‹ Johannès Brahms, sa vie et son œuvreChapitre 24 sur 50 · SCHUMANN · texte numérisé non relu

SCHUMANN

Dans ses « Essais d^ psychologie contemporaine » M. Paul Bourget, auquel il faut toujours revenir lorsque Von étudie l'âme humaine dans ses facultés et ses opérations, a écrit ces lignes admirablement justes : » Nous ne racontons que notre songe de la vie humaine, et, en un C;rtain sens, tout ouvrage d'imagination est une autobiographie, sinon strictement matérielle, du moins intimement exacte et profondément significative des arrière -fonds. Notre pensée est un cachet qui empreint une cire et ne connaît de cette cire que la forme qu'il lui a déjà imposée (i). »

Johannès Brahms n'a pu échapper à cette loi naturelle* A travers tous ses ouvrages, deux sentiments très carac4 téristiques dominent : une grande, bonne et atltîrère no-i blesse, puis un singulier humour. Cette dualité existe pareillement dans sa vie, et les pages que nous lui avons consacrées dans la première partie de cette étude la mettent en haut relief. Son œuvre et son existence marchent parallèlement* Que de fois, lorsqu'il y eut exception à la règle, ne s est-on point étonné que telle œuvre eût pu être créée par tel homme, tant il, y avait[ désaccord entre le

(I) Essais de psychologie contemporaire* — Etude sur G. Flaubert, t. i, p 1 1 5 .

producteur et la production ! Les exemples ne manquent pas pour signaler chez Brahms la similitude entre Thomme et Tceuvre ; nous en citerons quelques-uns pris à travers ses partitions, les uns de gravité, de tendresse, les autres d'humour exquis. En écrivant ses admirables compositions, il raconta le songe de sa vie et, en cela, il suivit un grand modèle, Beethoven.

N'est-ce pas la majesté qui domine dans le beau chant de V Adagio de la Sonate pour piano et violon op. 78 ? Présenté d'abord par le piano, ce thème qui, après l'épisode de bravoure en majeur et le retour au mineur se terminant par un point d'orgue, sera repris par le violon en doubles cordes, — offre le beau et austère caractère de l'instrument cher à Brahms, le cor. Cet Adagio est immédiatement suivi de V Allegro molto moderato^ dont le motif doux et carej^ant n'est que la paraphrase du délicieux Lied A la Pluie, du même compositeur. Admirable tendresse à côté de la plus superbe gravité ! Voulez-vous un exemple frappant d'humour ? Prenez VAndante tranquillo de la Sonate pour piano et violon (op. 100 ,\ Vous y découvrirez d'abord une phrase à 2/4, douce complainte, murmurée doucement et lentement, se terminant en suspension pour donner brusquement la place à un Vivace à 3/4, sorte de badinage semblant se rire de la grâce du motif précédent, et que l'on pourrait comparer à la sérénade si mordante de Méphistophélès dans la Damnât 'on de Faust de Berlioz, écrite également en un rythme à trois temps : « Devant la maison de celui qui t'adore, petite Louison... » N'est-ce point encore un modèle frappant de gravité empreinte de tristesse, de mystère, que l'étonnant Adagio du Trio en mi bémol pour piano, violon et cor (op. 40), sorte de Requiem où, par moments, le clavier fait en--

Page 1