XII JOHANNÈS BRAHMS
liste des musiciens d'aujourd'hui. Le frère du défunt^ M. Albert Imbert, fin connaisseur en musique et violoncelliste distingué, a bien voulu me charger de présenter ce volume au public.
J'avoue que la tâche m'embarrasse un peu, car, si j'admire Brahms par endroits, je ne suis pas, comme nctre regretté ami, un converti de sa musique, et mon initiation insuffir santé ne saurait prononcer sur lui un jugement définitif. Je me contenterai donc de noter quelques-unes des impressions que me firent ses œuvres. Ce que mon appréciation aura de subjectif et d'incomplet fera comprendre d'autant mieux tout le prix du livre de Hugues Imbert, qui éclaire le maître par tous les côtés et à fond.
J'appris à connaître Brahms, il y a des années, par ses lyieder, qui sont peut-être les plus brillants joyaux de son œuvre. La voix charmante d'une femme, musicienne dans l'âme et artiste dans toutes ses fibres, me les chantait fréquemment et m'en détaillait les beautés secrètes, multiples et chatoyantes. Il y avait là, sous une forme sévère et toujours chaste, de la profondeur et du rêve, de hautes tnvolées, une noblesse parfaite avec une fréquente aspiration à la majesté, une poésie subtile, enfin des nouveautés rares dans les harmonies et les contrastes savants de la voix et de l'accompagnement. On y reconnaît le disciple de Schumann, mais un disciple indépendant, génial et novateur. Pourtant, faut-il l'avouer, jamais je n'éprouvais, à l'audition d'un lied de Brahms, cette émotion spontanée et poignante que nous donne si souvent l'auteur de Amour de Poète et de Amour et Vie de la Femme. L'âme suivait à distance l'esprit ébloui. Le cerveau vibrait ; le cœur n'était qu'effleuré. C'était un art plus intellectuel qu'émotionnel, mais, après tout, un art comme un autre.
PRÉFACE Xlir
A la premièreauditionde je ne sais plus quelle symphonie '■ **/^J/ll^ de Brahms, je fus frappé davantage de ce qu'il y a d'un peu artificiel et voulu dans sa musique. Technique de premier ordre, harmonie riche, instrumentation hors ligne, très supérieure à V instrumentation terne et sans perspective de Schumann. Mais le sens de ces timbres, mais le but de ces motifs m' échappait. Un phénomène singulier, dont je suis loin de vouloir faire une règle pour les autres et qui dépend d'une particularité de ma nature, m'a parfois servi de pierre de touche pour la musique instrumentale. J'imagine que les musiciens de profession trouveront ce diapason ridicule et j'ignore sa valeur ; mais il est pour moi la source des émotions les plus merveilleuses, et m'a fait comprendre dans une certaine mesure le phénomène de l'extase. Lorsque la musique instrumentale m'émeut, elle crée en moi une succession d'images lumineuses qui sont en général de la plus idéale beauté, et cela sans le concours de ma volonté, d'une manière immédiate, impétueuse, envahissante. Des paysages défilent, des figures humaines surgissent, des scènes dramatiques se déroulent comme au coup d'une baguette magique, La fantasmagorie mouvante et animée dure autant que l'émotion. Quand celle-ci faiblit ou cesse, les images se brouillent et disparaissent. Eh bien, en écoutant les symphonies de Brahms, je me trouvais en présence d'un édifice harmonique construit selon toutes les règles, admirable sans doute, mais je n'étais pas ému, et je ne voyais rien. Cela me semblait de la musique abstraite.
Quand je faisais part d'impressions analogues à mon ami Hugues Imbert, je voyais une ombre passer sur son front serein et un chagrin profond, une sorte d'angoisse obscurcir son œil si limpide et si bon. Alors, comprenant que je l'afffigeais, et me sentant d^ ailleurs un profane, je