I. V. Appendice (b
cependant on csl Ueurcui de songer que l'on paye des gens pour le découmr, TiUTôter, le condamner et le pendre. En Angleterre, quand Fauteur d'un crime demeure inconnu, la police fait couvrir la ville de placards offrant une récompense de 100, 200, SOO livres sterlings, selon la gravilé du crime, à quiconque dénoncera le criminel et aidera la police à l'appréhender et à le convaincre de son crime. Ce moyen réussit souvent, surtout en Irlande parmi les Fénians. Le délateur, principalement celui qui est lui-même accusé et se tire d'affaire en dénonçant ses complices, Vàpprover, a toujours joué un rôle important dans l'histoire du crime en Irlande.
Les pendus ne souffrent pas, disent les Anglais, la mort est instantanée. C'est possible, mais la corde rompt souvent, et j'ai Vi plus d'une foia Marwood manquer son cour. 11 y a longtemps, cependant, qu'il pratique: il devrait, à l'h^ire qu'il est, connaître la ficelle.
A propos de pendus :
Lorsque le schah de Perse visita l'Angleterre, en 1873, il voulut voir comment on s'y prenait pour exécuter les criminels. C'est toujours inté^ ressaut pour un monarque oriental. Accompagné d'une sui'-e nombreuse, il se rendit à Newgaie, la Roquette de Londres. Grand fut son désappointement, quand il apprit que la corde donnait
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instanlanéiuent la mort. Les princes de l'Orient aiment que ça dure quelque temps. Cependant Il consentit à voir opérer la machine, et il pria le gouverneur de la prison de vouloir bien exécuter un criminel devant lui. On lui répondit qu'il n'y en avait malheureusement pas pour le moment. D allait se fâcher, quand, se ravisant. U s'écria : « Oh! qu'à cela ne tienne, je vais vous prêter quelqu'un Je ma suite. »
On en rit encore à Londres.
Le due!. ^ Duel en perspective. — La polygamie. — Un bon chrétien polygame et charitable. — DifTérenies manières d'envisager une question. ~ Le chantage des rues et des parcs. — L'Eldorado des Ûious.
Le duel est traité, par la loi anglaise, comme un cas ordinaire de meurtre, s'il y a mort, ou de tentative de meurtre, s'il y a blessure. L'Anglais trouve éminemment ridicule l'homme qui, après avoir reçu une insulte, va se faire admioistrer six pouces de fer dans le ventre comme compensation. Dans la basse classe, une insulte se paye comptant par un de ces coups de poing comme John Bull seul sait en allonger. Dans les classes bien élevées, on va devant les tribunaux, et Ton se fait adjuger des dommages-intérêts. C'est sensé. Au moment où j'écris ces ligaes.
un sculpteur vient d'être condamné à payer 150,000 francs à un confrère pour avoir dit de lui, dans un journal, qu'il n*était pas Tauteur de tous les tableaux qu'il avait signés. Nos grands duellistes de France ne seraient en Angleterre que de tristes héros de cour d'assises. Il n'est rien tel qu'une bonne amende de quelques milliers de francs, pour enlever à l'expression du visage ce caractère poétique et chevaleresque que lui donne une épée à la main. Le duel, en France, est pris au sérieux, il y vi\Ta encore longtemps.
Voici, pour ma part, comment je comprends le duel : t Monsieur, écrivit il y a quelque temps un journaliste allemand à un confrère de Saint-Pétersbourg, votre article sur les femmes allemandes est infâme. Je regrette vivement que la distance qui nous sépare m'empêche de vous soufflelter comme vous le méritez ; je vous prie donc de vouloir bien agréer l'intention pour le fait, et vous considérer comme bien et dûment soufflette par votre humble et obéissant serviteur. 9 — c Monsieur, répondit le journaliste russe par le retour du courrier, au moment où vous m'avez souffleté, j'ai eu l'heureuse idée de tirer un revolver de ma poche, et de vous faire sauler la cervelle sur place; je vous prie en conséquence de vouloir bien vous considcror
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comme bien et dûment tué et enterré. Votre très humble et obéissant serviteur. »
Le polygame, au contraire, qui est puni en France de cinq à dis ans de travaux forcés, en est quitte en Angleterre pour quelques mois d'emprisonnement; le plus souvent il est acquitté. Dans ce pays où la désertion dans le ménage est si fréquente et le mariage si facile à contracter; où le registre de l'État civil est chose inconnue, la personne inculpée peut toujours plaider, avec beaucoup de chances de succès, le départ de l'époux ou de l'épouse, et l'igaorance de son existence. On part, au Canada, en Australie, dans la Nouvelle-Zélande; on fait naufrage; ou bien, si l'on arrive à bon port, on ne donne plus de ses nouvelles; voilà ce qui se passe journellement. En France, avec notre organisation administrative, un débiteur, un banqueroutier ne va pas bien loin; en Angleterre vous mettriez plus facilement la main sur la queue d'un moineau.
Les lois et les cout,umes anglaises, d'ailleurs, portent au mariage. Le concubinage est chose assez rare, excepté dans les basses classes; les formalités du mariage sont si élémentaires que cela ne vaut vraiment pas la peine de s'en dispenser, et alors, au lieu de prendre maîtresse, on épouse*
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Un Anglais peut épouser la sœur de sa femme saiiâ s'engager à rien. Il la mène à l'église, la présente au ministre comme Hiss une telle, et réponse. Le mariage est illégal, et il peut impunément se remarier à qui bon lui semble.
J'extrais les lignes suivantes d'un interrogatoire subi par un témoin. C'est l'aYOcat de la défense qui pose les questions. Pierre Clioppart s'écrie, dans le Courrier de Lyon : t Témoin, ça va bien, mon vieux l témoin, c'est une position sociale I d En Angleterre, ce n'est pas une position fort enviable, je vous le garantis. Que vous soyez témoin à charge ou à décharge, vous aurez à passer entre les mains de l'avocat de la défense, ou entre celles de l'avocat de la partie adverse, et vous passerez un mauvais quart d'heure. Jugez-en plutôt :
« Avocat. — Vous avez plus d'expérience des femmes que l'accusé, je crois?
Témoim. — Non,
Avocat. — Vous vous êtes marié en 1875?
Témoui. — Je désire ne point répondre à cette question.
Avocat. — Mais il faut que vous y répondiez.
T^om. — Eh bien, je crois que oui.
Avocat. — Avec mademoiselle Mary Jane £• n'est-ce pas î Témoiw. — Oui.
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Avocat. — Vit elle encore ?
Témoin. — Non, elle est morte; (se reprenait) je veux dire, c'est-àdire.-... clibien, oui, elle vit encore.
Avocat. — Vous 6tes*vou8 marié en 18'9 ?
Témoin. — Oui.
Avocat . — Avec Mademoiselle E. A. ?
Témoin. — Oui ; je m'étais marié en secondes noces avec la sœur de ma femme; ce mariage était illégal.
Avocat. — Ça fait trois, n'est-ce pas? Quel igc avez-TOus?
Témoin. — Trente-deux ans.
Avocat. — Quand votre première femme est elle morte?
Témoin. — En 1876.
Avocat. — Et cependant tous avez épousé \ sœur en 187S.?
Témoin. — Oui.
Avocat. — Sont-ce là les seules femmes q vous ayez épousées?
Témoin. — Oui.
Avocat. — Vous en êtes bien sûr?
Témoin. — Parfaitement sûr.
Avocat. — Vous nous dites que vous cro l'accusé coupable. Comment se fait-il que v laycz traité en ami, jusqu'au moment m^ où il a été arrêté 7
JOHN BULL BT SON IlI 149
TÉMOIN. — Je ne vois pas pourquoi Ton ce^ serait de traiter en ami un homme qui a commis une faute. Je resterais Tami d*un homme, eût- il commis le plus grand crime au monde, si, en agissant ainsi, je pouvais en quoi que ce fût, lui être utile.
Atocat. — Quoi! môme s'il avait épousé la sœur de sa femme, et qu'il Teût abandonnée ensuite ?
Témoin. — Certainement.
Avocat. — Vous êtes un excellent chrétien, }ele vois; mais di tes- nous... .r etc.»
J'extrais des journaux les lignes suivantes : < HammersmUh Police court (3 mars 1883). «- Un soldat est accusé de bigamie. Le premier témoin, un policeman, dépose qu'en emmenant l'accusé au poste, celui-ci lui a dit : « Je ne savais pas que je m*étais marié deux fois. J'ai été soûl pendant quinze jours, et je n'ai pas fait publier les bans de mon second mariage, ce n'est qu'hier que j'ai appris que je m'étais remarié jeudi dernier. »
Le magistrat. — Accusé, qu'avez-vous à nous dire?
Vaccusé. — Monsieur, je suis séparé de ma femme à laquelle j'alloue, par ordre de mon eolonel, un schelling neuf pence par semaine. Je vis avec une autre femme. L'autre jour celle-
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ci m'a menacé de jeter tous mes vêtements dons la rue si je ne l'épousais pas. Alors nous avons bu ensemble, et il parait que nous avons été au temple nous marier. Je ne sais rien de plus. c L'accusé est envoyé aux assises. »
Je lis, dans un cas du même genre, la déposition suivante (Exeter Westem News) :
Le juge au témoin : « Comment n'avez-vous pas eu honte de mener un homme soûl à l'autel ?
Le témoin, — Damel milord, quand il n'est pas ivre il ne veut pas m'époaser. »
Je connais un excellent Anglais qui s'est marié l'autre jour pour la quatrième fois et qui se trouvait être ainsi le troisième mari de sa nouvelle épouse. U n'a que soixante ans et compte bien arriver à la demi-douzaine.
U y a fort peu de vieux garçons en Angleterre. Tous les hommes s'y marient : par amour, par raison, voire même par devoir. C'est une dette q^u'ils payent à la société. Ce n'est pas qu'ils aiment la femme, car, à l'instar de Salomon, ils en disent généralement assez de mal. Les femmes ne pardonneront jamais au magnifique roi hébreu d'avoir médit des femmes, après en avoir épousé sept cents, et ajouté à ce nombre trois cents concubines. Les hommes, au contraire, sont d'avis que, mieux que personne, U en pouvait parler sciemmonL
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Une femme seule est plus en sûreté dans les rues de Londres qu'un homme seul. Une femme risque de se voir voler son porte-monnaie; un homme risque davantage : il risque sa réputa^ tion. Il se verra arrêter par une femme qui lui dira, d'un ton indigné : « Donnez-moi cinq schellings, ou je crie pour appeler le policeman. Vous m'avez insultée ! » Ou bien une jeune fille, une petite fille souvent, viendra vous demander poliment l'heure. Sans penser à mal, vous tirerez votre montre et vous vous verrez immédiatemeut accoster par plusieurs individus qui vous dévaliseront, ou vous accuseront d'avoir insulté l'enfant. Dans la crainte d'un scandale, vous aimerez mieux payer que de vous voir attirer dans une méchante affaire. D existe des milliers de gens qui vivent de chantage, qui ont continuellement l'œil au guet, et qui, à votre appaparence respectable, vous jugeront facilement victime de leurs machinations infernales. Je connais peu d'hommes à Londres à qui pareille aventure ne soit arrivée une ou plusieurs fois. Les parcs surtout, et les quais de la Tamise, sont des endroits que tout homme, qui tient à son honneur, doit bien se garder de fréquenter, même en plein jour. Ne vous asseyez jamais dehors sans être accompagné ; n'adressez jamais la parole à une enfant de la basse classe. Si*
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enfin, vous êtes tombé dans le piège, payez aa plus vite, n'hésitez pas un instant, car la police ne vous sera d*aucun secours et les magistrati des Polices . courts^ qui sont les fruits secs dq barreau aillais, vous diront tout simplement: t Je veux bien croire que vous ne soyez pas coupable, mais aussi qu'alliez-vous faire dam un parc ? » Textuel, je Paî entendu.
L'Anglais n'est pas flâneur. Quand il a fini ses affaires, il rentre chez lui d'un pas rapide, et ne sort jamais le soir. À la tombée de la nuit, les parcs et les endroits peu fréquentés de la métropole sont entièrement livrés aux voleurs et aux prostituées, et la police ne s'en inquiète point. U existe encore à Londres de vastes quartiers dans lesquels il serait dangereux de s'aventurer même à midi, sans se faire accompagner par des agents de police. Ce sont des objets de curiosité dans la capitale de John Bull, et les autorités de Scotland-Yard, c'est-à-dire de h préfecture de police, vous accordent toujours avec plaisir deux ou ti'ois guides pour aller leî visiter.
Si, dans cette fourmilière de près de cinr millions d'âmes, Scotlaad-Yard se mettait dam la tâte de supprimer les repaires de voleurs, i lui faudrait décupler, et plus, le nombre de policemen. On aime mieux s'en rapporter ài
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bon sens, à la sagesse et aux principes d*économie de la population respectable, qui trouve déjà les impôts bien assez lourds, et préfère éviter de 8*aventurer dans les parcs et autres lieux publics réservés aux ébats et aux opérations industrielles des filous et des traînées des rues.
Los décorés. — Rabans bleus et Jaanes. — L'armée. — Ce qui est admirable au pluriel est méprisable au singulier. Les uniformes. — Les volontaires.
Les Anglais se moquent beaucoup du nombre de décorés que l'on rencontre en France. En effet, leur nom est « légion ». On voit quelquefois à Londres des rubans rouges, mais ils restent invariablement incompris : ceux qui savent sou* rient ; les autres prennent ce hochet pour un ornement quelconque, une fantaisie de maniaque. Les Français décorés, qui habitent l'Angleterre, ne portent jamais leurs décorations. Il n'existe, cependant, aucune loi sur le port de décorations ou d'uniformes. Vous pouvez, en Angleterre, vous couvrir la poitrine de crachats et de rubans, vous habiller en général polonais, en amiral suisse, en Ë^ssais môme, personne
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ae criera à la cliie-en-lit. Vous pourrez vous rendre ridicule, mais vous n'aurez à craindre d'autre loi que le bon sens, d'autre juge que ropinion publique.
Les sujets de Sa Majesté britannique ne peu^ vent accepter de décorations étrangères qu'avec la permission de la reine, et, à l'exception des militaires en uniforme, personne n'en porte dans la rue. Quant aux décorations anglaises, elles ne sont guère données qu'à l'aristocralie, à larmée, et au corps diplomatique. Les fonctionnaires civils, les savants, les hommes de lettres, les artistes, n'en ont que rarement ; et, si ce n'est quelques souverains qui sont chevaliers du très noble ordre de la Jarretière, il existe fort peu d'étrangers qui soient décorés d'ordres anglais.
Quand je dis que l'on ne voit pas de décorés en Angleterre, je me trompe. Plus de six cent mille individus^ hommes conune femmes, portent un ruban bleu à la boutonnière. Ce sont des ivrognes qui ont fait serment de s'abstenir de liqueurs alcooliques, et de bons jeunes gens qui ont promis solennellement de ne jamais boire que de l'eau. Ces gens s'intitulent membres de la Blue ribbon Army. En Angleterre, on est vertueux quand on le peut; mais, qu'on le soit ou non, il est toujours bon de le paraître, et les jeunes Anglais de k classe marchande, les
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[xtits commis, les garçons de magasin, voire même les gamins des national schoolsy sont heureux d'avoir une occasion de se planter un o^rtilicat de vertu à la boutonnière. Vous voyez journellement dans les journaux des annonces telles que la suivante : t On demande un jeune commis; on désire un bon chrétien, et un membre de la Blue ribbon army^ de préférence. » Aussi le nombre des rubans bleus s'accroît-il tous les jours. Je lis les lignes suivantes dans un des grands journaux : t II se forme en ce moment i Londres une nouvelle b'gue contre l'ivrognerie. Les membres de cette ligue promettent de ne boire de liqueurs alcooliques qu'aux repas. Comme marque distinctive, ils porteront un ruban jaune à la boutonnière. » Si ceux-là se donnent des airs de vertu, je me demande le nez que vont faire les rubans bleus. Quoi qu'il en soit, bonne chance aux rubans jaunes !
L'Angleterre est une nation martiale, et non militaire. L'armée n'y jouit pas d'une grande popularité, et cela pour de bonnes raisons. Les oiBcicrs sont des gentlemen et des gens instruits; mais les soldats ne représentent le pays en aucune façon. L'armée est composée de grands et beaux gaillards qui se sont engagés pour n'avoir pas à travailler. La conscription est in-
conuue : est soldat qui veut. Quelle que soit sa bravoure, quelle que soît son intelligence, un soldât ne peut jamais devenir officier; il a obtenu son b&ton de maréchal quand il est arrivé au grade de sergent-major. Sa paye lui permet de vivre, et son bel habit rouge en fait la coqueluche des filles du peuple qui ne jurent que par lui.
L'amour de John Bull pour ses soldats est tant soit peu curieux. 11 leur fait des ovations, fait pleuvoir les décorations sur leurs têtes, quand ils rentrent en Angleterre, après (ui avoir arrondi ses propriétés; mais s'il va dans un lieu public, et qu'il y rencontre un tourlourou, il se sauve bien vite en s'écriant : « Cet endroit n'est pas respectable, on y reçoit des soldats. » Au singulier, le guerrier perd tout son prestige. Tel, qui admire des cheveux en masse sur la tète d'une jolie femme, ferait la grimace, s'il en trouvait un dans son potige, fût-il à l'objet de ses rêves.
L'uniforme, si populaire en France, est à peine connu en Angleterre. Préfets, maires, ingénieurs, fonctionnaires, employés, cochers, conducteurs, il n'est pas jusqu'au croque-mort qui n'ait, chez nous, son uniforme. Ici, à moins que vous n'alliez dans une caserne ou aue vous n'assistiez
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i une revue, vous verrez toujours les officiers en bourgeois. Les sous-officiers et les soldats seuls se promènent en uniforme ; encore leur est-il interdit do porter leurs armes. Les cochers, les conducteurs d*omnibus ont un chapeau et un paletot Louvrier lui-même ne porte ni blouse, ni casquette, l'uniforme du prolétaire, à la ville comme aux champs. Tous ont le même habillement ; ce n'est qu'au degré de saleté que vous pourrez juger de la classe à laquelle appartient riiomme.
Le commerce le plus florissant des quartiers pau\Tes est celui de revendeur. Dans les classes riclics, on porte les vêtements une ou deux seroainesy puis on les donne aux domestiques qui les portent ou les vendent. Tous ces habits, ces chapeaux, ces souliers^ après avoir changé de main, six, huit, dix fois, vous les retrouvez sur le corps des classes ouvrières, qui les por* tent jusqu'à ce qu'ils tombent d'eux-mêmes. Si je ne craignais d'aller sur les brisées de Figaro, je dirais que ces gens ne quittent pas leurs vêtements, ce sont les vêtements qui les quittent . Alors, les mendiants les ramassent et s'en afiublent tant bien que mal. II est de ces chapeaux à plumes qui ont leur odyssée. C'est l'esprit d'indépendance et d'égalité qui, mal compris, fait ici habiller les pauvres comme les riches.
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C'est pareillement un sentiment de fierté, Inea compris je crois, qui fait préférer aux classes laborieuses de France un vétem^t bon marché, mais neuf.
 Texception des élèves de Christ's Hospital, qui portent encore le costume des étudiants de Tépoque d'Edouard VI, bas jaunes et soutane bleu foncé, les collégiens n'ont pas d'uniforme, si ce n'est pour les jeux athlétiques, alors qu'il devient nécessaire, en champ clos, de se distinguer des antagonistes auxquels on a envoyé un défi.
Les forces de Sa Majesté comptent, indépendamment de l'armée régulière, de l'armée de réserve et de la milice, environ quatre cent mille volontaires. Ces guerriers, fort inoffensifs, du reste, sont, pour la plupart, des jeunes gens employés dans les maisons de banque et do commerce, heureux d'avoir une occasion de quitter leurs registres pour aller respirer, deux ou trois fois par an, l'air frais dis la campagne. Ils ne peuvent jamais être appelés à servir hors du territoire des îles britanniques, et comme, en Angleterre, les coups de soleil ne sont point à craindre, vis sont tous à peu près certains de finir leur existence, confortablement, dans leur lit. Les Compagnies d'assurance sur la vie ont, à leur
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inteatioD, un paragraphe assez méchant, selon moi : c La prime d'assurance est fixée à M»
Cette prime ne s'applique pas aux militaires, aux marins, et à tous oeitx dont la profession ou l'état met l'existence en péril . Les voimiaires, cependant^ paueni la prime ordinaire, >
Les langues anglaise et française. — Emprants réclpro» ques. — Unmentionables, -~ Écoliers anglais.
Les Anglais parlent fort peu les langues étrangères; mais c'est leur faute.
La dignité est pour eux l'objet de petits soins incessants. Toujours effrayés de la compromettre, ils ne vous donneront pas sur eux Favantage de la langue, si cela est en leur pouvoir. Je connais bon nombre d'Anglais qui parlent fort bien le français, mais qui préfèrent infiniment parler anglais avec les Français qui écorchent leur langue. Us s'imaginent qu'un homme parlant une langue qui n'est pas la sienne, est toujours plus ou moins ridicule... et ils aiment mieux naturellement que ce soit vous.
C'est en vain que vous leur direz : « Parlez, n'ayez pas peur. Que vous importo que Ton de-
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vine votre nationalité quand vous parlez français? Vous êtes Anglais, et vous avez raison d'en être fiers, ne craignez donc pas de le lais- 1er voir. » Un homme célèbre a dit : « Ne placez jamais votre confiance dans un Anglais qui parle français sans accent. » Cet homme célèbre n'est pas moins que M. le prince de Bismarck. D'un autre côté, l'Anglais sait fort bien que, partout où il ira, il trouvera un hôtel d'Angleterre ou un hôtel de Londres, et, si ses moyens le lui permettent, il se gardera bien de descendre dans un autre. S'il lui faut gagner sa vie en travaillant, il sait encore que la langue anglaise lui suffira en Angleterre ou dans ses colonies. Au reste, c'est un sentiment partagé par ses voisins d'outre-mer. Dans tous les pays qui peuvent nourrir leurs enfants on voit une certaine insouciance pour les langues étrangères. Il n'en est pas de même en Allemagne et d'ins d'autres contrées, où il est nécessaire d'apprendre le français et l'anglais pour vivre. Je ne parle pas de la Suisse qui a deux langues maternelles. Il est difficile de persuader à un Anglais qu'il n'étudie pas un art d'agrément en étudiant une langue moderne : ce n'est pour lui qu'un accomplishment, II a aussi, il faut bien le dire» à lutter contre des difficultés naturelles. Les voyelles françaises sont franches et bien accen-
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laées; les voyelles anglaises sont indécises. L'Anglais n'appuie jamais suffisamment sur nos toniques ; il prononcera notre mot plaisir toujours plus ou moins plamar. Au collège; on ne lui apprend pas le français parlé; on lui fait traduire TéUmaquey les œuvres de Rollin, de Barthélémy, ou ces Recueils de tt Contes à dormir (lobout », tels que ceux qui ont à moitié rendu fous des générations de professeurs et d'élèves dans les collèges de France. On lui fait aussi lire le Roman de la RoiCy voire même la Chanson de Roland; mais si vous demandiez à un collégien anglais de vous traduire : How do you do ? vous l'embarrasseriez beaucoup.
Les jeunes filles parlent presque toutes con« venablement le français en sortant de pension. Elles ont eu des institutrices françaises résidentes, qui leur ont parlé leur langue toute la journée. Et puis, chez la fenrnie anglaise comme chez la femme de tout pays connu, l'hypoglosse est mieux délié que chez l'homme : c'est un mécanisme plus puissant et mieux perfectionné. Jamais l'homme ne réussira comme la femme dans l'étude des langues.
Je disais un jour au proviseur d'un grand collège, en parlant d'un de ses élèves : « Vous avez là un jeune garçon qui parlera très bien le français, s'il veut s'en donner la peine; sa
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prononcialicn est excellente. » — Oh! cela ne m'étonne pas, me répondit-il, il est plein éPaffeotalion, »
En France, nous appelons tout homme monn sieur j sans distinction de nationalité. II n'en est pas de même en Angleterre. L'Anglais n'applique pas son mot mister aux étrangers ; il croit faire honneur aux Français, aux Allemands, aux Italiens, en leur donnant les titres de monsieur^ Herr, signer. Vous lirez dans un compte-rendu de concert : < Le trio a été admirablement joué par Herr Joachim, signor Piatti et monsieur d'Almaine. »
Monsieur est un mot que l'Anglais prononce invariablement très mal, malgré les efforts constants qu'il fait, et dont il faut lui tenir compte. Vous vous entendrez toujours appeler en Angleterre mossouj mossiéf mocAou, mochié, ou monnezire^ et vous devrez vous en montrer très flatté, car, au fond, c'est un compliment que John Bull croira vous faire : monsieur n'est qu'une corruption de monseigneur^ c'est donc presque le titre de milord que vous recevrez ainsi.
La langue anglaise s'enrichit tous les jours de mots français. De>Tais-je bien dire s'enrichit? Il me semble qu'au contraire une langue s'appauvrit
en empruntant à l'étranger, non seulement des mots, mais des phrases tout entières.
Le néologisme a envahi la Uttérature, le joamalisme, la conversation. Cet engouement est poussé dans certains romans jusqu'au ridicule. Au siècle dernier, après les victoires de Blenheim et de Malplaquet, Âddison se plaignait dtij& de cette irruption de mots français, et il demandait qu'on en interdît l'entrée de par la loi. Les puristes commencent à s'en alarmer des nouveau.
En France, ce sont des termes d'économie politique, de sport, d'industrie, de navigation surtout, que nous avons empruntés à l'Angleterre depuis près d'un siècle ; ce ne sont que des mots, et des mots, dont la plupart nous avaient été antérieurement empruntés par nos voisins, tels que budget^ tunnel Jockey, jury, fashion, etc., que les Anglais avaient eux-mêmes faits de boU" gette, tonnel (tonneau), jacquet, juré, façon, etc. Les emprunts que les Anglais nous font aujourd'hui sont plus sérieux; ce sont des phrases tout entières : à outrance, par eaxeUence, hors de combat . 11 y en a par centaines.
Les modes françaises, qui se sont imposées en Angleterre, s'y sont installées avec leur vocabulaire. De plus, les Anglaises, qui sont beaucoup plus facilement choquées par le mot que par la
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chose, oal trouvé cliarmaat d'éviter le mot anglais pour nommer certaines parties de Thabillement plus ou moins shocking. Les mots chemû*e, corset^ corsage^ veste, tournure^ etc. sont aujourd'hui des mots anglais. Tous les meubles indispensables de chambres à coucher portent aussi maintenant le nom français. Ces mots étrangers siéent bien au caractère euphémique de la langue anglaise» qui laisse toujours plus deviner qu'elle n'exprime, qui emploie des demimots, et tourne constamment autour du pot.
Un collégien français, qui n'a pas fait ses devoirs, dit à son professeur : tt Monsieur, je n'ai pas fait mon thème. » Pour apaiser la colère du maître et s'en bien tirer, il pleurnichera peutêtre ; le jewie écolier anglais, lui, emploiera des circonlocutions. « Monsieur, dira-t-il à son maître, je crains de ne pas avour appris ma leçon, » ou bien t je crois que je n'ai pas appris ma leçon; » il n'en est pas bien sûr.
Quand il en est bien certain, et qu'il a une excuse valable, il a plus d'assurauœ : « Monsieur, dit un jour un petit bonhomme à un professeur de mes amis, je n'ai pas bit ma version, grand'maman est morte hier soir. » — « C'est bon, passe pour cette fois, répondit le maître, mais dites bien à votre grand'maman que cela ne lui arrive plus. » Une autre fois, il apporta
aa thème plein de barbarismes et de solécismes. a C'est épouvantable, mon ami, ce que vou« m'apportez ce matin, lui dit le professeur.
— Monsieur, ce n'est pas ma faute ; c'est papa qui veut toujours m'aider. »
Ud professeur des plus éminents de langue et de littérature françaises en Angleterre me disait qu'il existait une classe de jeunes gens qui ne pouvait pas apprendre le français : les sournois, les tartufes, les enfants des puritains qui, en Eamille, ne haussent jamais le diapason au delà du chuchotement. Notre langue franche et hardie, dans le ton comme dans l'expression, s'arrête au gosier et ne passe pas entre ces dents qui ne se desserrent point, et sur ces lèvres qui s'entr'ouvrent à peine; il leur faut des phrases mdécises^ vagues, pâteuses, telles que l'anglais seul en admet. « Quand je vais examiner une classe, me disait-il, je promène mes yeux de visage en visage, et je découvre à l'instant ceux qui me donneront de bonnes réponses, ceux qui me répondront en français, si je le leur demande : ce sont ces bonnes petites figures ouvertes qui vous regardent franchement. Ceux qui me regardent en dessous, en faisant la grimace et en louchant, sont sûrs de leur affaire^ rien n'en sort. »
La langue anglaise se compose d'environ
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43,000 mots, dont 29,000 sont d origine latine, 14,000 de provenance germanique. La plupart des mots romans sont arrivés en Angleterre en passant à travers le dialecte normand. Eu présence de ces faits, il faut conclure que la langue firançaise doit être plus facile pour les Anglais que pour les Allemands, par exemple, qui la parlent cependant beaucoup mieux qu'eux.
U y a un élan a aonner, un mouvement — comme on dit en anglais ^ à créer. Les deux nations les plus libres et les p\is intelligentes du monde, unies déjà par tant de rapports d'origine et de langage, devraient se comprendre mieux et s'étudier davantage. Elles se respectent déjà ; encore quelques années et elles s'aimeront d*un amour dont aucune calomnie, dont aucune puissance terrestre ne pourra briser les liens.
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La colonie française. — Sociétéa françaises.
Il y a environ trente mille Français établis en Angleterre, et le nombre s'en accroît tous les jours.
ÂutreioiSy il y a yingt ans encore, pas davantage, les quelques Français disséminés dans la ville immense ne se connaissaient point entre eux. 11 suffisait de se dire Français à l'Ambassade de France pour s'en voir invariablement fermer la porte.
Tout homme est soupçonneux à l'étranger.
L'Anglais, sur le continent, ne fréquente pas ses compatriotes, du moins il ne les recherche pas. Who is he ai home? se dit-il à lui-même.
Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi à Londresi où la colonie française est nombreuse, laborieuse, compacte et unie.
iO
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lûdépendainment de la Société de Bienfaisance, de 1 Hôpital français et d'autres établissements d'importance secondaire, il s'est fondé à Londres, ea 1880, une société nationale française qui compte aujourd'hui près de mille membres.
Teitrais les lignes suivantes de ses statuts.
€ L'importance croissante de la colonie française en Angleterre, les intérêts considérables qu'elle y représente, ont fait naître le désir de créer une organisation capable de rassembler les éléments divers qui la composent, de les relier dans une pensée de solidarité commune, et de conserver parmi ses membres les sentiments élevés de patriotisme et d'humanité.
Article premier. — Il est formé une Société générale des Français résidant en Angleterre sous la dénomination de Société Nationale Française .
Articte M. — Elle a pour but spécial de créer des rapports d'estime et d'amitié entre tous ses membres, en leur donnant l'occasion de se connaître et, pour but général, la défense des intérêts de la colonie et l'étude des questions de philosophie et de morale.
Article 8. — Afin de faciliter le rapprochement des membres ayant des aptitudes ou des occupations communes, il est créé trois sections :
1® La section industrielle et commerciale , s'occupant des questions économiques;
2® La section scientifique et littéraire, chargée d'étudier les progrès de la littérature et des sciences.
3® La section artistique s'occupant des beauxarts et pouvant fournir, parle talent de quelquesuns de ses niembres, un attrait spécial aux réunions générales de la Société. »
Cette Société est appelée à rendre d'éminents services : ce que Ton ne peut faire individuellement, on le fait collectivement.
Ce ne sont pas non plus des intérêts matériels seulement que Ton sauvegardera ainsi : la Société Nationale entretiendra dans le cœur de tous ses membres l'amour et le souvenir de la patrie, que l'on oublie trop vite en Angleterre où chacun vit chez soi et pour soi.
La Société Nationale Française donne tous les mois soit un bal, soit un concert, soit une soirée artistique ou dramatique. On s'y réunit comme en famille; ce n'est plus, pour ainsi dire, l'exil, qui, pour être volontaire, n'en est que tout aussi triste : on se retrouve en France.
Espérons, cependant, que les Français ne seront pas trop exclusifs, et qu'ils continueront à étudier nos amis les Anglais. Beaucoup de Français en Angleterre poussent jusqu'au ridicule la haine de tout ce qui est anglais. J'en connais un qui demeure en Angleterre depuis tantôt
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Tingt ans, et qui se vanle de ne pas savoir on mol d'anglais.
fen sais d'autres, au contraire, qui se plaisent à dénigrer notie belle France chaque ibis qu*ils en ont l'occasion; qui ont altéré leur nom pour le faire paraître plus anglais, et qui n*ont qu'un regret, c'est de ne pas ayoir de bvoris rouges.
Il faut savoir rester dans un juste milieu.
Les Français en Angleterre ont une double mission : ils ont à hire connaître la France aux Anglais qui, à l'exception de ceux qui voyagent, ne la connaissent pas, et ils ont à nous faire connaître l'Angleterre, qui est encore pour nous l^tre dose.
Tenei, Tonlea-vons savoir ce que le livre de géogrq>hie le plus répandu dans les écoles anglaises raconte sur notre compte ? Écoutez bien :
Coraclére (France). — t Les Français sont gais, légers, et d'une moralité douteuse. Ils passent leur temps dans les cafés, pendant que leurs femmes font l'ouvrage dans les boutiques ou dans les champs, et un tiers au moins des femmes qui ont des enfants ne sont pas mariées. » Textuel, je n'invente rien. En vertu de ce principe que tout ce qui est imprimé est vrai, les enfants gobent toutes ces incongruités comme de la Bible; c'est de pareils matériaux qu'on
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leur bourre la tête. Le résultat, le voici : je Textrais de l'essai d'un enfant d'une école communale, qu'un examinateur a commis l'indiscrétion de me montrer. J'en garde le style : « Les commerçants anglais sont honnêtes, mais les commerçants français sont loin de l'être... Les déprédations commises toutes les nuits sur notre territoire par les corsaires français nous obligent à entretenir, à grands frais, toute une armée de garde-côtes. »
Nous ne sommes pas beaucoup plus avancés en France : a Gomment, m'écrivit un jour un compatriote auquel j'avais parlé d'un jeune aristocrate anglais qui partait s'installer en Australie, comment! il part en Australie! il va vivre avec les sauvages! »
M. Blanchard de Farges, consul général de France à Londres, dans un discours fort spirituel qu'il fit au Congrès des Professeurs de français en Angleterre, au mois de janvier 1883, s'exprimait en ces termes : « Messieurs^ je ne veux pas me laisser entraîner jusqu'à la politique, qui ne serait pas ici à sa place, et qui n'est ni de mon goût, ni précisément de mon domaine, mais je dirai, ou plutôt je répéterai, en restant uniquement sur le terrain des affaires, que si nous connaissions tous nos voisins d'Europe aussi bien qu'ils nous connaissent, nous
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nous épargnerions bien des mécomptes ou, tout au moins, bien des fausses démarches. C'est là un fait dont j'ai personnellement la preuve tous les jours, et, si ce n^est pas abuser de votre temps, je vous demanderai la permission de vous expliquer, en peu de mots, comment.
» Messieurs, chaque courrier de France m'apporte des lettres d'afi'aires par douzaines. Ces lettres font souvent mon désespoir, parce que j'ai la bonne intention de donner satisfactioa à leurs auteurs, et que malheureu^ment ils me mettent eux-mêmes hors d'état de le faire, en réclamant, pour la plupart, des impossibilités qui dénotent, de leur part, une ignorance extrême de l'Angleterre, de ses institutions et de ses coutumes. Les uns me demandent de sévir carrément, de mon autorité privée, contre un débiteur infidèle, ou ccmtre un filou, ce qui» à Londres, est souvent la même chose ; les autrels me réclament leur femme ou leur mari, leur fille ou leur fils, .abisolument comme si j'avais sous la main line brigade de gendarmes pour les faire appréhender au collet et les embarquer de forée, sans autre forme de procès; les phi0 nombreux sont ceux qui me donneat pour tâche de retrouver dans la grande fourmilière que nous habitons, une p^sonne quelconque, dont ils me donnent simplement le nom. C'eot râsiv
par exemple, qu'un conseiller municipal de province m'écrivait, il y a quelque temps, pour savoir de moi ce -qu'était devenue Miss Gordon, du Royaume-Uni, qu'il avait eu l'extrême avanbge de rencontrer aux bains de mer. C'est ains(i également qu'une honnête famille me demandait dernièrement des nouvelles d'un de ses membres, engagé, disait-elle, dans mes armées, et servant dans les colonies né-irlandaitet, 9
La Société Nationale Française a donné naissance à une autre Société non moins utile, je veux parler de la Société nationale des Professeurs de français en Angleterre. Les professeurs de langue et de littérature françaises dans les Facultés et les grandes écoles publiques sont des hommes éminents; mais, en dehors de ces grandes institutions^ il existe nombre de professeurs de talent qui, faute d'occuper un poste qui les mette en relief, se voient confondus avec des centaines d'imposteurs de toutes les nations, sans en excepter la France, qui se disent professeurs de français.
Un jeune et spirituel professeur de Londres a eu l'heureuse et patriotique idée de grouper tous les professeurs vraiment dignes de ce nom, et de former une Société ayant pour but, d'abord de
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développer et d'améliorer renseignement de la langue française, et d'en répandre la connaissance en Angleterre ; ensuite de créer une caisse de secours et de retraites pour ses membres infirmes et âgés. Cette jeune Société a pour président d'honneur notre grand Victor Hugo, et son Comité d'honneur compte nos savants et nos hommes de lettres les plus illustres. Un comité d'honneur anglais est en voie de formation, et tout semble présager pour cette intéressante association un avenir des plus brillants.
Malgré les besoins auxquels répondent les Sociétés que je viens de nommer, la colonie française n'est pas encore satisfaite, elle demande un lycée français. Nos compatriotes à Londres sont obligés d'envoyer leurs enfants aux écoles anglaises. Beaucoup d'entre eux sont mariés à des Anglaises, et les produits hybrides, qui résultent de ces mariages, sont perdus pour la France, et incapables même, pour la plupart, de parler français. On s'en émeut, et Ton croit qu'un lycée qui réunirait les avantages d'une instruction française et d'une éducation anglaise, répondrait à un besoin qui, tous les jours, se fait sentir de plus en plus.
Bref, la confiance est revenue, le patriotisme est sorti de sa léthargie, et la colonie française en Angleterre, qui s'accroît chaque année en
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nombre et en importance, sera avant peu une petite puissance capable de jouer un rôle de premier ordre au profit de la France et de l'Angleterre.
Le théâtre de la patrie de Shakespeare an xix* siècle. -« Drur.v-Lano. — Surrey Théâtre. — John Shaw et onie Français à Waterloo. — Lyceum Théâtre. — Ma* dame Modjeska et madame Sarah Bemhardt. ^ Uistr«S8 Langtry et les Tankees.
Le thé&tre en Angleterre est tombé» au XIX* siècle, aussi bas que possible. Gomment expliquer cela dans un pays qui a produit Shakespeare et dans lequel les poètes et les romandors fourmillent et sont excellents ?
La faute en est un peu aux auditoires, qui, 8*ils sont appréciateurs de l'art dramatique, ne le montrent pas en public. II serait de mauvais ton d'applaudir, encore plus de siffler au théâtre. J'ai entendu des artistes chanter horriblement faux, sans que le moindre murmure s'élevât dans la salle. John Bull regarde avec pitié cet artiste qui cherche à l'amuser; il le plaint de
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n'y point réussir, et il lui pardonne. U est magnanime.
Il ne s'associe pas à Faction, il sait qu'il n'est pas en présence de réalités. L'acteur qui chante avec goût, qui se passionne sur la scène, lui semble par-dessus tout ridicule : c'est un pauvre diable qui a, pour gagner sa vie et. • • « pour le servir f abjuré son cceur d'homme, »
J'ai vu, en Italie, l'auditoire corriger un ténor et lui donner la note quand il chantait faux.
En Angleterre, la basse classe ne ya pas au théâtre, elle l'ignore complètement. On n'entend pas ici les ouvriers chanter ou siffler les airs d'opéras comme chez nous où ils ont leurs acteui's favoris sur les boulevards. La basse Classe travaille, dépense son argent en bière et en giU; et va mourir à l'hospice ou dans le ruisseau, sans avoir même imaginé l'existence de l*art. La classe bourgeoise n'a point de goût pour le théâtre, et l'aristocratie ne va au spectacle que pour tuer le temps et y bâiller. Les gens intelligents restent chez eux.
De plus, les théâtres sont des entreprises particulières qui ne reçoivent aucune subvention do l'État. Le propriétaire, qui est généralement le principal acteur de la troupe, est peu ou point secondé. Même dans les premiers théâtreS| le»
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deux principaux rôles sont bons oo passables, le reste n'est pas supportable. D n-y a point d*école de dédamatioDy rien qui corresponde à notre Cousenratoire : on apprend le mé/tier au théâtre.
U résulte de tout cela que les célébrités littéraires ne cherchent point à briller au théâtre. Alfred Tennyson, le poète lauréat de TAnglcterre, a écrit un drame et deux comédies qui n'ont eu qu'un succès d'estime. Les acteurs savent mieux ce qui convient au public. Ils font eux-mêmes leurs pièces, qu'ils traduisent du français pour la plupart. Toutes nos pièces se revoient ici mutilées, et dans quel état, mon Dieu! Quels arrangements! Adapted from the Prench to iuit English tastêî
Il y en a d'originales. Voyez plutôt ce qu'on sert à John Bull. J'extrais, des journaux du mois d'octobre 1882, l'annonce suivante du théâtre de Drury Lane. La pièce est intitulée ; Courage.
« 69« représentation de Courage.
c( Courage. — Rôles les plus amusants ;
« Courage. — Scènes à vous donner la chaii de poule ;
« Courage. — Scène à vousfaire mourir de rire
« Courage. — Vous pleurerez, vous rirez ;
« Courage. — Tout cela en trois heures d( temps.
c 69^ représentation de Courage. — Retour de M. Auguste II. . ., le plus grand acteur — auteur — directeur qui ait jamais paru en Angleterre depuis les jours de David Garrick.
t 69^ représentation de Gouràgk.
Succès gigantesque; Cent tonnerres d'applaudissements; Deux cents éclats de rire; Effets merveilleux; Le plus grand succès de la saison, »
Tout cela est textuel. Ce n'est pas tout. Cet' industriel s'adresse ainsi, dans les journaux, au public anglais qu'il amuse et que, du reste, il connaît à fond : « Que tout honnête homme ou brigand, que toute femme, vertueuse ou légère, tombée même, aille voir ma pièce.
C'est une école de moralité. J'y montre que le crime, la perfidie, le mensonge peuvent bien triompher ici-bas pendant quelque temps, mais qu'à la longue ils doivent recevoir le cbâtiment qu'ils méritent. Je m'efforcerai toujours de rester digne du dépôt qui m'a été confié, et, sous ma direction, le théâtre de Drury Lane, le théâtre national par excellence, sera à jamais une école de morale. »
U y a, dans la pièce, indépendamment des assassi'>ats et des vols, un déraillement, un incen^Acf, une tempête, et la prise d'assaut d'uao
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banque, dont les carreaux de vitre sont réduits &} poussière!
Bon Monsieur Auguste I Heureux spectateurs !
Cest écœurant I
Je n'en veux qu'an autre de ce genre ; c'est l'annonce du Surrey Théâtre, celui-là un théâtre de tecond ordre :
Surrey Théâtre. — Sept actes de réalisme.
Il a fallu refuser samedi dernier 5^000 personnes ; les omnibus ont dû s'arrêter dans la rue à cause de la vaste multUvde de malheureux qui se sont vu refuser l'entrée. Ceux qui ont eu le bonheur de pénétrer dans la salle ont pu, haletants, jouir d'un spectacle inouï. L'horreur et la joie se peignaient alternativement sur leurs visages. Jamais la vertu n'a été plus triomphante, jamais le vice n'a été plus confondu^ qu'à ce vaste théâtre. »
Et p.us loin : « The most inhumant simious, horrible^ blood-curdltng, terrible^ savage^ weirdy fantasttc, numariy unearthly^ fiendish^ fasd-nating, répulsive, and attractive play ever produced or ever imagined. On commence à 7 heures 1/2 précises. »
J'ai vu, dans une pièce à grand spectacle, intitulée Waterloo^ le fameux John Shaw tuer
ses onze Français. La complaisance avec laquelle ces onze malheureux lanciers venaient se laire exterminer i'ua après l'autre par le terrible horse-guard était digne d'un meilleur sort.
Il y a cependant, à Londres, des théâtres sérieux. Dans la saison^ c'est-à-dire pendant les mois d'avril, de mai, de juin et de juillet, les plus grands artistes du monde se donnent rendez-vous à Covent-Garden et à Drury-Lane pour y jouer les œuvres des grands maîtres.
Le seul théâtre anglais qu'on puisse appeler sérieux est le Lyceum-Théatre. Le directeur, M. Henri Irving, est un acteur de talent, qui étudie ses rôles consciencieusement. U est excellent dans le drame, et quoique la critique anglaise soit assez sévère pour lui depuis qu'il a entrepris les rôles de Shakespeare, il n'en est pas moins vrai que c'est le meilleur acteur anglais, et le seul successeur des Garrick, des Kean, des Kemble, et des Macready.
n n'y a point en Angleterre de théâtre national qui corresponde à notre Théâtre-Français, et le besoin ne s'en fait pas sentir. On ne pourrait y jouer que du Shakespeare. Le théâtre de la Restauration est grossier, et la plupart des pièces des auteurs dramatiques de
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cette époque sont tirées des comédies de Molière; Wycherley, Congreve et Farquhar n'ontécrit que pour les maîtresses impudiques de Charles II, et le peuple d'aujourd*hui, si puritain encore» aurait k se boucher les oreilles.
Shéridan» au siècle dernier, a écrit deux comédies remarquables : V École de médisance et les Rivaux, Voilà tout.
C'est un fait étrange, incompréhensible, même dans ce pays de contrastes. Avoir eu Shakespeare et n'avoir rien d'autre dans sod répertoire national : Shakespeare, le roi des poètes, inimitable, inaccessible, une sorte de
demi-dieu et puis rien, mais rien. Les
Anglais donneraient plutôt leur empire des Indes que leur Shakespeare. Us ne peuvent pas se passer de Shakespeare, c*est ce qu'ils ont fait de plus grand.
Depuis trois ans nos excellents acteurs de la Comédie-Française donnent des représentations au théâtre de la Gaité pendant le mois de juin. Toute la haute société s'y rend. John Bull comprend-il bien notre Coquelin? J'en doute. Mais cela ne signifie pas grand'chose. Quand John Bull a payé sa guinée, il s'est amusé, même s'il n'a pas compris. J*eu vais donner comme preuve l'anecdote suivante:
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Madame Modjeska^ actrice polonaise, qui a joué en anglais avec succès plusieurs de ses principaux rôles au Haymarket et au Court-Théâtre^ avait été invitée à jouer dans un des grands salons de Londres. On la pria de réciter quelque poème en polonais. « Mais, dit-elle, voua ne me comprendrez pas, et... j'aime à être appréciée. » On insista tellement qu'elle se rendit aux instances de la compagnie, et, prenant une posture tragique, elle récita en polonais. John Bull et ses hôtes étaient stupéfaits d'admiration. Tout le monde sut le lendemain que madame Modjeska leur avait récité... les adjectifs numéraux cardinaux, depuis un jusqu'à cent.
Madame Sarah Bernhardt était en tournée de province cette année. Le jour où elle devait donner une représentation à Blackpool, elle fut prise d'un violent mal de gorge. Elle alla trouver son directeur: c Je ne pourrai pas jouer ce soir, lui dit- elle, j'ai une extinction de voix. — Qu'est-ce que cela fait? répondit Timpresario qui connaissait son public ; on veut vous voir, ne parlez pas, contentez-vous de gesticuler (textuel), on vous appréciera tout aussi bien. — Mais je ne suis pas une exhibition, je suis artiste, » repartit la célèbre comédienne avec indignation. Sarah est entêtée:
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au grand désappointement du directeur, elle ne joua pas et ne voulut pas se montrer.
Une dame de la Société anglaise, mistress Langtry, et une des plus jolies femmes de l'Angleterre, ce qui n'est pas peu dire, est entrée au théâtre au commencement de l'année. Après avoir joué, ou plutôt s'être montrée, une douzaine de fois sur la scène à Londres, elle est partie en Amérique. Tous les journaux de New-York s'accordent à lui refuser toute espèce de talent, cependant les Yankees payent leurs fauteuils d*orchestre cinquante et cent francs pour la voir. Les journaux anglais ont tous les jours des dépèches, donnant tous les détails sur les succès financiers qu'elle remporte. Le prince et la princesse de Galles lui ont envoyé leurs félicitations. Ce qu'il y a de bon, c'est que, tandis que mistress Langtry fait des recettes fabuleuses, madame Adclina Patti, qui est aussi à New- York en ce moment, fait relativement salle vide.
Les trois coups solennels qui précèdent, au Théâtre-Français, le lever du rideau, ne sont pas connus en Angleterre. Ici, entre chaque acte âHIanUet ou d'Othello, i! vous faut subir une polka ou un quadrille. En revanche, vous n*avez pas à redouter l'obsession de l'ouvreuse
de loges. De ces deux maux je préfère le quadrille, d'autant plus qu'il est compris dans le prix de la place et que vous pouvez aller fumer votre cigarette pendant qu'on Tadminisire à la salle. Autre avantage aux théâtres anglais : les entr'actes ne durent que quelques minutes, ôt à onze heures vous pouvez rentrer chez vous.
Vous ne l'avez pas volé»
Lm planof . — lia musique de chambre. — Les concerts. — Les oratorios. ^ Les festirals.
Il a'est pas jusqu'au savetier qui n'ait un piano dans son arrière-boutique. Si, à Londres, on vivait en appartonents, comme à Paris, Bediam, Colney-Hatch et toutes les autres maisons de fous n'y suffiraient pas, le piano les remplirait toutes. Chacun a sa maison, et le mal est moins grand.
Toutes les fenunes jouent du piano, je pourrais dire, sans exception; mais, si ce n'est en public, j'ai rarement entendu une feomie ou une jeune fille du monde qui jouftt de manière à faire plaisir à un amateur sérieux. Elles jouent sans expression aucune. Un de mes compatriotes et amis, M. B. professeur et compositeur distingué, qui enseigne le maudit instrument déjà
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nommé dans une des grandes institutions de jeunes filles à Londres, se plaignait un jour à la directrice de ce que ses élèves n'avaient aucun sentiment et jouaient sans expression. «Monsieur, lui répondit la dame, en souriant avec bienveillance, je 'ne vous ai pas engagé pour enseigner le sentiment à mes jeunes demoiselles.»
Pour le chant, c'est la même chose. On rencontre quelquefois de jolies voix; maid elles ne vous disent rien, c'est du bruit. Pas un geste ; pas un muscle du visage ne se détend ; c'est une action mécanique des cordes vocales, c'est on phénomène de physique.
J'étais un soir dans un salon où une jeune fille, qui avait voyagé en Italie et y avait appris la musique, fut priée de chanter. Elle chanta, avec beaucoup du goût^ ma foi, la romance d'Artlmr Sullivan : Let me dream again.
— a Elle chante très bien, cette demoiselle, fis-je à ma voisine.
— Oui, répondit-elle, en faisant une petite moue ; mais comme elle est affectée ! Ces roulements d'yeux, ces gestes, cette main sur son cœur, tout cela est fort inconvenant! C'est une actrice. »
Les Anglais qui savent ce qui les attend au salon, apprécient tellement la musique de cham* bre que le son du piano est le signal de la
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conversation générale. Quand le morcoaa est fini, on cesse de causer, et l'on dit au pianiste : « Thank you. »
Punch, qui connaît son monde, représente herr Bogulobuffski en train de jouer un morceau de piano. Voyant que la conversation est engagée partout, il s'arrête et dit à la maîtresse de la maison : a J'aime à croire que je ne gène point, et que je n'empêche personne de causer. — Oh ! du tout, répond mistress Poosonby de Tomkyns, du tout, continuez, je vous en prie. »
Les concerts publics, au contraire, sont excel* lents et très suivis. Tous les plus grands artistes se font entendre à Londres. L'orchestre du Palais de Cristal est pariait ; les concerts populaires de musique classique à St-James's Hall, les con* certs Richter, ceux de l'Âibert-Hall, de Covent- Garden, du Floral-Hall pendant la saison, ne sauraient être surpassés. On y entend mesdames Patti, Nilsou, Albani, MH. Joachim, Rubinsteiny Charles Halle, Faure, Nicolini, etc.
J'en passe et des meilleurs.
Ils y sont tous.
John Bull est fort attentif à ces concerts. H écoute de toutes ses oreilles. Vous vous demandez pourquoi il n'écoute pas herr Bogulobuffski au salon de mistress Ponsonby de Tomkynst
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C'est qu'aux concerts publics, John a payé sa place une ou une demi-guînée, et qu'il n'apprécie vraiment bien que ce qu'il paye, et ce qu'il paye bien.
L'oratorio triomphe en Angleterre; c'est la musique de prédilection de John Bull. Il aime ces sujets bibliques mis en musique. Regardez-le dans son fauteuil d'orchestre (profanation! il faudrait dire dans son banc d'église) ; il est immobile, il a les yeuK fermés, pour mieuK enteDdre, tout comme au sermon. 11 est heureux : il a Tair d'être venu au temple. L'oratorio est pour lui un avant-goût des délices qui l'attendent dans l'autre monde. Au Palais de Cristal on lui sert l'oratorio avec des chœurs de cinq mille voix. Plus il y en a, plus ça fait son affaire. « Oh ! s'écriait mon voisin à l'un de ces offices divins, les ItaUens, c'est très joli, mais, voyez-vous, pour l'oratorio, il faut des chanteurs anglais! » Je suis de son avis : tout comme»
pour faire un civet, il faut un lièvre.
Il est vrai que ces oratorios contiennent des passages magnifiques. U en existe qui ont été faits par les Haydn, les Uâadel, les Bach et les Mendelssohn. Mais un fait assez curieux, c'est que la plupart ont été écrits en Angleterre par ces grands maîtres allemands, peut-être sous l'influence du spleen ; c'est le brouillard de la Tamise mis en musique.
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Ud oratorio dure de trois à trois heures et demie. Dans les grands festivak de province, à Bristol, k Uereford, à Leeds, à Birmingham, on joue des oratorios pendant huit jours. On corn* mence par la Création; puis c'est Abraham.
Joseph S Élie^ Judoi Machabée^ le Messie, le Martyr d'Anlioehe^d^ArihvLT Sullivan, rOffenbach de TAngleterre, la Passion, Saint-^Paul, etc., etc. Les Anglais ne seront heureux que lonqu'ib auront mis toute la Bible en musique.
I. L*indignation avec laquelle Joseph repousse, en at bémol, les propositions malhonnôtes de madame Putiphar est épique I
Journalisme .'^Annonces. — Journalistes. — The Timei. — Punch. — Liberté de la presse. — La littérature anglaise. « Les rooiana. ^ La peinture. — Gustave Doré.
La yille de Londres possède^ à elle seule, trois cent cinquante journaux, dont cinquante environ sont consacrés aux nouvelles et aux questions religieuses : c'est le Chrétien, le Mande chrétien, le Héraut chrétien, la Chronique chrétienne, VÉre chrétienne, la Revue chrétienne, le Globe chré' tien, le Siècle chrétien, V Union chrétienne^ la Vie chrétienne, le Monde catholique, le Temps frotestant, V Étendard protestant, l* Univers, le Baptiste, tout le vocabulaire y passe.
Le Daily News, le Standard et le Daily Telefraph sont les journaux que vous voyez, le matin, à peu d'exceptions près, entre les mainfl de tout Anglais qui peut se permettre ce petit luxe à un penny. Ces journaux contiennent
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huit grandes pages à sept ou huit coloimes. Cinq de ces pages sont consacrées aux annonces ; c'est qu'ici tout s'obtient par la publicité. Les Facultés, les grandes institutions publiques, sont forcées, en vertu de leurs statuts, de faire savoir, par la voie des journaux, que telle ou telle de leurs chaires est vacante. Vous verrez, par exemple, l'annonce suivante : « Université de Londres,— Faculté des lettres, — La chaire de sanscrit est vacante. Émoluments tant» Envoyer les demandes^ accompagnées de lettres testimoniales, avant telle et telle époque. »
Professeurs de Faculté, journalistes, auteurs, institutrices, cuisinières, tous font des annonces; il n'est pas jusqu'aux amoureux qui ne réclament leurs maîtresses ou leurs amants volages par la voie des journaux. Ces derniers, pour mieux attirer Tattention du public, sont en tête de la première colonne de la première page. Je copie Tua de ces déchirants appels : « A. M. à J. C. E. -— Mon chéri, ne me laisse pas plus longtemps dans l'inquiétude. Je ne mange plus, je ne dors plus. Quoi qu'il soit arrivé, je te pardonne et dépose un baiser sur ton cher visage. Viens. » En voici un autre, il est moins romanesque : a A William F. R. — Pourquoi n'es-tu pas venu à notre rendez- vous? Je meurs d'envie de te voir. Envoie un mandat de poste à la même adresse.»
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journaux quotidiens dont je viens de parler sont des entreprises colossales. Les cor« respoodances et les dépêches, qui reviennent quelquefois à des prix fabuleux, ne sauraient se comparer à rien de ce que Ton peut lire du même genre sur le continent, où chaque journal appartient à un personnage politique dont il représente les opinions. Le Standard est Torgane du parti conservateur, le Daily News celui du parti libéral. Mais autant les correspondances et les dépèches sont supérieures à celles des journaux de Paris, autant les articles sont infé^ rieurs. Rien n'est plus lourd, rien n'est plus généralement dénué d'intérêt, que les leaders des grands journaux politiques.
Grâce à la liberté de la presse, le journalisme est, en Angleterre, une puissance formidable. D'un autre côté, le journaliste n'est pas, comme en France, une personnalité. Les articles ne sont pas signéS; et, à Texccption des gens du métier, personne ne connaît le nom d'un seul des rédacteurs du Times ou des autres feuilles périodiques..
Le roi des journaux de l'univers est le Times. Ses seize pages, dont onze sont réservées aux sinnonces, paraissent tous les matins et coûteat trois penoe on toente centimes. Ce journal^dont la réputation et l'influence ont été beaucoup
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surfaites, n'appartient à aucun parti politique. Vieille girouette grinçanteSon la voit tous les matins jeter son venin k droite et à gauche, à Teifroi général des feuilles continentales qui s'écrient : « Le Times dit ceci, le Times dit cela, s Cette feuille d'annonces, cependant, qui fait profession de connaître les secrets de tous les cabinets européens, y compris ceux de la Maison Dorée, n'a d'autre but que de faire de l'argent, et si elle représente un intérêt quelconquC; ce n'est plus que celui des gros baDr quiers de la Cité. A l'exception des Jérômi Paturot, à la recherche d'une position sociale qui lisent les annonces du Times dans les cabi nets de lecture, les clubs et autres établissemenl publics, la masse du peuple ne lit pas cet!
vieille gazette envieuse, pédante et hargneuse Punch (polichinelle), le Charivari de Londre est une petite feuille hebdomadaire, pleine < verve et d*humour, qui montre que Ton pe avoir de l'esprit sans être leste, encore moi grossier. Les caricatures sont admirables, elles ont ceci de bon qu'aucune mère de fami ne songerait à en interdire la lecture à sa fill J'ouvre au hasard : a Dis donc, papa, estque tu grandis encoPB t dit une charmante {
i. Cette boutade est de mon ami, M. G. P., le s rituel correspondant d'un journal de Paris.
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tite fille à un papa doDt la calvitie semble, en effet, prendre des proportions inquiétantes.
— Non, mon enfant, pourquoi ?
— Ah ! parce que voilà ta tête qui pousse à travers tes cheveux. i> Plus loin, c'est de la politique. Lord Beaconsfield, chef du parti conservateur au pouvoir, a fait venir à Londres le sultan de Zanzibar. < Ëh bien, maintenant que Votre Altesse a pu admirer une nation civilisée, j'espère qu'en rentrant dans ses États, elle ordonnera la suppression de la traita des nègres.
— Mon ami^ je ferai de mon mieux, seul^
ment, vous savez le parti conservateur est
très puissant là-bas. »
Et les caricatures! et les grands hommes d'État ! Comme Punch vous les habilIC; et vous les accommode à toutes les sauces 1 En sa qualité de bouffon, il se donne toutes les libertés avec un abandon sans pareil : ses espiègleries innocentes sont assurées de l'impunité.
n n'est point ici de limite à la liberté de la presse. Tout s'y contrôle, s'y critique, et cela dans les termes les plus crus, parfois les plus violents. Sentences trop rigoureuses ou trop douces, actes politiques et administratifs, tout passe par les Fourches Gaudines d'une critique sévère. Point de jugements, point de décisions
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qu'il bille regarder comme oracles. L'opinion publique juge en dernier ressort : elle a caractère pour connaître de toutes causes. Je ne crois pas qu'il se soit jamais élevé, en Angleterre, une voix pour proposer de restreindre la liberté de la presse, qui, dans un pays libre, est la corrilation de la souveraineté du peuple.
Le délit de presse, proprement dit» n'existe pas en Angleterre. Les délits, commis par la voie de la presse, sont considérés comme délits de droit commun, et punis comme tels.
Tout le monde sait lire en Angleterre, et tout le monde lit. Il n'est pas de petit savetier de village qui n'ait une petite bibliothèque, ou au moins quelques livres sur la table de son modeste parloir. Il faut bien en excepter la basse classe de Londres, mais c'est là un peuple à part, et qui ne se retrouve dans aucune autre partie du pays. En France, la femme du laboureur a son vieux livre de messe; mais il est en latin, que voulez-vous qu'elle en fasse? Ici, ces braves gens ont leur Bible; écrite dans un langage simple et élevé; tous l'ont lue et la relisent.
L'absence de livres dans les classes bourgeoises de France est frappante. Dans les classes inférieures, OQ se contente de la lecture des
Nouvelles diverses et du feuilleton du Petit Journal.
a Ce que j'aim* c'est du PUit Journal V poison, la croix d' ma mère.
Et plus y a d* noyés dans 1' canal.
Plus qu' ça fait mon affaire, >
dit la chanson, et c'est de pareil fatras que notre petit bourgeois se nourrit l'esprit. Tout Anglais, je le répète, a une bibliothèque ; de plus, il est généralement abonné à une bibUothèque publique qui lui fournit, pour la somme d'une gidnée par an, autant de romans qu'il m peut digérer.
Depuis trois cents ans, l'Angleterre produit une suite continue de monuments littéraires que, seules, la Grèce antique et la France peuvent se dispenser de regarder d'un œil d'envie. Une liste de princes ! C'est dans la poésie, Cbaucer, Shakespeare, l'immortel barde, Spenser, Karlowe, Ben Johnson, Milton, l'inventeur d'har-* monies à la voix puissante, Dryden,Prior, Pope, Gay, Young, ThompsoU; Bums, Thomas Moore, Walter Scott, Cowper, Byron, Shelley, Keats, Tennyson; c'est dans l'histoire et la philosophie. Bacon, Locke, Gibbon, Newton, Âddison, Swift, Goldsmith, Samuel Johnson, Hume, Smollett,
200 lOHlf BULL ET SON ÎLB
RobertsoQ, Burke, Hallam, Macaulay, Grote, Carlyle ; ce sont des romanciers tels que Fielding, Sterne, Cooper, Walter Scott, Lytton, Disraeli, Charles Dickens, Thackeray, Charlotte Brontê, George Eliot. Ainsworth et Antony TroUope viennent de mourir, et il semble qu'il faille maintenant s'attenj^re à une période de repos, ou, qui pis est, de décadence. Shakespeare a atteint des régions qu'il ne parait pas possible à l'homme d'approcher; Miltona rendu les vers blancs parfaits. Ces messagers des dieux ont passé, ils ne reviendront plus. En Allemagne, Gœthe et Schiller; en Italie, le Tasse, l'Arioste, et Dante ; en Franoe, Corneille, Racine, Molière, Voltaire et Victor Hugo; dans la Grèce ancienne, Homère, Eschyle, Euripide et Sophocle; autant de héros, de demi-dieux I Pareils au Messie, ils ont apporté sur la terre un message de l'autre monde. Ils ne reviendront plus, parce qu'ils ne peuvent plus revenir.
Le roman moderne, en Angleterre, n'est pas, comme en France, une peinture de l'invraisem' blable, mais bien une peinture de la vie, de la vie comme elle se passe tous les jours. Thackeray, le Balzac de FAngletcrre, a peint l'aristocratie anglaise ; l'inimitable Dickens, la bourgeoisie et le bas peuple; George Eliot a fait l'anatomie du cœur humain , après eux, il reste peu de chose
à dire. Le roman peut ici se mettre entre les mains de la jeunesse dont il ne fausse pas l'esprit, et, tel est le ton moral de la grande majorité de ces ouvrages, que peu de parents s'occupent de savoir quels romans lisent leurs enfants. Un collégien peut en toute sécurité apporter un roman au oellège, on ne le lui confisquera pas. Chez nous, on chasserait impitoyablement un élève dans le pupitre duquel on aurait trouvé un roman d'Alexandre Dumas, ou peut-être bien même d'Erckmann-Chatrlan •
Les Anglais ont l'amour de la peinture et sont d'excellents connaisseurs. Admirateurs de la nature comme ils le sont, conmient pourrait-il en être autrement ? La patrie des Josuah Reynolds, des Tumer, des Hogarth, des Landseer, compte encore aujourd'hui une légion d'artistes de grand talent : Frédéric Leighton, Hillais, Aima Tadéma, et bien d'autres.
La connaissance du dessin est beaucoup plus répandue en Angleterre qu'en France. Tout Anglais qui a voyagé a chez lui le journal illustré de SCS voyages. Toute jeune fille bien élevés sait croquer un paysage. Qui ne les a vues chez nous, sur nos plages, sur nos collines de Normandie, les pinceaux et la palette à la main ?
t02 JOHN BULL ET SON ILS
Les galeries de tableaux, que l'on reucontre à chaque porte dans Pall Mail et Old Bond Street^ sont les rendez >yous de la bonne société anglaise. On passe une heure charmante dans ces galeries, qui ne contiennent quelquefois qu'une demi douzaine de tableaux. Une des plus appréciées est la galerie Doré. Le grand artiste français, que la verve et l'énergie des compositions ont rendu si populaire, et que la France pleure encore en ce moment, était fort goûté en Angleterre. Ses grands tableaux religieux : la C7*ticifixiony les Martyrs^ YAscension, Christ quittant le Prétoire, Ecce HomOy l'Entrée du Christ à Jérusalem, le Rêve de la Femme de Ponce Pilate, font fureur à Londres depuis une dizaine d'années.
Voici la liste des principales galeries publi* qucs :
Society of British Artits,
City of London Society of Artiste,
Doré's Gallery,
Dramatic Fine Art Gallery^
Dudley Gallery,
Dulwich Gallery,
French Gallery,
Grosvenor Gallery,
Society of Lady Artiste^
National Gallery,
lOHN BULL ET SON IlB 90^
National Portrait Gallery^
Royal Academy^
South Kensington^
Society of Pointers in Water colours,
Inslitute of Pointers in Water colours.
Ces expositions de peinture sont Dayertes toute Tannée au public. Il en existe beaucoup d'autres, moins importantes^ que le public n'es< admis à visiter qu'à certaines époques d»
Vannée»
Lh grandef Èoolm publiqaet. — L'éducation. « Clubj de collégiens. — Héros de collège. — Jeax tthléliqaes. — Oxford et Cambridge. — Logic ^ ^r^iMMfilMJii Baculinum.
Développer les (acuités physiques de Fenfant, culliTer cfaei lui Tamour du bien par la liberté et la confiance, tel est le double but de Féducalioû dans les grandes écoles de l'Angleterre. On veot des gens instruits, mais Fon veut avant tout des honunes, des hommes vigoureux au physique comme au moral. Metu sana in corpore sano.
Aussi point de casernes; de l'air, des champs, des promenades libres. Point de cerbères, de maîtres d'étude et autres gardes-chiourme ; la conscience et l'opinion publique. Chaque élève doit être à sa place à l'heure des classes et des
lOHN BULL BT SON ÎLB 205
repas. Il n'en manque jamais à l'appel. A quoi bon faire Técole buissonnière? En dehors des classes, le jeune Anglais fait ce qu'il veat, va oa il veut. Quand nous autres, pauvres prisonniers, nous pouvions tromper la vigilance du porli» et courir chez le marchand de tabac d'en fiioe acheter dix centimes à fumer, nous nous croyions des héros de roman, ni plus ni moins. Nos camarades, à notre retour, s'empressaient autour de nous pour venir humer un peu l'air frais, l'air libre, que nous avions respiré un instant. La cigarette est inconnue dans ces grands centres d'éducation anglais. Si on la détendait aussi strictement qu'on le fait chez nous, on la verrait prospérer en Angleterre tout autant qu'en France. Il n'y a dans la fumée que l'attrait du fruit défendu ; permettez-le, il perd toute sa saveur» £ton,Harrow, Rugby, Harlborough, Wellington, toutes les grandes écoles sont en province, à la campagne. Ce sont de véritables petites villes, avec des parcs, des champs, au lieu de préaux. Londres ne possède que quatre de ces institutions : Saint-Paul, Christ's Hospital, Merchant Taylors et City of London School ; en- OQie le premier de ces grands établissements va-t-il être , l'année prochaine, transplanté, au milieu de terrains immenses , dans les environs de la ville. .
It
Le Head Uaster, ou proviseur, n'est point, malgré ses cent ou cent cinquante niille francs de traitement, un potentat inaccessible; bien au contraire, il connaît personnellement tous ses élèves. Tous les visages lui sont familiers. Les visages ! Et autre chose aussi ! car on fouette les moutards dans les écoles anglaises : c'est une des attributions du Head Master auquel on amène, pour recevoir ce châtiment, tout élève indocile. M. Taine fait observer qu'un proviseur de lycée français ne s'abaisserait pas jusqu'à fouetter un élève. C'est très joli ; mais, en Angleterre, on est pratique avant tout. En expulsant un jeune garçon d'un lycée pour la moindre infraction à la discipline, comme on le fait en France, on brise son avenir. Ici, on lui donne deux ou trois coups de verge et l'on n'en parle plus : péché puni est tout à fait pardonné. Bien qu'il ne s'en vante pas, le jeune Anglais ne se oroit pas déshonoré pour cela, le traitement est généralement salutaire, et le coupable peut rentrer dans les bonnes grâces de ses professeurs et conti- Duer ses études comme si de ri^i n'était.
Dans les PubUc Schools, point de routine, point d'avancement à l'ancienneté, cette i»înie donnée en France à la stupidité. Quand on élève est trop avancé pour sa classe, il est promu parle Head Master dans une classe supérieure.
J'ai VU, dans les Sixth Forms, qui correspondent à nos classes de rhétorique, des enfants de quatorze ans, de treize ans même. En France, il y a des élèves de mathématiques spéciales qui ne savent pas leur premier livre de géométrie, des élèves de rhétorique qui ne savent pas leurs déclinaisons. Ici, les classes sont composées de vingt-cinq à trente élèves au plus. Tous ont à être attentifs, tous profitent de la leçon du professeur qui peut ainsi s'occuper individuellement de ses élèves. Les classes des lycées fraaçais se composent de dix élèves de capacités remarquables que Ton prépare au grand concours, d'une vingtaine d'élèves qui suivent les cours tant bien que mal; et d'une cinquantdne de pauvres enfants négligés ou perdus qui n'apprennent rien, qui font tapisserie tout purement et simplement. En Angleterre, point de ces milliers de délits imaginés à plaisir pour agacer l'enfance et l'irriter. Je me rappelle avoir attrapé cinq cents vers d'Athalie, en rhétorique, pour avoir' demandé à mon voisin de me laisser prendre de l'encre dans son encrier.
En Angleterre, l'éducation d'un enfant intelligent ne coûte rien à ses parents. Il obtient facilement une bourse au concours. Quand il a fini ses études, il peut obtenir de son école une seconde bourse {exhibition) de 80 et même de
Chaque grande école a son journal, rédigé par les élèves les plus capaUes des grandes dasses. Ces journaux, fort intéressants, ma foi, ont un bulletin qui contient toutes les nouvelles concernant rËcole, le compte-rendu des séances des diiïércntes Sociétés, et des articles littéraires, des poèmes, qui sont lus par les élèves et aussi par les anciens élèves de FËcole, que cette feuille périodique tient au courant de ce qui se passe dans le collège où fls ont passé des jours heureux. Ces journaux tendent beaucoup à resserrer les liens d'amitié d'anciens camarades, et à maintenir l'esprit de corps dans l'institution.
Je crois qu'à tout prendre on attache une importance excessive aux jeux athlétiques. Je ne puis me résoudre à admirer ces jarrets et ces biceps que l'on tâte et sur lesquels on fait des paris, tout comme au pesage du champ de course. J'admire le développement des facultés physiques, mais je m'arrête aux coureurs, aux marcheurs de profession; je préfère un cheval. Plusieurs de ces jeux sont fort dangereux. Le jeu de ballon (football) est un jeu forcené de sauvages. Figurez-vous quinze forts grands gaillards de chaque côté d'un ballon, qu'il s'agit de laticer à coups de pied entre les deux gaules du camp opposé, qui se poussent, se bousculent, se roulent les uns sur les autres au risque de
s'enfoncer les côtes et de se briser la mâchoire, haletants, les yêtements en lambeaux, les épaules lacérées, les cheveux hérissés, la figure déchirée, ruisselant de sueur et couverte de sang et de boue, les yeux pochés mais brillants d'ardeur, car tout cela n'est rien auprès de la défaite. « Fine gante, sir I me disait un beau jeune homme, le premier latiniste d'une grande École, qui venait de l'emporter une victoire sur les quinze représentants d'une autre École publique, c'a été un peu dur, mais nous les avons brossés tout de même. Ils ne peuvent pas lutter contre nous, ils n'ont pas d*haleine. 9 Des centaines de spectateurs et de spectatrices font cercle autour du champ clos, applaudissant et encourageant les joueurs de leurs cris et de leurs bravos. Ce ne sont pas seulement les collégiens qui prennent part à ces jeux féroces^ ce sont les officiers, les gentlemen, c*est toute la jeunesse de l'Angleterre.
Le football et le cricket sont les deux jeux nationaux : le premier se joue du 1^ octobre an i* avril, le second du !•' avril au !«' octobre. Le crickety jeu beaucoup plus calme que le foot^^ haU et fort intéressant quand on en comprend bien les règles, consiste à viser avec une balte de cuir, trois jalons plantés en terre qia» garde l'adversaire armé d'une massue plate, servant k
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renvoyer la balle assez loin pour lui permettre de courir entre les deux lignes de jalons jusqu'à ce que la balle ait été retrouvée. Tels sont les jeux dont la jeune Angleterre se passionne et se grise. Malgré les accidents qui arrivent trop souvent, on conviendra que ces pass&-temps sont préférables à la lecture de Nana^ et aux conversations souvent obscènes de nos préaux de collège.
Pour montrer jusqu'à quel point on traite avec confiance les élèves des Écoles anglaises, je dirai qu'il n*est pas rare qu'un professeur dise à sa classe : c Demain vous m'apporterez une version que vous ferez, à ia maison, sans avoir recours au dictionnaire ou à la grammaire. Je tiens à voir- comment vous pourrez vous en tirer. » Aucun Head Master ne se permettrait d'ouvrir une lettre adressée à l'un de ses élèves; c'est par cette confiance, qui leur est inspirée dès les plus tendres années, qu'à quinze ans ils savent se conduire comme des bonmies. Le sang-froid anglais est merveilleusement fait pour déjouer les artifices des enfants : point de cris, point d'emportement qui les irritent et dont ils savent profiter, si vous leur permettez de remporter sur vous la victoire, en leur montrant qu'ils ont le pouvoir devons faire sortir de votre
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caractère. L'empire sur soi-même, cette vertu si émlBemmént anglaise, le self-control, c'est la qualité essentielle du professeur. Je ne saf rien de plus triste que la position d'un profes^ seur qui ne sait pas se faire respecter de ces petits tyrans impitoyables qu'on appelle les écoliers, cela doit produire à la longue des effets désastreux sur le cerveau. Je voyais, l'autre jour, dans un journal, qu'un élève avait, par son insolence et ses sarcasmes, poussé son maître à se brûler la cervelle. Moi, je l'aurais brûlée au jeune polisson.
Après avoir dit tant de bien des grandes écoles publiques, de quelles expressions pourrai-je me servir pour donner une idée des deux grands centres d'érudition de l'Angleterre, des universités d'Oxford et de Cambridge? Oxford surtout : Oxford, avec ses vingt collèges du moyen âge, ses musées, ses riches bibliothèques, ses peloises, ses parcs, ses arbres gigantesques au feuillage exubérant, ses clochers couverts de lierre et de vigne vierge, de chèvrefeuille et de clématite, ses longues et sombres allées en nefs de cathédrale. Tout ici respire un air de sainteté classique, et fait naître dans le cœur des idées de poésie, d'étude, de recueillement.
C'est à l'ombre de ces vieux chênes, sut la
Sli lORN BULL ET SON IlK
verdure la plus opulente que la nature ait jamais offerte aux yeux de l'homme, près de ces murs vénérables dont chaque pierre est historique, (jue le jeune Anglais vient terminer ses études. On ne peut voir ce spectacle grandiose sans se reporter en France, sans songer à notre pauvre et unique Sorbonne, si triste, si froide; à nos étudiants logés en garnis au quartier Latin.
Pas une fille de mauvaise vie à Oxford, me dit-on ; on veut que la jeunesse y soit libre et à Tabri du danger. Quand les étudiants ne sont pas à leurs études, ils sont au grand club de l'université, the Union, Là, ils ont tout sous la main : salles de lecture, café, billards, cabinets de travail; bibliothèques, jardins, et enfin la grande salle des conférences oii les membres, sous la présidence de l'un d'eux, se réunissent en parlement pour discuter les questions du jour. Dans Tété, les étudiants sont sur la rivière, dans des centaines de canots, chacun en costume de canotier aux armes du collège auquel il appartient.
La vie est chère à Oxford, et un étudiant n*y peut vivre à moins de six à sept mille francs par an ; mais comme je l'ai dit, les plus savants vivent aux frais de leurs collèges et des écoles publiques qui les y ont envoyés.
II faudrait un volume pour décrire les trésors
qui sont renfermés dans cette ville unique. La Bibliothèque Bodléienne, à elle seule, en fournirait le sujet de bien des pages. C'est elle qui possède le plus ancien manuscrit de notre yieiJle épopée naiionale du XI° siècle, la Chanson de Roland. Il m'a été donné de voir, de toucher ce précieux petit livre que plusieurs de nos anciens jongleurs ont porté dans leur poche ; je ne l'ai pas ouvert sans éprouver une émotion profonde.
Oxford a encore la réputation d'être un foyer de préjugés en matières religieuses. John Bright l'a dit : « Oxford, endroit renommé pour les langues mortes et les préjugés immortels ; famous for dead languages and undying préjudices. j> Cambridge est plus libéral et moins aristocrate. C'est Oxford qui a brûlé Latimer et Ridley, Macaulay le lui reproche: « Cambridge les avait faits, dit-il, Oxford les a brûlés . b II faut ajouter que Macaulay était ancien élève de Cambridge
L'université d'Oxford a été fondée au IX siècle par Alfred le Grand, et celle de Cambridge date aussi du moyen âge. L'Angleterre possède encore plusieurs autres universités : Londres, Durham, Manchester ; mais elles sont de fon* dation moderne, et ne jouissent pas de la ré-» putation des deux anciennes aima mater.
Oxford et Cambridge sont les pépinières des grands hommes de l'Angleterre, et il serait
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diflicile de dire laquelle des deux en a produit le plus; ces deux sœurs vivent dans la plus parfaite harmonie et s'encouragent mutuellement dans la voie du travail et de Thonneur. C'est d'Oxford et de Cambridge que sortent tous les ministres de l'église anglicane. Les prêtres sont donc ici à la fois des hommes instruits et des hommes du monde. Ils se marient et deviennent d'utiles citoyens. Le jeune curé est très recherché dans la bonne société : il n'a qu'à choisir la jeune fille qui lui plaît et à jeter le mouchoir, elle est à lui.
Les deux grandes universités se donnent en spectacle une fois par an à la populace de Londres, le samedi qui précède la semaine sainte. The University boat race^ la course des bateaux d'Oxford et de Cambridge est, après le derby^ le plus grand événement de Vannée pour le beUing toorld. Toute l'Angleterre porte à sa boutonnière un ruban bleu foncé (Oxford), ou un ruban bleu ciel (Cambridge), pendant une semaine. La course a lieu sur la Tamise, aux environs de Londres. Les deux bateaux sont manœuvres chacun par les huit meilleurs rameurs de l'université, que Ton a dressés à l'aviron pendant des mois.
Les héros populaires sont encore là, comme dans les liScoles publiques, les rameurs, les crick^
JOHN BULL ET SON iLK 217
ters et les meilleurs joueurs de ballon. Ainsi les deux universités concourent encore au fooi bail, au cricket et au billard.
Ce qui montre que ce n'est pas du grec et du latin seulement qu'on fait à Oxford et à Cambridge.
Ces Debating Societies des grandes Écoles publiques et des universités ont formé la plupart des grands orateurs de TAngleterre. Canning, Gladstone et cent autres y ont fait leurs premières armes. Ces réunions, qui pourraient donner à nos assemblées législatives une leçon de bon ordre et de courtoisie, se tenaient autre • fois, à Oxford, dans une petite ruelle étroite qu'on peut encore voir dans le voisinage de Wadham Collège, et qui se nonmie Logic Lane, C'était là que les antagonistes se donnaient rendez-vous pour y discuter des questions importantes de philosophie. Quand on n'arrivait pas à convaincre son adversaire, on se jetait sur lui et on l'assommait à coups de trique. C'était ce que l'on appelait Vargumentum baculinum.
a Dans les polémiques, dit Addison, la méthode consistait d'abord à se lancer des syllogismes, à la manière de Socrate, et ensuite à recourir aux bâtons et à s'en servir, jusqu'à ce que, d'une manière ou d'une autre, les adversaires
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eussent été confondus. » Gela rappelle Tépoqoe où les universités de l'Europe étaient divisées en Grecs et en Troyens. Geux-cl avaient juré à la langue grecque une haine à mort, et Érasme raconte qu'il eut le malheur de tomber un joui entre les mains d'une bande de Troyens qui l'assommèrent et le laissèrent pour mort sur place.
xxni
Pensions particulières. — Maîtres à tout faire. — Agences scolastiques. — Commerçants intelligents. — Souvenirs personnels. — Occuper une plaee n'est pas la retenir.
Pour être avocat, médecin, officier, il faut passer des examens. Pour être maître de pension, c'est inutile : on ouvre une institution de jeunes gens ou de jeunes filles, comme on ouvre une boutique d'épicerie. Je connais, dans mon voisinage, un tailleur qui, après avoir fait faillite, s'est établi maitre de pension ; il fait florès. Dans toutes les rues, à chaque pas, vous voyez, sur la porte de la maison, une plaque avec Finscription : Establîskmentfor yaung gentlemen^ ou bien Establishmeni /or young laUes.
L'enseignement est complètement libre, ne dépend d'aucune autorité. Les établissements en
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question ne sont point inspectés; mais les élèves y sont ordinairement bien nourris, ils jouent et les parents s'inquiètent peu du reste.
J'ai reçu l'antre jour deux prospectus don je vais donner quelques extraits. J'en garde k style intact ; il ne faut pas toucher d'une main profane à de pareils chefs-d'œuvre.
f Les enfants sont admis depuis Fàge le plus tendre jusqu'à Vàge de seize ans.
» Raffolant de bébés, dix-huit mois ou deux ans est préféré pour leur admission.
» Le prix de la pension ne comprend que Cinstructùm en anglais; le français; la musique^ U dessin et les promenades sont extra.
f On paye à partir du jour d^admission^ espérant ainsi qus les parents ne perdront pas de tempSf comme il est avantageux d'entrer immédiatement à cause des eaximens. »
Le second prospectus était accompagné d'un règlement pour les pensionnaires. Ce règlemem semble être un exercice sur l'emploi des diffÀrents temps des verbes. Voyez plutôt:
D'abord c'est un futur :
1. (K Quand vov^ entendrez la cloche à stco heurt du matin^ voitë vous lèverez immédiatement. >:
Ensuite c'est un conditionnel :
8. « Si vou^ parliez à table, vous ne pou riez pas avoir de pudding, » (Textuel.)
JOHN BULL ET SON IlI 221
Puis, c'est un subjonctif :
14. < Qu'on ne vous voie jamais sans aravatt en classe ou aux repas. »
Enfin, c'est un impératif :
26. « Si vous vous sentez mal à votre atse^ allez trouver madame Harrison. » Madame Harrison est la digne épouse du chef d'institution.
Une institutrice de mes amies avait mis une plaque sur sa porte : Establishment for young ladies. Son propriétaire, un entrepreneur, arrive chez elle furieux : c Enlevez cette plaque à l'instant, lui dit-il, je vous ai loué ma maison commue habitation particulière, vous détruisez tout le cachet du voisinage, et mes maisons vont perdre de leur valeur.
— Mais vous en avez bien une, vous ! reprit la dame.
— C'est possible, répondit l'entrepreneur, mais mon état est honorable, au moins. »
Dans la classe marchande le mot maître d'école éveille le mépris et fait sourire. Les mots précepteur^ répétiteur, institutrice, sont pour eux les synonymes de pauvre diabl^y de déclassée, L'Angleterre doit cela à l'indifférence qu'elle a pour l'instruction, et à Charles Dickens qui, dans ses écrits, a bien fait tout son possible pour ravaler la dignité du maître d'école.
Son inteation était de fustiger ces milliers d'ignorants qui tiennent des pensions, martyrisent les enfants, les rouent de coups de canne, et sauvent les apparences en s'affublant d'une redingote noire et d'une cravate blanche. Mais il est allé trop loin et le peuple voit Wackford Squeers dans tous les maîtres d'école.
Voui pouvez lire tous les jours dans les journaux les annonces suivantes :
ce On demande une cuisinière, gages 25 livres fterlings. »
« On demande une institutrice pouvant enseigner l'anglais, le français, le dessin et la musique, gages 20 livres sterlings. »
Le plus souvent on n'offre à l'institutrice que la table et le logement:
« On ofire un comfortable home à une institutrice qui désirerait entreprendre TinstructiOD de trois jeunes enfants. » Il n'est point question de gages.
Les pensions particulières se procurent ordiaairement leurs professeurs par l'intermédiaire d'agences scolastiques.
^uand vous voulez une place (place est le mot adopté) de professeur, vous allez trouver un agent. Vous n'avez à produire aucun diplôme
lOHN BULL ET SON ÎLB 223
OU certificat ; vous dites ce que vous savez et ce que vous pouvez enseigner, cela suffit.
Je connais un jeune Français qui alla s'adresser un jour à Tun de ces industriels : c Monsieur, lui dit l'agent, pour que je vous trouve une place, il faut que vous puissiez enseigner autre chose que le français. Dessinez-vous ?
— Oui, un peu; je crois que je pourrais donner des leçons de dessin élémentaire.
— Élémentaire ! s'écria l'agent, ne dites pas élémentaire. Vous enseignez le dessin, bon. Ne jouez-vous pas du piano?
— Je puis jouer au clair de la lune, et je connais mes notes tant bien que mal.
— Bon. Ne pourriez-vous pas jouer la Marseillaise? On aime beaucoup la Marseillaise dans 06 pays-ci.
— Avec un doigt, peut-être.
— Parfait, je vous engage; je vai5 écrire aujourd'hui même au chef d'institution; préparez-vous à partir demain, d
Il partit, en effet, le lendemain, et, ce qui est encore bien plus surprenant que l'entrevue chez l'agent; c'est qu'il a fait l'affaire.
J'ai moi-même quelque expérience de l'agent scolastique. Il y a quelque dix ans, j'obtins, par l'intermédiaire d'un agent, une entrevue avec an maître d'école du Yorkshire qui, comme
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TOUS allez le voir, désirait tout simplement un maître à tout faire.
«Monsieur, dis-je au révérend gentleman (c'étàW un pasteur), je désire me perfectionner dans la langue anglaise; je suis prêt à enseigner le fran* çais à vos élèves ; je ne tiens pas à un gros salaire, mais je tiens à avoir un peu de temps à moi pour travailler. » A ces mots a je ne tiens pas à un gros salaire », le révérend sourit : c'était évidemment un sourire de satisfaction, a Je vous offre, me diU 11, trente livres sterlings, la table et le logement, vous n'aurez que votre blanchissage à payer.
— Voulez-vous avoir la bonté de me dire ce que j'aurai à faire?
— Nous nous levons à six heures. Vous aarez à surveiller les élèves pendant qu'ils s'habillent, et vous resterez avec eux dans la salle d'études jusqu'à huit heures, l'heure du déjeuner. Après déjeuner, vous irez les promenei jusqu'à neuf heures et demie. Les classes du matin durent de neuf heures et demie à une heure. Je désire un professeur qui enseigne le grec, le latin, les mathématiques, le dessin, la musique et la danse, je garde pour moi les classes d'anglais, d'histoire et de géographie* »
Cette perspective d'enseigner le piano et la mazurka ne me souriait pas beaucoup, cepen^ dant ie priai ce monsieur de continuer*
c A une heure, nous dînons, reprit-il, et à deux heures, les classes recommencent jusqu'à 3inq . A cinq heures, nous prenons le thé. Après le thé, vous partirez à la promenade jusqu'à sept heures. De sept à huit vous surveillerez les élèves pendant qu'ils prépareront leurs leçons du lendemain. A huit heures un quart nous prenons un peu de pain et de beurre ou de fromage, et, à huit heures et demie, les élèves vont se coucher. »
< Us ne l'ont pas volé d, pensai-je.
Je me levai pour prendre mon chapeau, et j'allais saluer poliment ce marchand de soupe, quand il se planta devant moi, et me dit^ le sourire aux lèvres : c Est-ce que vous ne pourriez pas aussi enseigner Taliemand ?
— Mais certainement, avec plaisir, seulement à quel moment pourrai-je faire le dîner? Car je ne doute pas que vous ne m*engagiez aussi comme cuisinier 9 : et, sans attendre l'effet que ma réponse dut produire sur mon homme, je partis bien guéri de Tagence scolastique.
J'entrai, quelques semaines plus tard, chez un brave homme de maître de pension qui consentit à ne me faire travailler que trois heures par jour, à la condition de ne me donner aucun traitement. Je le quittai au bout d'un mois : sa fennne, qui se soûlait tous les samedis, m'avait jeté un pot de bière à la figure.
SG lOHN BULL ET SON IlB
Je résolus de quitter le professor€Uy et j'entrai, comme éièye, dans une institution, où je devais payer deux cents francs par mois. Cette institution jouissait de quelque réputation : le français y était enseigné par un Suisse, le piano par un Allemand, le chant par un Italien ; le piano était accordé par un Polonais; c'était Tarche de Noé. Je savais déjà l'anglais très conveuablement; au bout de quelques mois, j'écrivais et je parlais la langue à ma satisfaction : je songeai à partir. Mon nouveau maître devina probablement mes intentions. Un beau matin, il me prit en particulier, et me dit : c Vous parlez très bien l'anglais ; si j'ai un conseil à vous donner maintenant, c'est, pour vous perfectionner, de montrer le français à des Anglais ; vous comparerez mieux ainsi les deux langues, et puis, si votre intention est d'entrer dans le professorat, ce sera pour vous un excellent exercice. Si vous voulez, je vous permets, sans changer nos conditions, sans me payer davantage, de vous essayer sur mes propres élèves. » Il était fecîle de voir où voulait en venir ce malin commerçant : il renverrait le Suisse, et, au lieu d'avoir à payer un professeur de français, il en aurait ainsi un qui, au contraire, le payerait deux cents francs par mois ; c'était clair et fort intelligent. J'avais été sur le point d'être professeur
pour trente livres par an ; je l'avais été pour la gloire ; j'étais maintenant menacé de le devenir en payant; cela tournait au tragique. Je montai faire mes malles, et je cours encore.
Le professeur, dans ces peiisious, est un souffre-douleury le professeur de français surtout. Il faut avant tout qu'il plaise aux élèves. Malheur à lui s'il y a à décider entre lui et l'un des enfants. On ne remplace pas facilement un élève qui s'en va, la concurrence est trop grande; mais lui, le malheureux, s'il fallait qu'il partit, il y en aurait, le lendemain, dix tout prêts à prendre sa place. Il le sait, et il se soumet au mauvais traitement de ces garnements sans pitié. Si les élèves l'insultent, s'ils ne veulent pas travailler, il ne se plaint pas. tout le blâme retomberait sur lui.
Le principal lui-même n'a jamais que des louanges à donner à ses élèves. Ses rapports aux parents sont admirables. S'il avouait qu'un enfant ne fait pas de progrès chez lui, l'enfant serait placé ailleurs le trimestre suivant. S'il se plaignait à un père du manque d'intelligence de son fils, on lui répondrait qu'il est payé pour donner des capacités à ses élèves.
Règle générale en Angleterre : quand un élève a du succès, c'est qu'il est laborieux et in-
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telligcni; quand il est paresseux et qu'il o'aporend rien, c'est que le maître est mauvais.
Charles Dickens s'exprime ainsi au sujet des pensions particulières, dans sa préface de Nicolas Nickkby : c Depuis longtemps TAugleterre a négligé l'éducation d'une façon monstrueuse, et rÉtat n'a montré que de l'indifférence pour ces pensions particulières qui, après tout, doivent former des citoyens bons ou mauvais, des hommes heureux ou malheureux. C'est un spectacle bien triste. Quand un homme avait essayé de tous les métiers et qu'il n'avait su gagner sa vie dans aucun, sans passer aucun examen, sans posséder le moindre diplôme, il pouvait ^ impunément ouvrir une école, en quelque lieu que ce fût.
» Les médecins, les hommes de loi ont à subir des examens ; les pharmaciens ne sauraient ouvrir boutique sans posséder un diplôme quelconque ; il n'est pas jusqu'au boulanger, jusqu'au garçon boucher qui n'ait à faire quelque apprentissage. Les maîtres d'école semblent seuls faire exception. De tou; ces ignorants imposteurs, il n'en existait pas de plus vils, de plu/ méprisables en Angleterre que les misérables