage , quand 1l se trouvait en face de prétendus connaisseurs, il aurait plutôt contribué à enrayer le succès de ses œuvres, à éloigner de lui tous ceux (etils sont légion) qui sont beaucoup plus sûrement conquis par une obséquiosité mielleuse que par le pur génie. Il n’en fut rien cependant : sans nulle condescendance envers le public, sans nulle flagornerie envers ses juges,en ne travaillant que comme il l’entendait, et pour se contenter lui-même avec quelques amis, Brahms s’imposa vite à l’admiration de ses compatriotes et vit sa réputation franchir peu à peu, mais tout naturellement, les bornes de son pays.Il fut,dans toute la force du terme, un caractère. Saluons-le donc bien bas; car ils ne sont pas nombreux, ceux de sa trempe, dans le monde musical ou
ailleurs... »
Un tel début fait pressentir la physionomie générale de l’article, qui est, en somme, un plaidoyer en faveur du maître, que l’éminent critique des Débats tenait en haute estime, de longue date. L/étude est trop développée pour qu’il soit possible de la publier in extenso; 1l suffira de transcrire le passage relatif à l’état de rivalité qui s'était établi entre les partisans de Wagner et ceux de Brahms :
« J/antagonisme qui s’est dessiné peu à peu dans l’école allemande entre les tenants de Wagner et ceux de Brahms, l'hostilité, d’abord latente, qui a fini par éclater entre ces deux partis, provient surtout d’un malentendu, comme l’a déjà fait observer un de mes confrères qui admire à bon escient Joharmès Brahms, M. Hugues Imbert. Cette rivalité, qui n'aurait pas dû se produire étant donné que chacun des deux compositeurs avait son terrain d'action nettement délimité, a eu pour origine l’exclusivisme des défenseurs de Wagner, ne voulant pas admettre qu’un autre musicien que leur chef fixât l'attention du monde musical en Allemagne, fût-ce par des œuvres d’un tout autre caractère, et allant jusqu'à réclamer pour Wagner, pour lui seul, le titre glorieux d’héritier de Beethoven, titre qu’ils déniaient à Brahms en affectant de ne voir en lui qu'un régent d'école, un musicien plus ou moins savant, d’inspiration médiocre et d'influence à peu près nulle.A cette appréciation par trop dédaigneuse, il était facile de répondre — et c'est ce que firent tous les partisans de la musique instrumentale pure — en exaltant Brahms peut-être outre mesure, en l’opposant à Wagner comme le défenseur et le’continuateur des chefs-d’œuvre qui faisaient la gloire traditionnelle de l’art allemand.Et,de ce jour, une hostilité toute d'école, mais qui n'eut jamais rien de personnel, s'affirma nettement entre les partisans de Wagner et ceux de Brahms, entre leurs partisans bien plus qu'entre eux. |
« Au surplus et malgré le mordant des reparties que les journaux colportèrent quand il eut passé de vie à trépas, Brahms était loin d’avoir un tempérament de combat au même degré que Wagner ; c'était plutôt un contemplatif très attaché aux idées qui lui étaient chères,et qui vivait
absorbé par l'idéal dont il s’était épris, sans attaquer le tiers ni le quart autrement que par quelques pointes ou 4uolibets qui ne dépassaient pas le cercle de ses amis. 11 était singulièrement exagéré d'avancer, comme on l’a fait après sa mort, qu'il « se refusait à admirer Wagner et qu’il poussait l'injustice jusqu’à la rage, non par jalousie, mais par préjugé érigé en doctrine et mis au-dessus de tout éclaircissement » ; il aurait été plus vrai de dire qu’il traitait Wagner exactement commeles autres musiciens ayant travailié pour le théâtre, que la musique dramatique avait peu d’'attraits pour lui et que, s’il avait pris connaissance des œuvres du créateur du drame lyrique, il ne Îles avait certainement pas entendu toutes exécuter. En effet, s’ilse rendait parfois au théâtre pour y entendre une œuvre nouvelle il y restait bien rarement au delà du premier acte ; entre tous les opéras modernes, c'était Carmen, de Bizet, qu'il mettait en première ligne, et jamais on n'avait pu le décider à se rendre à Bayreuth. Voilà les particularités les plus saillantes que ses amis des derniers jours ont pu fournir sur le goût plus que modéré de Brahms pour la musique dramatique, et il aurait été bien surprenant qu'un timide, un réservé comme lui se fût départi de cette belle indifférence, uniquement en ce qui concernait Richard Wagner. »
M. Adoïphe Jullien, en cette excellente étude, met les choses au point, et estime, comme nous, que Johannès Brahms, en produisant dans le genre symphonique des œuvres de haute envergure, n’a fait que confirmer la grande opinion que Schumann avait eue de son génie, à l’aurore de sa vie.
Ce serait sembler recourir à une réclame personnelle, ce qui est cependant loin de notre pensée,ou abuser de la patience de nos lecteurs que de reproduire ici les nombreuses lettres à nous adressées par les admirateurs du maître, au lendemain de sa mort. Nous nous contenterons de citer celle-ci émanant de l’un des critiques les plus éminents de l'Allemagne, et qui fut l’ami intime de Brahms :
Meran (Tyrol), 22-4 1897.