‹ Johannès BrahmsChapitre 18 sur 39 · CHER CONFRÈRE · texte numérisé non relu

CHER CONFRÈRE

« Avec vous, je pleure celui qui n’est plus ! Je connais bien les grands services que la musique allemande et sur-, tout celle de Brahms vous doivent.

« Excusez cette petite lettre ; je suis actuellement trop souffrant pour en écrire une plus longue.

« Votre bien dévoué.

« Edouard HANSLICK »

C’est au docteur Ed. Hanslick que Brahms avait confié, quelques années avant sa mort,un papier contenant ses dernières volontés. Il s'était empressé de remettre le pli à M. Simrock, l'éditeur berlinois, le plus jeune des trois meilleurs amis Ge Brahms.Celui-ci avait retourné le document au maître en lui faisant remarquer qu'il n'avait aucune valeur légale, Huit semaines environ avant la catastrophe finale, Brahms avait prié un autre de ses amis, le D' Fellinger, avocat,.de rédiger un testament en bonne et due forme après l’avoir mis au courant de toutes ses intentions. Le projet de testament fut rédigé,et on le retrouva parmi les papiers du maître malheureusement non recopié de

sa main et non signe.Bien qu'il fût l'expression de ses dernières volontés, cet écrit ne constituait pas un véritable testament, puisqu'il y manquait les formalités les plus indispensables.

L'intention de Brahms avait été de laisser toute sa fortune évaluée 285.000 marks,déduction faite de quelques legs à la « Société des amis de la musique », qui fonda et subsidia de ses deniers le Conservatoire de Vienne,ainsi que les concerts de la « Société philharmonique », dont il avait été le chef d'orchestre, et à la tête de laquellese trouve actuellement Hans Richter. En l’année 1896,Brahms avait fait don à cette Société des amis de la musique d’une somme desix ou dix mille florins pour la fondation de bourses de secours et de voyages en faveur des jeunes musiciens peu fortunés.

Brahms n'avait pas d’héritiers directs. Sa belle-mère, seconde femme de son père,et une fille de celle-ci,vivant à Hambourg, étaient secourues par lui depuis nombre d’années. Il avait tenu secrète cette libéralité,et ses plus inti-

mes amis, Hanslick, Simrock et Fellinger ne l’apprirent qu'après sa mort.

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VIII. — TRIOMPHE DE BRAHMS EN FRANCE. — JUGEMENT DE M. CAMILE BELTAIGUE

Depuis la disparition de Brahms, on pouvait espére : que ses œuvres, dont la réputation n'avait guère dépassé les limites du cénacle qui se forme d'habitude autour d’un génie naissant ,ou les frontières deson pays,s’épanouiraient assez vite à l’étranger.Il faut reconnaître que, malgré les efforts très réels faits en France par quelques apôtres du maître,son œuvre n’a pas encore atteint l’apogée auquel il arrivera un jour. Le 5 janvier 1808, M. Armand Parent donnait, avec le concours de Mile Cécile Boutet de Monvel Mlle Mary Ador, MM. Baretti, Lammers et Denayer, une séance dont le programme était entièrement consacré à la mémoire de J. Brahms. M. Edouard Nadaud le suivait bientôt dans cette voie. Le 18 du même mois, sa première séance à la salle Pleyel était composée exclusivement d'œuvres du maître. Il avait pour partenaires Mme George Haïinl, MM. Gibier, Trombetta, Cros Saint-Ange. Ce fut dans cette séance qu’on entendit les Poèmes d'amour (op. 52), six valses chantées, pour quatuor vocal, par Milles J. Hatto, J.’ Truck et MM. Demauroy et Rothier, élèves du Con-

servatoire, sous l’intelligente direction de M.Georges Marty.

Charmante révélation pour ceux qui n'avaient pointencore entendu ces poèmes si personnels ! Le re février, à la salle Erard, MM. J. Philipp, G. Remy et Reine exécutaient le Trio (op. 40) pour piano, violon et cor.

Dans deux auditions données, les 2 et 5 avril 1898, par l « Union pour l’action morale », Mme Heuka Schjelderup faisait entendre plusieurs des beaux Lieder du maître, notamment les Quatre chants graves, sa dernière œuvre |

Enfin, MM. A. Parent et Baretti inscrivaient encore au programme de leur huitième et dernière séance (22 avril 1808), le Quintette (op. 34) pour piano et cordes, le Sexéuor (op. 18) pour cordes, et une série de ZLieder, chantés par Mme Marie Mockel. Et c'était un nouveau fervent des œuvres du maître, M. J. d’Offoël, qui écrivait les lignes suivantes, dans le « Guide musical » :

« Cette séance du 22 avril ne fut qu’un long triomphe pour le compositeur, ainsi que pour ses excellents interprètes, et fournit la preuve éclatante que le public est loin de partager pour Brahms le mépris où semblent le tenir notre Jeune école et les représentants de l’art officiel. Et de fait, en présence du parti pris qu’exige chez ceux qui la lancent, l'accusation de froideur portée à tout propos contre Brahms, on finit par se demander s’il n’y a pas sous roche quelque question d'intérêt personnel et si, en étouffant un rival, ce n’est pas surtout une comparaison que l’on veut éviter. Froid, cet admirable Quintette (op. 34), que l’on peut comparer aux plus belles inspirations de Beethoven et de Schumann, avec son fougueux A/legro, son Andante d’une si intense expression, son Scherzo si curieusement rythmé, son Finale d’une populaire intimité traversée par de dramatiques éclairs ? Si c’est là de la musique froide, il serait à désirer que beaucoup de musiciens connussent le secret de cette froideur. Ie Sextuor en si bémol, bien que conçu dans une autre ligne, n’est ni moins beau

ni moins intéressant. Antérieur au Quintette, il se rattache plus directement à la grande inspiration classique de Beethoven et de Mozart ; rien n’est plus curieux que d’entendre ces nobles phrases traitées par la fantaisie rythmique et les procédés originaux de Brahms. Signalons, dans l'A llegro ma non troppo,le beau chant du début, confié au viploncelle, l’Andante aux variations étincelantes, 1’A /legretto plein de grâce et de douceur,le tout enveloppé d’une instrumentation somptueuse, puissante, vigoureuse et souple à la fois, constamment évocatrice de l'orchestre. Huit Lieder, chantés dans un sentiment très juste par Mme Marie Mockel, complétaient le programme. Nous avons surtout remarque: Mes yeux en plongeant dans tes veux, — Souvenir, — Sur le lac — et D’amours éternels, qui placent à coup sûr Brahms sur le même rang que les

maîtres du Lied allemand, Schubert, Schumann, Robert Franz. »

Voilà donc une véritable conversion faite à l'audition de pages écrites par Brahms pour la musique de chambre. M. d'Offoël ignorait presque le maître, et, dès qu’il entend l'Andante du Quintette pour piano et cordes, il devient admirateur convaincu. Il avoue qu'il a été ému, comme il ne l'avait pas été depuis un long temps. Ainsi ilen adviendra à ceux qui, sans parti pris, étudieront et approfondiront sa musique de chambre et ses Lieder : c’est par ce côté de son génie que l’on arrivera à en saisir la grandeur.

Le Directeur du Conservatoire de Paris, M. Théodore Dubois, était un converti de moins récente date ; car il ne fut pas étranger à la nomination de J. Brahms comme membre associé de l’Académie des Beaux-Arts de France, en mars 1896. De plus, il fit inscrire, le 18 mai 1898, des

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