CHERS PARENTS
« J'ai eu hier une grande joie : mon concert s’est très bien passé, beaucoup mieux que je ne l’espérais.
« Après l'exécution du « Quatuor », accueilli avec une grande bienveillance, j'ai eu un succès extraordinaire comme pianiste. Chaque numéro a été chaleureusement applaudi ; il y avait, je crois, assez d'enthousiasme dans la salle.
« Sans nul doute, je pourrais organiser d'excellents concerts ; mais je n’en ai nulle envie, car cela me prend trop de mon temps,et je ne pourrais alors rien faire d'autre.
« En ce concert, je dois avoir couvert mes frais, bien
que la salle contîint nombre d'invités munis de billets de faveur.
« J'ai joué avec la même liberté d'esprit que si j'étais dans un cercle d'amis ; le public d’ici était, à vrai dire, bien autrement enthousiaste que le nôtre. Si vous aviez pu seulement juger de son attention, de son silence et entendre également ces applaudissements |
« Je tiens à vous dire que M. Bagge a bien été le seul à émettre une opinion aussi tranchante sur mon » Quatuor «; les autres critiques m'ont au contraire beaucoup louangé. Je suis donc très satisfait d’avoir donné ce concère,
{ Vous êtes sans doute délivrés maintenant de vos hôtes ; peut-être trouverez-vous alors une minute pour m'écrire.
« Communiquez cette lettre à M. Marxsen,; dites-lui aussi que Bosendorfer ne pourrait pas envoyer de piano avant le nouvel an ;ses instruments sont trop demandés pour les concerts. Dois-je m'occuper d’en trouver un autre pour lui ? En ce cas, j'attends des ordres.
« Grodner a été très malheureux,en son récent concert, auprès du public et de la critique ; les journaux l'ont terriblement maltraité.
« Ma Sérénade sera, je pense, exécutée dimanche prochain.
« Dans mon concert d’hier, j'ai voulu faire connaître des Lreder de ma composition, d’où pour moi mille courses et désagréments ; c’est une des raisons principales qui me font enfin désirer le calme.
« Mercredi, vous avez dû avoir réunion et punch aux œufs, n'est-il pas vrai ? Ecrivez-moi quelques détails à ce Sujet et, d’une façon générale, écrivez-moi.
« Les éditeurs d'ici, notamment Spina et Lewy, me réclament des œuvres, depuis l'audition du « Quatuor » ; mais je préfère l'Allemagne du nord en bien des points et surtout ce qui concerne les éditeurs. Aussi, je préfère renoncer aux quelques florins que ceux-ci me donneraient peut-être en plus.
« Voyez-vous souvent Avé? vous a-t-il dit quelque chose de spécial de Stockhausen ?
« Qu’'advient-1il du Quatuor de jeunes filles qui avait été photographié ? Ne dois-je pas le recevoir ?
« J'oublie, chaque fois, de demander dans mes lettres à Mme B., si Fritz est maintenant tout à fait rétabli. Travaille-t-11 avec ardeur et zèle ? Il devrait étudier sans relâche, de façon à pouvoir donner, l'hiver prochain, des soirées de Ty7ios à Hambourg ; j'aimerais bien lui donner un coup de main. Mais qu’il travaille avec zèle et cherche à faire le tour de la musique |
« Ecrivez bientôt et aimez toujours votre
« Amitiés sincères à M. Marxsen, et n'oubliez pas ce qui
concerne Bosendorfer. »
XII. INTIMITÉ AVEC CLARA SCHUMANN. HABITUDES DE TRAVAIL. LA MUSIQUE TZIGANE. LE MUSÉE BRAHMS A GMUNDEN. PORTRAIT DU COMPOSITEUR.
M. Hugo Heermann, l’éminent violoniste de Francfort, qui fut l’ami de Johannès Brahms, nous a donné d’utiles renseignements sur la vie du compositeur. Il eut surtout l’occasion de le connaître, lorsque Brahms venait, tous les ans, à Francfort passer quelques semaines, dans le but de soumettre à Mme Clara Schumann ses compositions nouvelles. À l’arrivée de Brahms, la veuve du maître Ge Zwickau convoquait Hugo Heermann et son quatuor;ce n'était qu'après répétition sérieuse que les musiciens les plus marquants de Francfort étaient invités pour assister à l’audition. Et, lorsque Brahms rencontrait une approbation sincère, venant de personnes compétentes, il était ravi. Mme Schumann, qui avait la plus complète admiration pour son œuvre, était une des très rares personnes ayant sur lui une réelle influence. C’est ainsi qu'elle arriva à obtenir de lui la modification du premier 7710 en si majeur pour piano, violon et violoncelle. Une seconde version fut publiée chez l'éditeur Simrock.
Brahms apporta un jour à Hugo Heermann son Concerto pour violon. On lui avait affirmé à Vienne qu'il était injouable ; 1l pria son ami de vouloir bien le travailler pendant trois jours — étant tout prêt à le modifier si,après ce laps de temps, l'exécution en était impossible. Hugo Heer-
mann lui prouva le contraire, et du reste, depuis la mort du maître, le grand violoniste francfortois l’a fait entendre à l'étranger et même à Paris.
A Vienne, Johannès Brahms, qui habitait en dernier lieu un appartement, Karlgasse, n° 4 (1), se levait toujours de très bonne heure, l'été comme l’hiver. Il déjeunait puis se mettait autravail jusqu’à quatre heures. Après une promenade au Prater, au Graben ou sur le Ring, il allait souper au restaurant Rother-Igel, où se rendait autrefois Beethoven. Brahms y avait sa chambre spéciale. Dans la soirée, une réunion musicale chez des amis l’attirait davantage que les grands concerts et surtout que l'Opéra, pour lequel il n’éprouvait, on le sait, qu’une très médiocre attraction ; il ne rentrait guère chez lui avant minuit.
Son travail était lent, müri, comme celui d’un homme qui ne voulait livrer au public qu'une œuvre dont il fût absolument satisfait. Lorsqu'il composa sa Première Sonate pour piano et violon (op. 78), qui date de l’année 1880, 11 avait constamment sous les yeux la Sonate en sol de Beethoven, ce qui prouve une fois de plus quel grand éducateur fut pour lui le maître de Bonn.
L'intérêt que lui inspiraient les œuvres nouvelles l’avait amené à préférer, parmi elles, celles du compositeur tchèque Dvorâk, qu’il fut le prémier à recommander à son éditeur Simrock: c’est par lui qu’elles devinrent populaires en Allemagne. Sa prédilection pour la musique hongroise se traduisit, non seulement par la publication des » Danses hongroises «, mais encore par l'emploi fréquent et l'application ingénieuse de la musique tzigane
(1) D’après une tradition, due à Franz Lachner, dont la mémoire n’était pas absolument sûre en les dernières années de sa vie, Franz Schubert aurait habité cette maison, sise Karlgasse, n° 4.
né.
| M ONE PP SLA
dans ses œuvres. Cette tendance est si sensible, qu’on pouvait être amené à rechercher s’il n’y avait pas là un cas d’atavisme ; mais la négative s'impose, lorsqu'on sait que ses ascendants étaient de pure race allemande. Il est également de toute authenticité que les troupes musicales hongroises, non point celles qui voyagent, mais celles qui restent en Autriche à Vienne,et dont le talent est supérieur aux autres, captivèrent son attention. Cette musique de « Zigeuner » qui, par sa hardiesse et sa mélancolie, est bien la peinture fidèle de leurs caractères aventureux et de leur humour, devait plaire à Brahms, en raison de la richesse et de la multiplicité de ses rythmes souvent contrariss,
de la curiosité des ntervalles et aussi de la prodigiense
abondance des enjolivures ou fioritures du thème mélodi:
que. Ce sont de véritables feux d'artifice que ces «Czardas »
aux combinaisons les plus variées, les plus inattendues,
où les mouvements binaires à 2/4 et 4, 4 alternent avec une
souplesse rare. Quelle grâce pathétique, quelle morbidesse
dans les introductions ( « Lassan » ou «Lassu »), aux tonalités mineures, et quelle verve endiablée, sauvage, s’accentuant en impérieux crescendo et en mouvements accé-
lérés dans les « Frischka », qui leur succèdent en passant au majeur! La belle sonorité des orchestres des chapelles tziganes, accrue par l'élévation du diapason normal enchantait celui qui, dans ses œuvres, a employé les harmonies les plus rares, les plus chatoyantes. Ce sont le violon et le zymbala(cymbalum) soutenus ou doublés par la contrebasse, le violoncelle, l’alto, le second violon, la clarinette quelquefois, la flûte beaucoup plus rarement, quien sont la base. À Vienne, Brahms fut à même d'étudier la composition de ces chapelles tziganes ainsi que leur musique :
l'impression profonde que cette dernière produisit sur lu;
l’amena à introduire dans ses œuvres symphoniques, surtout dans sa musique de chambre, l'élément hongrois, et il le fit avec un art consommé. Il suffirait de citer le «Finale » alla z1ngarese du premier quatuor (op. 25) pour piano et cordes, dont le motif rapide à trois temps est suivi de variations aux traits vertigineux.
S1 les œuvres de Dvorâk l’enthousiasmaient, par contre les œuvres d'Edouard Grieg ne lui plaisaient pas. Brahms ne pouvait certes pas ne point reconnaître l’habileté avec laquelle Edouard Grieg avait su utiliser les motifs populaires de son pays, dont le charme est indéniable ; mais ce qui devait moins le contenter, c'était la défectueuse architecture de ses œuvres de musique de chambre.
Parmi les compositions des maîtres anciens, celles d'Haydn semblaient avoir ses préférences, ét nul n’était plus charmé que lui,lorsqu’il entendait exécuterles quatuors à cordes du maître autrichien. Mozart était également un de ses dieux ; il se déclarait incapable de pouvoir l’imiter, et il disait : >» Nous ne pouvons plus écrire aujourd'hui aussi bien que Mozart ; mais ce que nous devons, c'est nous efforcer d'écrire comme lui. » Les Noces de Figaro étaient, à son point de vue, l’œuvre d’art la plus belle, la plus extraordinaire et inimitable. Malgré les grandes innovations introduites dans ses Symphonies et sa musique de chambre, Brahms avait gardé un culte pour la forme classique, dont on sent du reste l'influence manifeste en son œuvre.
Sa collection de manuscrits était fort belle ; on remarquait notamment‘ plusieurs quatuors d’Haydn, la Symphonie en sol mineur de Mozart, des pages de Beethoven, Schubert, Schumann, etc.
Particularité bien caractéristique : Brahms ne conser-
vait dans ses archives que les critiques malveillantes émises sur ses compositions *
On sai: que, dans la saison d'été, il affectionnait le pays du Salzkammergut.C’était tantôt à Gmunden, tantôt à Ischl qu'il séjournait : la tranquillité dont il jouissait, les beaux panoramas des lacs et des montagnes si pittoresques de cette région lui permettaient de se livrer avec joie à la composition. Cette belle et splendide nature est, pour le musicien doublé d'un poète, une matière à rêveres, plus encore, une inspiratrice. Un admirateur du mattre, M. Victor Miller, a installé dans sa villa Aicholz à Gmunden, que Brahms fréquentait souvent en les dernières années de sa vie, un musée intime où ont été réunis des objets ayant appartenu au maître, no amment les diplômes, adresses portraits en gravure ou en photographie, bustes, plusieurs manuscrits de ses compositions, puis le journal de sa vie, tenu par années, et nombre de ses lettres. Une salle de ce petit musée reproduit exactement l’intérieur de la très modeste chambre que le maître occupa à Ischl, en la rustique demeure de son ami Gruber, de 1880 à 1896. On y retrouve la petite armoire dans laquelle Brahms renfermait ses manuscrits le moulin dont il se servait pour préparer lui-même son café, et jusqu'au iit très étroit dont il ne voulut jamaïs se séparer, parce qu’il lui avait servi en sa jeunesse. En outre, M. Victor Miller fit décorer la façade de la villa de Gmunden d'un buste de Brahms, œuvre du sculpteur Hegentarth ; le socle, sur lequel 1l se dresse est flanqué de deux lions de style roman.
Comme d’autres compositeurs iln’oubliapas decomprendre dans ses villégiatures la Suisse, et c’est à Thun que fut composée la Sonate en la pour piano et violon. Nous avons
vu quels horizons lui ouvrirent ses voyages en Italie avec des amis fidèles.
Sur l'invitation du duc, Brahms vint souvent à Meiningen, où sa musique fut exécutée sous la direction du chef d'orchestre, maître de chapelle de la Cour, Fritz Steinbach. Ce fut, du reste, dans la capitale du duché de Saxe- Meiningen qu'eurent lieu les fameux festivals des trois B. (Bach, Beethoven, Brahms).
Les voyages ne furent pas pour lui une simple distraction ou un repos après les fatigues de l’hiver. Il y trouva aussi la satisfaction du désir qu'il posséda toujours de s’instruire. Sa culture était supérieure ; c'était un lecteur assidu. La littérature allemande, l’histoire, la Bible, les livres relatifs aux Beaux-Arts n'avaient pas de secrets pour lui; mais le roman ne l’intéressait point.
Une dernière anecdote assez originale et peu connue nous a été narrée par M. Edward Speyer, l'amateur de musique si distingué, le passionné collectionneur d’autographes ; elle a trait au portrait qu'Ingres fit du compositeur Cherubini, et qui est actuellement au musée du Louvire. Parmi les images des grands maîtres de la musique qui ornaient les murs de l'appartement de Brahms à Vienne se trouvait la lithographie du dit portrait: de Cherubimi, maître dont Brahms était un des plus chaleureux admirateurs. Il paraît qu'il avait pris en aversion la muse qu'Ingres avait donnée comme compagne à Cherubini. Pour la faire disparaître, il avait trouvé le moyen, aussi simple que radical, de la cacher complètement sous un morceau de papier d'emballage, de manière à ne laisser voir que le portrait de Cherubini.
Avant de clore la première partie de notre étude sur le grand maître allemand, nous voudrions tracer une es-
quisse de cette figure, moralement et physiquement si bien trempée.
D'une taille bien au-dessous de la moyenne, Brahms avait une tête superbe,rayonnante de génie, Elle concentrait toute l'attention, et qui l'avait vue une fois ne pouvait l’oublier. Ia barbe, devenue blanche en ses dernières années, s’étalait amplement sur la poitrine ; le front, largement développé indiquait celui d’un penseur, s’il en fut. Le nez était régulier; les yeux, d’une belle limpidité, vous regardaient bien en face. Il portait les cheveux un peu longs et rejetés derrière la tête, de manière à laisser au front et aux tempes toute leur amplitude.
Il était donc de petite stature et de forte corpulence La démarche était lourde et, disait Hanslick, celle d’un: étudiant.
Nous avons fait connaître de notre mieux l’homme et sa vie ; il nous reste à révéler l'artiste et son œuvre.