‹ John Bull et son île: mœurs anglaises contemporainesChapitre 4 sur 7 · U Je peut encore · texte numérisé non relu

U Je peut encore

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charlatans qui, dans le Yorkshire, exploitaient ravarice, l'insouciance ou rimbécillité des parents et rimpuissance des enfants. Aujourd'hui, l'on ne confierait pas un chien à la garde de ces brutes ignares et sordides... Il existe encore de ces pensions en Angleterre, mais elles disparaissent peu à peu. » Nous pourrions ajouter : « bien lentement ».

Un jeune Français de ma connaissance alla passer un mois chez un maître de pension de province pour y apprendre un peu d'anglais et y enseigner beaucoup de français, pour franc, centime, par an. L'honoète marchand de soupe^ le lendemain de l'arrivée de son nouveau professeur, fit paraître l'annonce suivante dans le journal de la ville : c Jfr. Radford^ assùted by résident and visiting masters, gives a thorough éducation at moderate charges. » Mon jeune compatriote se trouvait être le seul professeur de l'institution; mais il était résident y puisqu'il demeurait dans la maison, et il pouvait aussi s'apoeier visiting^ puisqu'il avait prévenu son chef qu'il ne devait rester chez lui qu'un mois. Il n'y avait donc dans la réclame rien qui ne fût vrai.

On est très fort sur les mots en Angleterre, et l'on ne ment jamais. Je voyageais un jour en chemin de fer avec un évèque anglais. Nous

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étions ciaq dans le compartimeat. Arrivés à une station, noos entendîmes crier : « Cinq miaules d'arrêt. » My lord bishop se mit au plus vite à étaler valise, carions à chapeau, couvertures de voyage, journaux, etc. Une dame se présente à la portière : « Y a-tril de la place? demande-t-elle.

— Madame, répondit Tévéque, toutes les places sont occupées. »

Quand la pauvre dame éconduite eut disparu, nous flmes remarquer à Sa Seigneurie que nous n'étions que cinq dans la voiture, et que par conséquent les places n'étaient pas toutes retenues, c Je n'ai pas dit qu'elles l'étaient, repartit milord, j'ai dit qu'elles étaient occupées, i

Lbi politique de b jeunesse.^ Le Squire.— Les UDiYen ités

aa Parlement.

Giâce au casernement^ dirai-je à l'emprisonnement ? des jeunes gens dans nos lycées, la jeunesse en France est républicaine, radicale, socialiste. On rêve de liberté avec frénésie; on en yeut à pleins poumons. Les héros de nos collégiens sont tous des héros révolutionnaires.

La jeunesse est un mal dont on guérit bien vite, hélas! Combien en ai-je connu de ces enthousiastes, de ces têtes chaudes, qui chantent aujourd'hui ora pro nobis aux processions de la bonne Vierge !

En Angleterre, les jeunes gens, qui jouissent de la liberté la plus complète dans la famille comme dans l'école, sont ultra-conservateurs. Ils le sont par patriotisme. Les libéraux ont la

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mauvaise réputation de vouloir introduire des réformes ; or, avouer que le pays a besoin de réformes, c'est avouer qu'il n'est pas parfait, et le jeune Anglais se met difficilement une pareille idée en tète.

On dit en Angleterre : conservateur comme an undergraduatey c'est-à-dire comme un étudiant d'Université.

La plupart de ces jeunes gens sont fils de nobles ou de riches propriétaires (country squires).

Le squire n'est généralement pas d'une intelligence hors ligne. Il a acquis sa position par droit de naissance. Il mène une existence qui consiste à manger, à boire, à fumer, à chasser, et à toucher ses fermages. U trouve fort étonnant qu'il y ait au monde des gens qui ne sont pas heureux de vivre, a Faut-il qu'il y ait des ingrats I » s'écrie-t-ii, en lisant dans son jour* nal les détails d'une grève ou d'une manifestation en faveur de telle ou telle réforme. Des ré— formes ! Il trouve que tout est parfait dans le meilleur des mondes.

Le squire est le magistrat de son canton. Il en est le gardien de la paix. Un pauvre mendiant s'excusait un jour devant son squire, en s'é— criant : « Votre Honneur, il faut bien que je vive ! »

— « Je n'en vois pas du tout la nécessité »,

reprit le magistrat, outré de colère en présence de tant de présomption.

Les Universités d'Oxford et de Cambridge, qui envoient deux députés chacune à la Chambre des Communes, sont représentées par des propriétaires ou des industriels conservateurs. Les libéraux présentent bien comme candidats leurs professeurs les plus émérites; mais ils sont blackboulés presque honteusement. Voici comment :

Pour être membre électeur d'une de ces Universités, il suffit d'avoir résidé trois ans à Oxford ou à Cambridge et d'y avoir obtenu le diplôme de bachelier es arts, diplôme que l'on change trois ans plus tard pour celui de maître es arts, sans d*autre difficulté que le paiement de certains droits. Or, tous ces fils de famille quittent l'Université avec le grade de bachelier ; toutefois, avec cette dififéreuce, que les uns sont bacheliers de première, de seconde, de troisième classe, et que les autres sont bacheliers sans être classés. Les premiers deviennent professeurs, avocats, etc. Vous les trouvez un jour occupant les plus hauts emplois. Les derniers retournent à la chasse dans les propriétés de papa ou deviennent pasteurs de l'Église anglicane. Les bacheliers classés (wtth honours) et les bacheliers non classés sont dans la proportion de un à six.

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Voilà pourquoi le candidat libéral aux élections des Universités n'obtient qu'une minorité si petite.

Un savant anglais, membre de TUniversité d'Oxford et conservateur achevé, me disait un jour qu'il s'abstenait toujours de voter pour son aima mater. < Le candidat conservateur ne me plaît pas, et je ne puis accepter les opinions politiques du candidat libéral qui me plait. »

J'en connais un autre, un proviseur, conservateur aussi, qui vote invariablement pour le candidat libéral. « Il est monstrueux, me disaitil, que nos grands centres d'érudition soient représentés au Parlement par des idiots de squires ou par de gros marcliands de morue l » Il sacrifie ses opinions personnelles à l'honneur de son Université, chaque fois que celle-ci lui en donne l'occasion.

La Faculté de Londres, dont les étudiants appartiennent à des familles quelque peu hbrepeiiseuses, envoie un député libéral aux Communes, un savant généralement. C'était M. Robert Lowe, il y a quelques années; c'est aujourd'hui sir John Lubbock, le banquier naturaliste philanthrope.

Les chanceliers et les recteurs des Universités sont des ducs, des marquis et des comtes : c'est le marquis de Salisbufy à Oxford, le duc de

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Devonshire à Cambridge, le comte de Grânyille à Londres. Si vous êtes né lord en Angleterre, TOUS êtes né législateur, diplomate, artiste, savant, que sai9-je? Du temps de Figaro, le seigneur Agirait jouer de la guitare en naissant, c'était encore plus fort.

La Goar. — Li reine et la famille royale. — Les princes allemands en disponibilité. — Les partis politiques. — La Chambre des Lords. — La Chambre des Communes.

De toutes les manières de brUler, la cour de Saint-James a adopté la plus économique : celle de briller par son absence. La reine ne passe pas quinze jours de Tannée à Londres. Elle vit quatre mois au château de Balmoral, en Ecosse» au milieu de ses fermiers, trois mois dans une villa fort simple de Tile de Wight, et le reste du temps au château de Windsor. Elle donne deux soirées et deux concerts par an au palais de Buckingham, à Londres. Ce palais n'est plua guère habité que par des rats, et l'impératrice de Russie, qui y demeura un mois en 187i>, faillit y mourir de rhumatismes. Dans toutes les

réceptions, c'est le prince de Galles et sa charmante princesse qui remplacent la reine. Ds s'en tirent à merveille. Aimables et ne craignant pas leur peine, on les voit, toute Tannée, par voies et par chemins, aller poser ici la première pierre d'un b&timent de quelque importance, d'une église, ouvrir là un hôpital, un pont, un collège, une jetée, etc.

La princesse de Galles, mère de grands garçons presque bons à marier, mais à la figure gracieuse et toujours enfantine, est l'idole du pays. Vous voyez, aux vitrines des magasins de photographies, son portrait avec un petit chat dans les bras, ou avec son baby sur le dos, à dada : c'est là la femme. Il faut être bon, quand on a un visage comme le sien.

Je ne connais point, ici-bas, de position plus digne d'envie que celle de Sa Majesté Britannique: l'adoration de tout un grand peuple, l'empire de 300,000,000 d'âmes, le plus beau royal domaine au monde, point ou peu de travail, la sécurité la plus complète, des appointements magnifiques, et pas la moindre responsabilité.

La cour est plus allemande qu'anglaise : la reine y a donné des places à la plupart des princes allemands que M. de Bismarck a mis en disponibilité. On dit que le prince de Galles changera tout cela un jour. La reine a marié

ses filles à des Allemands : Tainée sera impératrice d'Allemagne; la seconde était mariée au Grand-Duc de Hesse-Dannstadt (elle est morte en 1878) ; la troisième au {xince Christian de Scbleswig-Holstein, qui yit aax Irais de John Bull. Le duc de Gonnaught a épousé la fille du prince Frédéric-Charles, et le duc d'Albany la princesse de Waldeck-Pyrmont, à qui le parlement anglais fait une rente annurile de 180,000 francs.

Les autres princes allemands sont généraux, amiraux, gourerneurs des châteaux de la reine, etc. Ces généraux sont, du reste, des gens fort inoffensifs qui n'ont jamais fait de mal à personne, pas même aux ennemis de Sa Majesté.

Un des plus redoutables est son Altesse Sérénissime, le prince de Leinîngen, capitaine du yacht de la reine. Il a, quatre fois par an, à traverser le Soient, traversée qui s'opère en vingt minutes. D a trouvé le moyen, en plein jour, de couler à fond un bateau à voiles, et de noyer trois personnes assec imprudentes pour s'aventurer en mer dans les parages de ce navigateur expérimenté. Ce séréoissime marin d'eau douce émarge la petite somme rcmde de W,000 francs, et a le grade de contre-amiraU

11 y a, en Angleterre, deux grands partis poli-

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tiques : les libéraux et les conservateurs; les autres sont complètement insignifiants. Ces deux partis ont leurs hommes et leur chef tout prêts à entrer au pouvoir : le changement de ministère s'opère en quelques heures. Quand une diambre des communes nouvellement élue n'est pas composée des mêmes éléments que celle qu'elle est appelée à remplacer, que la majorité est devenue la minorité, la reine donne son exeat à chacun des ministres, et passe leurs portefeuilles à leurs successeuis. C'est ainsi que les ministères Disraeli et Gladstone se sont successivement remplacés tous les six ans depuis plus de vingt ans. Il est rare qu'un parti reste au pouvoir plus de six années: c'est en envoyant ses ministres en villégiature que John Bull récompense leur zèle et leur dévouement à la patrie.

Les membres de la famille royale se gardent bien de parler politique, ri nul ne pourrait dire quel parti ils préfèrent. Les fils de la reine sont les leaders de la société, mais on ne les voit jamais paraître à une réunion ou à un dîner politique. A la chambre des lords, ils s'abstiennent de voter, toutes les fois que leurs votes pour^ raient, en quoi que ce fût, montrer une préfet rence pour l'an des deux partis.

Le fe^ prince Albert se permit une fois en

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public de faire, au dessert, une allusion politique. Les journaux l'empoignèrent le lendemain et le menèrent si lestement qu'il fut guéri à tout jamais de l'envie de recommencer. L'Anglais aime que chacun fasse la besogne qui lui est assignée, et s'il prenait fantaisie à la famille royale de se mêler de politique, je suis convaincu qu'elle ne ferait pas de vieux os dans le pays.

La politique est une carrière ingrate, et les princes de la Grande-Bretagne y perdraient tout leur prestige. Ds s'en tiennent éloignés, et ils font bien. Ils sont les premiers gentlemen d'Angleterre, acclamés en public, libres en particulier comme le dernier des citoyens. On ne leur met pas de pétards sous les pieds, et, quand ils vont se coucher, ils sont certains que personne n'a songé à placer des boites de dynamite sous leur oreiller. Heureux prince de Galles I pauvre czar de toutes les Russies I Quand il n'y aura plus qu'une monarchie au monde, il y en aura encore une en Angleterre qui pourra donner des leçons de liberté à plus d'une république.

L'existence de la Chambre des lords est une insulte au bon sens de la nation anglaise. La noblesse est avant tout ici une noblesse d'argent, un monopole de biens que le droit d'aînesse, qui n'existe que dans l'aristocratie, immobilise en

quelques mains. Les neuf dixièmes des pairs d'Angleterre ne comptent aucun* quartier au delà du siècle dernier. Les héros que Ton anoblit sont des héros d'argent; le pale-ale et le double stout ont plus de comtes et de barons sur la conscience que tous les autres produits nationaux.

La chambre des lords est héréditaire et la majorité conservatrice y est écrasante. Cependant, elle a du bon sens et elle sait fort bien qu'elle doit son existence à la condition de se tenir tranquille et de ne faire aucun bruit qui pût attirer sur elle l'attention publique. Il n'y a jamais conflit entre les deux pouvoirs législatifs, et cependant, quand les libéraux sont au pouvoir, les lords pourraient arrêter tous les bills que leur envoient les communes. Ils s'en gardent bien. Quelque radicale que soit une loi votée par la Chambre des communes, les lords la votent. Ils commencent par faire de l'opposition, il est vrai; de jeunes vicomtes vont même jusqu'à parler de leur indépendance; cela ne dure pas longtemps; les quelques membres capables et sages de cette vénérable assemblée sont là pour donner la note. On se tait et l'on vote. Le leade7^ de a TOppo- Bition de Sa Majesté » termine généralement les débats en parlant de son amour pour la tranquillité du pays que, par patriotisme, il ne veut pas

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troubler. « U votera , dit-il, tout en doutant fort que la loi en question fasse le bonheur du peuple. Il espère eofln qu'elle ne fera pas trop de mal^ et il se résigne. » Le jour où la chambre des lords arrêtera un vote important des libéraux, elle rendra le dernier soupir.

Les deux grands partis politiques sont de force à peu près égale. Il en résulte que ropposition^ toujours unie, bien dirigée et bien disciplinée, est formidable. Elle est là pour critiquer et mettre des bàtçns dans les roues. Tout ce que le gouvernement propose est condamné à l'avance; toutes les guerres qu'il entreprend sont injustes; tous les traités de paix qu'il conclut sont l&cbes. S'il perd une bataille, c'est à lui qu'on s'en prend ; s'il en gagne une, c'est à la bravoure de l'armée qu'on le doit. 11 n'a jamais fait et ne fera jamais rien de bien. Mais le gouvernement, qui, dans toutes les questions importantes, peut compter à une voix près sur sa majorité, a une tâche relativement facile. Point de groupes parlementaires avce lesquels il faille coqueter, et qui puissent à oliaque instant menacer l'existence du ministère. Quand un libéral veut s'absenter pendant une session, il va trouver un conservateur qui a l'intention d'en faire autant. Ces messieurs pair off, c'estrà-dire qu'en cas de vote, l'absence de l'un d'eux ne donnera pas la majo—

rite au parti opposé. Cependant le parti irlandais devient tous les jours plus national, et il pourra se faire que dans un avenir peu éloigné le gouvernement ait à compter sérieusement avec lui.

L'ordre le plus parfait règne dans les débats de la Chambre des communes. Les libéraux et les conservateurs s'estiment et se respectent. Les personnalités y sont impossibles, grâce à Texcellent système qui oblige l'orateur à s'adresser toujours au président (the speaker )j et à ne jamais appeler aucun membre du parlement par son nom. c Monsieur, dit-H)n au pre^Ment, l'honorable député de N. (the honorable member for N.) me demande si... etc »; ou bien : c Monsieur, le noble lord, député de N. se trompe, etc. »

La salle est petite et rectangulaire; les deux partis sont assis l'un en face de l'autre, le chapeau sur la tète; on ne se découvre que pour parler. Point de tribune : l'orateur s'approche de la table qui se trouve devant le speaker^ reste du c6té du parti auquel il appartient et lui tourne le dos. Ce n'est point à la Chambre qu'il s'adresse mais bien à ses adversaires qu'il cherche à convaincre, sans y jamais réussir, cela va sans dire. Parlement signifie c endroit où l'on parle ». Rien de plus.

Si le député anglais est calme et strictement parlementaire à la chambre des communes, il

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n'en est plus de même dans les meetings où il va rendre compte de ses Totes à ses électeurs. Là il est violent; il fait de la propagande à outrance ; il dénonce la politique de ses adversaires dans les termes les plus crus. J'ai ainsi entendu Gladstone traité de vieux gredin, de polisson à cheveux blancs, de mécréant abandonné des dieux et des hommes; Disraeli; de juif vénitien, d'âne de Jérusalem. Ces très honorables ne s'en portaient pas plus mal.

Un des grands journaux du soir s'exprime ainsi au sujet d'une entorse que la reine s'est donnée au mois de mars 1883 : « Sa Majesté a eu un sérieux accident, on ne saurait se le dissimuler; mais les prières d'une nation entière ont réussi à obtenir de la Providence, qui veille sur notre bien-aimée souveraine, une convalescence plus prompte qu'on n'aurait osé l'espérer. Le rétablissement de Sa Majesté va ramener la joie au foyer, le bonheur dans le cœur de tout Anglais bien né, et faire cesser ces moments solennels d'inquiétude qui ont, hélas I duré trop longtemps. > Suivent deux colonnes de pareilles platitudes, plus abjectes les unes que les autres.

Ceci soit dit pour prouver que la cérémonie du baise-main n'est pas le seul exercice de ce genre auquel se livrent certains sujets do Sa Majesté britannique.

Londres le dimanche. — Spectacles édifiaots. — - DifTé* renée entre une canne et un parapluie. — Les prédicatean des rues. ^L'aveugle de Paris et l'aveugle de Londres. — H. de Bismarck siffle dans les rues.

Si TOUS voulez garder de Saint-Pétersbourg on souTenir durable» aliez-y à l'époque de l'année 0Ù9 pour sauver votre nez à la promenade, il vous faut le frotter avec de la neige toutes les cinq minutes.

Si vous voulez garder de Lcxidres un souvenir qui ne s'effacera jamais de votre mémoirCf venez le voir un dimanchCy et tâchez que le vent d'est souffle bien ce jour-là.

Toutes les boutiques sont fermées; vous ne voyez âme qui vive dans les rues : des kilomètres de rues désertes dont le gris se confond avec le ciel pour ne former autour de vous qu'une teinte

n ni forme, une teinte à vous mettre la mort dans rame.

Cela donne froid dans le dos.

Çà et là, quelques voyous, le brûle-gueule à la bouche, attendent, adossés contre les murs, qu'on ouvre les portes des tavernes. Ces bouges, CCS public-houses n'ouvrent le dimanche que d'une heure à trois heures de l'après-midi, et le soir de six à onze heures.

Le matin, à onze heures moins le quart, les cloches commencent à tinter. Ces cloches ont un son criard des plus agaçants, et ne sont jamais mises en branle. J'en ai demandé et obtenu l'explication. Les églises, bâties aussi solidement que les maisons, ne résisteraient pas aux volées.

Vous voyez alors ce que les Anglais appellent un spectacle qui foit l'envie du monde entier : l'Angleterre se rendant à l'église ou à la chapelle. Chacun a ses livres à la main : une bible, un livre de prières et un livre de cantiques. Plus ces livres sont gros, plus cela fait bon effet. Il y en a d'énormes, et Ton a soin de les porter bien ostensiblement. Cela n'est pas un sacrifice surhumain; les églises sont à peu près aussi nombreuses que les public-hoitsesy et chacun en a une dans son voisinage.

Nous n'entrerons pas pour le moment dans

ces églises, nous réserverons cela pour un chapitre spécial.

L'office finit à midi et demi ou à une heure^ après quoi TAngleterre rentre chez elle pour dfner. L'office du soir conmicnce à six heures el demie.

Dans rintenralle, l'Angleterre fait la sieste. Le père et la mère de famille cassent des noix et boivent du vin d'Oporto, à moitié endormis dans leurs fauteuils. Point de visites le dimanche. Les enfants lisent la Bible ou des tracts, c'estràdire des histoires véridiques de conversions, distribuées dans les rues par les agents de la Société biblique»

Un Anglais bien élevé ne sort jamais à l'heure des offices. S'il ne va pas au temple, il s'excuse en alléguant une indisposition quelconque. Il y en a très peu qui avouent ne point aller à l'église, il n'y en a point qui s'en vantent.

J'étais une fois en visite dans une famille anglaise. Je proposai un dimanche matin d'aller faire un tour. Un des fils de la maison m'accompagna. Au moment de quitter la maison, il vi que j'avais pris ma canne. « Prenez un parapluie, me dii-ii, e*est plvs respectable. »

Ces agents de la Société biblique, avec leurs hnctSy sont des êtres fort assommants. On les

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voit partout, dans les omnibus, dans les chd« mins de fer, à la promenade. Us vous prient d'accepter un troc/, le sourire cafard aux lèvres. Le meilleur moyen de mettre fin à leur obsession est de prendre le petit morceau de papier et de le mettre dans sa poche en disant : merci. J'en ai un jour rencontré un qui m'aborda résolument. « Monsieur, me dit-ii, Dieu commande à, tous les hommes de se repentir.

— Je vous remercie de me le rappeler, mon ami, lui dis-je, mais je ne l'avais pas oublié.

— Âhl Monsieur, vous êtes étranger; faites votre salut, sauvez votre âme, pendant que vous êtes en ce pays.

— Vous avez donc la clef du paradis? lui demandai-je. Est-ce là votre métier d'ennuyer ainsi les gens? laissez-moi tranquille.

— Monsieur, écoutez-moi ; tous les hommes sont pécheurs. David lui-même avait péché.

— Je le crois fichtre biea, m'écriai-je.

— Oui, mais il se repentit.

— Il y avait de quoi.

— Le repentir doit nous faire oublier le crime. -~ Parfaitement. Pourquoi donc alors pendea^

vous tous vos criminels? ajoutai-je, car je commençais à trouver plaisant le tour qu'avait pris la conversation.

— Parce que, en les exécutant au moment

même où ils se repentent, nous les envoyons au paradis. Si nous les mettions en' liberté, ils recommenceraient à mener une existence criminelle.

— Voyons, lui dis-je, vous m'avez Tair d'un homme intelligent, recevriez-vous dans votre maison, à votre table avec votre honnête épouse et vos enfants, un homme qui en aurait fait assassiner un autre pour faire plus facilement la cour à sa femme et qui se serait repenti ensuite? Ne préféreriez-vous pas en recevoir un qui n'eût jamais eu l'occasion de se repentir de crimes pareils à ceux de David?

— Ah! me dit-il, votre plaisanterie est de mauvais goût. Moquez-vous de moi, s'il vous plaît, riez, nous verrons bien qui rira le dernier. Je vous attends au jugement dernier. > Après m'avoir ainsi donné rendez-vous, d'un air plus goguenard que chrétien, je dois le dire à sa honte, il me quitta.

J'ai souvent entendu dire que ces agents ne font point de prosélytes, surtout parmi les étrangers, en Angleterre. Je n'en crois rien ; J6 pourrais, moi, citer des cas remarquables de conversion. J'ai reçu un jour la lettre suivante: « Monsieur, ayant perdu ma position en France, je suis venu m'établir en Anglelerre, où je gaguc honnêtement ma vie depuis plusieurs an-

nées. Ces quelques explications suffisent pour vous faire connaître mon existence privée aussi bien que moi. Depuis mon séjour dans ce pays, j*ai complètement changé mes habitudes : j'adore le Seigneur, je me suis fait protestant, et je m'abstiens de toute boisson alcoolique. Malheureusement, je suis malade en ce moment. Entre compatriotes sur la terre étrangère on doit s'aider, et si vous vouliez bien me prêter quelques livres sterling, ne fùt^e qu'une, vous m'obligeriez beaucoup et je vous en serais mille fois reconnaissant. Veuillez agréer, Monsieur, avec mes remerciements à l'avance, l'expression, etc. >

Parmi les autres héros du dimanche, il ne faut pas oublier les prédicateurs des rues. Ce sont généralement des ouvriers prétentieux, qui, ayant reçu du Ciel la mission d'aller convertir leurs semblables, viennent raconter au public leur expérience de la vie, comment autrefois ils n'étaient que de misérables pécheurs, conmient ils ont vu leurs erreurs et se sont convertis, et combien il est facile à tous d'en faire autant.

Us arrivent généralement cinq ou six dans les carrefours, accompagnés d'une ou deux vieilles filles. Ici, plus encore que dans tout autre pays, les vieilles filles oifrent au bon Dieu ce qu'elles n'ont pu donner aux hommes : un cœur

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pur et plein d'amour. Us font le rond et entonnent un cantique monotone: c'est le. boniment pour attirer le monde. Un de la bande se détache, enlève son chapeau, se recueille et commence son allocution. C'est toujours la même histoire:

« Mes chers amis, la mort est proche, ètes-vous prêts? » La foule fait cercle autour d'eux et se tient attentive et respectueuse. Ce n'est pas un silence religieux, c'est une simple marque de respect pour la liberté de réunion qui n'a point de limites en Angleterre. Les hommes écoutent en fumant leur pipe ; c'est la seule distraction du dimanche, ils en profitent. Ils ne prient pas, mais ils ne se moquent pas non plus. Ces sermom sont des histoires à dormir debout, très souvent pleines de personnalités. « Mes chen amis, disait Fun de ces apôtres des rues, j'ai le bonheur de pouvoir dire que je suis sauvé, que je suis maintenant un des élus. Il y a un mois encore, je n'aurais pas pu en dire autant, j'étais l'esclave de Satan. » Et, en effet, cela se voyait: « le diable sur son nez avait marqué ses exploits ».

Les seuls de ces orateurs qui soient parfois amusants sont les agents de la Société de Tempérance, et ceux-là font vraiment du bien, je le crois. Ils parlent un langage que les ouvriers comprennent; ils leur mcontent des anecdotes.

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Ds permettent à leurs auditeurs de leur faire des questions, des objections ; ils promettent d'j répondre. « Tiens, arrive ici, toi, disait un jour Fun d'eux à un ouvrier en guenilles qui l'écoutait dans la foule, et écoute-moi. Tu vas porter ttus les jours ton argent au cabaretier qui te soûle, n'est-ce pas ? Tu crèves de faim, toi, ta femme et tes enfants, tandis que le cabaretier fait rôtir à ton nez son bœuf, ton bœuf plutôt, car c'est le tien ; regarde donc tes souliers éculés et troués ; qui est-ce qui donnerait deux sous de toute ta défroque? Moi, je suis ouvrier comme toi; seulement regarde mes bonnes grosses bottes; tiens, regarde mon gilet de laine bien chaud, regarde mon pardessus. Aujourd'hui dimanche, en rentrant chez moi, je vais trouver un bon dtner; ce n'est pas le cabaretier, c'est ma bourgeoise qui le fait rôlir en ce moment. Pourquoi ne fais- tu pas conmie moi ? Je bois de Teau, voilà tout le secret de mon bien-être.

— Conmient l répondit l'ouvrier ainsi interpellé, est-ce qu'on ne peut plus boire un verre avec les amis ?

— Mais si. bois-en un si tu veux, mais si tu ne peux pas te satisfaire d'un verre, fais comme moi, signe ce registre et fais serment de ne jamais boire que de l'eau. »

Ces gens ainsi interpellés à brûle-pourpoint ne se Tâchent pas. Il y en a qui répondent en riant : « Tiens, mon yieux^ bois de l'eau si ça te fait plaisir, moi, je vais boire un grog à ta santé. » J'en ai vu d'autres qui s'avancent vers le registre et signent.

Ces orateurs ne sont pas tous des gens complètement désintéressés. Il y en a^ de ces missionnaires, qui se font un très beau revenu en prêchant la tempérance. J'en connais uui c'est un Américain, qui a demandé quinze guinées, soit quatre cents francs, pour une allocution d'une demi-heure au palais de Cristal . Ce même individu a demandé, pour lui et sa femme, cent cinquante-cinq livres sterlings (quatre nulle francs), pour aller prêcher la tempérance à Brighton pendant dix jours, et; ce qui est plus surprenant encore, c'est qu'on les lui a données.

Les Américains sont des gens sérieux en affaires. D'ailleurs, les renards feront bonne chère tant qu'il y aura des oies à plumer.

John Bull ne pourra jamais être bien fier de son jour du sabbat, tant que ses public-houses resteront ouverts le dimanche. Il y a, à Londres, quinze cent mille personnes dont Texistence est un problème insoluble, et qu'aucune

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Église ne cherche à attirer dans son sein. L'aristocratie, la haute bourgeoisie, la classe moyenne, les boutiquiers, tons ^X)nt à l'église ou aux chapelles, la basse classe Ta au cabaret et se soûle jQsqu'à onze heures du soir. « Fermons les publiC'houses le dimanche, » s'écrient les libéraux et les philanthropes. « Laissons-les ouverts » orient les conservateurs, archevêques et évèques tn tète. « Nos musées, nos galeries de tableaux, nos théâtres, nos concerts, nos promenades publiques, tout est fermé le dimanche, me disait un conservateur. Nous autres, nous avons nos mtérieurs confortables, nos clubs, où nous pouvons passer la journée sans aller à la recherche d'amusements; mais les gens de la basse classe vivent dans d'ignobles taudis, où voulez-vous qu'ils aillent? D'ailleurs, nous avons intérêt & leur laisser la seule distraction qu'ils comprennent et qui leur soit permise ; tftnt qu'ils seront •oûls, ils ne s'occuperont pas de nous; le jour où nous fermerons les cabarets de Londres le dimanche; nous aurons une Tévolaftion terrible. »

Terrible, en effet; il suffit d'avoir vu les figiires des habitués de ces bouges, hommes oomme femmes, pour en être convaincu. Gela fait fré« mir d'y penser.

Bible ou bière, évangile ou {fin, il n'y a pas

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antre chose le dimanche; point d'intermédiaire dans ce pays de contrastes ^, C'est, comme Ta dit H. Taine, le paradis ou l'enfer ; il n'y a point de purgatoire en Angleterre.

Les entants ne doivent pas jouer le dimanche. J'en ai rencontré deux un jour qui jonglaient avec des oranges. Un monsieur s'approcha d'eux assez durement, et leur administra une sévère semonce sur leur perversité. C'étaient des enfants de six à sept ans. Les vieilles filles sont terribles ce jour-là; malheur aux enfants qui leur tombent sous la patte le dimanche.

En France, nss aveugles des rues jouent de la flûte. En Angleterre, ils lisent la bible à haute voix, en promenant les doigts sur des caractères imprimés en relief. J'en soupçonne plus d'un de savoir par cœur un chapitre de Jérémie, et de le réciter tout en faisant des pattes d'araignée sur sa bible.

Entrez dans une salle d'attente, vous y verrez les murs couverts d'afiiches en gros caractères

i. II y a, à Kilbum, petit quartier de Londres des plus respectables, 25 églises ou chapelles et 35 public-hotues. Le 26 novembre 1882, de six à huit heures du soir, il est entré 5570 personnes dans les églises, et 5591 dans les puhliohoikses, (Dailt-News. ^ A public worship and public:house census at Kilburn.)

ÎS6 lOHN BULL BT SON IlB

avec des citations de la bible. Allez au « cité des hommes >, vous lirez en face de vous:

Dieu te voity ou bien Dépéche^toif Dieu t'attend. C'est do la bible partout ; impossible de faire un pas sans se mettre les pieds dedans.

M. de Bismarck qui, paralt-il, siffle avec un talent remarquable, débarqua à Hull un dimanche. « C'était la première fois, dit-il, que je mettais le pied sur le sol de l'Angleterre. Je me mis à siffler dans les rues. Un Anglais m'arrêta et me dit : « Monsieur, veuillez ne pas siffler. — x> Pas siffler? Pourquoi? — Parce que c'est • défendu. C'est dimanche! » Je résolus de ne pas rester à Hull une heure de plus, et je partis pour Edimbourg. • Pauvre M. de Bismarck l Quelle inspiration ! Aller en Ecosse pour échapper à cette forme de tyrannie qu'on appellj^ en Angleterre l'observance du jour du Seigneur l L'Ecosse, la patrie de Knox et le berceau du puritanisme l M. de Bismarck ne s'est jamais vanté du succès qu'i! a remporté en Ecosse, comme siffleur. le jour du Sabbat.

Les églises et les chapelles. — Différentes manières de s'agenouiller. — Confession facile et commode. — Sermons d'occasion. — Services à grand orchestre. — Les i qnétes. — Marins en détresse.

En France, les catholiques vont à l'église, les protestants vont au temple, et les juifs à la synagogue.

En Angleterre, les membres de l'église anglicane vont à Véglise^ les membres des églises dissidentes vont à la chapelle.

Ce qui frappe un étranger qui entre dans les églises et les. chapelles anglaises, c'est l'absence totale des pauvres. Je fais une exception, cependant, en faveur des églises catholiques.

L'église anglicane, qui compte dans son sein Faristocratie, la haute bourgeoisie et environ ia moitié de la classe moyenne, tous gens qui

admettent bien que dans l'autre monde il faadra vivre en commun, dans une société assez mêlée, mais qui ne sont pas pressés de faire connaissance, ne cherche pas à attirer les pauvres. Vous n'y voyez pas, en effet, une seule personne mal vêtue, à Londres surtout ; le pasteur veille à ce que ses ouailles soient en bonne compagnie.

Quant aux églises dissidentes ou chapeUes, la raison est différente. L'Église anglicane est maintenue par TÉtat ; mais les chapelles sont entièrement entretenues aux frais des fidèles. Les ministres vivent de souscriptions, de quêtes, de cadeaux et d'invitations k dîner. Id donc encore l'inutilité du pauvre est hélas ! bien évidente.

L'office divin est partout en anglais, et consiste principalement en lectures d'extraits de la Bible et en cantiques. Plus de la moitié du service se passe à chanter, à chanter faux et à tue-tête. Roland HiU voulait qu'on s'appliquât à bien chanter dans les églises : « il ne voyait pas, disait-il, pourquoi Satan aurait seul le privilège d'entendre de bonne musique ». Ce qu'il y a de certain, c'est que le boa Dieu n'ea entend pas dans les églises de l'Angleterre, excepté peut-être dans les cathédrales.

La manière dont les fidèles se mettent à gûp»

iLoux est assez remarquable. Le livre de prières est cependant fort précis à cet égard, il emploie même mie phrase tautologique qui ne peut s'interpréter de deux manières : c Ici, dit-it, les fidèles devront s'agenouiller sur les genoux (hère the congrégation shalt kneet on their knees). »

Hais les fidèles s'agenouillent sur autre chose : ils s'asseyent ; puis, ils posent les coudes sur les genoux, portent la partie supérieure du corps en avant, et se cachent la tête dans leurs mains. À une certaine distance, on les cBrait tous à genoux. Point du tout : ils trichent, ils sont assis à leur aise.

Le service commence par la confession. Toute l'assemblée récite à Funisson cet examen de conscience général, cette confession universelle, confession d'autant plus commode qu'on n'a pas à dire oe qu'on a fait : on ne spécifie pas : €*e8t la même confession pour le plus noir pécheur comme pour renEmt le plus innocent :

« Nous avons fkit ces choses que nous n'aurions pas dû faire, et nous avons négligé de faire ces choses que nous aurions dû faire (ive hâve done t?u>$e things which we ought noi to hâve donCf and we hâve teft tmdone ihose thtng9 which we ought to hâve done). » C'est, comme on le voit, facile et commode, lohn Bull s'est

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débarrassé, dans sa religion, comme dans toutes les circonstances de la vie, de tout ce qui est gênant et pourrait entraver la marche rapide et heureuse de ses petites affaires.

La confession finie, le pasteur donne l'absolution. Cette lessive de famille ainsi terminée à la satisfaction générale, le troupeau d'agneaux sans tache se met à écorcher les oreilles du Seigneur.

Le service se termine par un sermon, un sermon très court, qui dure rarement plus d'un quart d'heure. Comme chacun va à l'église de son goût, et qu'il y en a à choisir, Dieu seul en connaît le nombre t il convient de rendre le service agréable. Ces sermons sont des productions de l'esprit généralement fort ordinaires, et ce qui en augmente la monotonie, c'est qu'ils sont lus. a Comment diable les pasteurs de l'Église anglicane peuvent-ils espérer que je me souviendrai de leurs sermons, quand ils ne sont pas capables de se les rappeler eux-mêmes 1 » me disait un presbytérien de mes amis. Cette lecture du sermon s'explique de la manière suivante : tous les membres de l'Église anglicane ne sont pas d'accord sur certaines questions dogmatiques, et un prêtre peut faire un sermon qui déplaise à ses ouailles. Si l'on portait plainte à l'évêque du diocèse, il se pourrait qu'à un

lOHN BULL ET SOÎ( ÎLE 261

moment donné ce pasteur eût à prcfduire le sermon en question. Voilà pourquoi il récrit et le lit en chaire. J'en vois aussi une explication dans Tannonce suivante : c A vendre cinquante sermons à prix modéré. S'adresser, par lettre, à Clericus, poste restante, Manchester. •

Je trouve la plaisanterie suivante dans Punch : « Âh ! Monsieur, y a-t-il des gens méchants au monde! dit une bravo femme à son curé, on dit que vous avez volé vos sermons.

— Répondez à ces gens, ma chère bonne femme, qu'ils en ont menti. Ces sermons sont bien à moi... je les ai achetés. »

L'Église catholique, elle, qui a des cathédrales, des cardinaux, des archevêques, des évèques et un nombreux clergé à entretenir à ses frais, est obligée de faire flèche de tout bois pour vivre.

Le dimanche, les églises catholiques donnent des concerts après le service. Ces concerts sont annoncés dans les journaux à la colonne des théâtres. On paye six pence dans la net' centrale, et trois pence dans les bas-côlés. Dans les grandes occasions, alors qu'il y a procession solennelle dans l'intérieur de l'église, évèque en queue, on paye un schelling et six pence. Les

m JOHN lOLL IT SON iLl

prix floni doublés. Ou reçoit sa couire-marque à l'eatréoy toui cooiine tu théâtre. Ces concerU soDt d'antaut plus courus que, le dimanche, il n'y a pas de concurrau». Du reste, il y en a d'eicelleats : orchestre complet, chaateurs, neu n'y manque.

Le paUic anglais ne se gâne pas à ces soirées musicales; on voit qu'il est venu à l'église pour entendre de U musique. li est assez cuneux de voir l'assemblée tourner le dos à l'autel, pour faire face à lorchestre qui se trouve ordinairement placé dans la tribune aurdessus de la grande porte.

J'accompagnai un soir aux vêpres de la cathédrale catholique de Southwaik une dame d'un protestantisme assez austère. En voyant l'otchestre et les lustres éclatants de lumière, la bonne dame se crut au df aUe : « Gr<^y6]fr-vou&, me dit-elle à l'oreille, quand nous fûmes asais dans notre banc, que je n'aurai pas Tair ridicule en faisant mes prières? •

En revanche, les services de l'abbaye de Wealminster et de la cathédrale de Saint-Paul sont très imposants : les chants sont mogoifiques, sévères mais grandioses. Les sermons y &QXii faits par les plus grands orateurs de la chaire anglaise.

Dans les églises dissidentes, point de praycr^

JOHH BULL BT SOH ILB

book OU de liturgie. Le ministie conduit le ser- YΜ à lui tout sesoi : il ^îe pour raftsemblée, entoime les cantiques, &it un sermcxi, et termine en tendant son chapeau. Le produit de la quête est pour lui, c'est son salaire.

La quête est le douj comme on dirait au théfttre, de roflSce divin en Angleterre. En France, oa quAte avec une bourse profonde en forme de sac; cai Angleterre on est plus intelligent que cela : on f ilt la quête avec un petit plateau. Td qui foutre un bouton de culotte au fond d'un sac, étale une pièce d'argent sur un plateau. Le quêteur, an sortir de la sacristie, y place luî-mAme quelques demi-couronnes et antre monnaie d'argent, tout comme le médecin place des louis d'or sur son pupitre; c'est pour vous dire : t Voilà ce qu'il faut me donner. » Quand on va à la messe en France, il faut arriver avant FËvangile pour que cela compte ; en Angleterre, il faut arriver avant la quête. Vous ne verres jamais le ministre anglais commettre la maladresse de faire faire la quête à la porte, à la sortie de l'office, alors que tout le monde se presse et que très peu font attention au sac qui leur est tendu. Tandis que vous êtes à votre place, on fait passer le plateau devant vous; Yotre voisin de droite vous le présente, et vous le passez vous-même à votre tour à votre voisia

184 JOHM BQLL BT 80M Ul

de gauche, et ainsi de suite jusqu'au bout da banc, où le quêteur le reprend pour recommencer au banc suivant. Impossible de fermer les yeux et d'avoir l'air de dormir, comme cela se pratique en France, quand le prêtre fait simple^ ment sonner son sao au bout du banc sans la faire passer.

La plaisanterie suivante est, en Angleterre, usée, rebattue : Deux marins ont fait naufrage et vont périr. « Que pouvons-nous faire pouf reconunander notre âme à Dien? dit Tun d'eux^ nous ne savons pas prier, nous ne savons pas di cantiques, que pourrions-nous bien faire de re* ligieuxT —• Faisons la quête », suggère l'autre.

Les nligioiis de l'Angletarre.

Si le christianisme consiste à aller au temple et à passer sa vie à discuter des questions de théologie, John Bull est terriblement chrétien. Si la piété consiste à se quereller sur des dogmes au lieu d'appliquer des principes, la piété de John n'a point d'égale sur la terre. La religion est. passée, en Angleterre, à l'état de manie, de maladie; mais, bonne ou mauvaise, il en faut. N'importe quelle religion plutôt que pas de religion. En France, on vante ses farces, même celles qu'on ne fait pas ; en Angleterre, on vanle ses vertus, surtout celles qu'on n'a pas. Le Français est fanfaron de vice, l'Anglais est hypocrite de vertu. Ici, l'on respecte toutes les croyances religieuses : les Sauteurs, les Brailr lardty les PecuUar People, les Salvatiannisteê ;

266 lOHN BULL ET SON IlB

les libres-penseurs seuls sont mis au ban de Tempire. Quand on veut une place, on se présente chez son futur patron comme chrétien; on s'annonce dans les journaux comme buveur d'eau. Si, en France, on s'offrait comme bon chrétien^ on se veirait allonger un coup de pied péremptoire à vous envoyer droit en paradis.

Chaque Anglais adore le bon Dieu à sa façon.

Il existe ici cent quatre-vingt-trois sectes religieuses reconnues par le Registrar-General. Chacune de ces sectes a naturellement découvert la vérité. Comme malheureusement personne n'est encore revenu raconter ce qu'il a vu dans Fautre monde, il semble {probable que, pendant longtemps encore, il y aura de beaux jours de paix et d'abondance pour les derviches, les faquirs et autres gens, qui vivent, dans l'oisiveté^ de la superstition et de la simplicité des peuples*

Le christianisme est admirable, les chrétiens le sont beaucoup moins ; j'ai plus d'estime pour les musulmans qui suivent leur religion. Montreimoi le chrétien qui aime son prochain comme liii*même ; qui tend la joue gauche quand on liû a administré une gifle sur la joue droite ; qui pardonne à ses ennemis ; qui ne redemande pas ses biens à celui qui les lui a pris ; qui ne fait pas aux autres ce qu'il ne voudrait pas qu'oa lui fit.

lOHN BULL ET SON IlB 261

La religion a perdu beaucoup de sa pureté et de sa sincérité le jour où elle a cessé d'être inrivée, surtout en Angleterre où, grâce à la conearrence, au libre-échange en matière religieiise, chacun prend à tâche de paraître meilleur que son Yoisin. c Quand vous Youdrez fner, n'aUez pas au temple, ne mcmtez pas sur le Uni de votre maison, enfermeE-vous dans votre cabinet et fermez vos volets. » Ah bien, ouidie 1

Les catholiques voient le pape ; les protestants, Luther et Calvin ; les puritains, John Rnox ; les Wesléyens, John Wesley; les Salvatiomûstes, monsieur, madame et mademoiselle Booth; les anabaptistes de Londres se pressait en foule au Tabernacle pour eBien(k« une parole tomber des lèvres de M. Spurgeon ; les Beinvalistes se croient sauvés esi touchant le pan de la redingote de M. Moody ou de M. Sankey. J'ai vu des femmes prendre la main de ces évangélistes» comme ils passaient à travers la foule pour se rendre sur Tesirade où ils allaient prêcher, et s*ea aller heureuses. Quand les catholiques ont la goutte, c'est à Notre-Dame de Lourdes, à Notre-Dame de la Salette, à la bienheureuse Germaine qalls s'adressent ; c'est à Sainte-Bart)e qa^ûs demandent de les garantir de la foudre ; somme toute, le bon Dieu ne semble jouer pour tout ce moodalà qu'un rôle fort secondaire.

JOHN BCLL Ef SON tLB

Ed Angleterre, l'idée religieuse domine, absorbe toQtes les autres • Les prisons et les maisons de fous sont remplies de maniaques religieux.

En France, quand on entend parler d'un grand crime, on s'écrie : Où est la femme ? Ici, cherchet, et TOUS trouTerei la chapelle. Il est peu de banqueroutiers vraiment dignes du nom qui n'aient fait bfttir une église ou une chapelle pour augmenter la confiance des souscripteurs, peut- être bien aussi pour rendre au bon Dieu on peu de ce qulls avaient pris aux hommes.

rouvre mon journal aujourd'hui ; j'y vois un individu accusé de banqueroute frauduleuse. Une bonne dame, qui avait placé des valeurs entre lea mains, avoue qu'elle avait confiance dans l'accusé, c surtout depuis le jour où, lui ayant envoyé une loge pour l'Opéra, il lui avait fait répondre qu'il avait la satistaction de pouvoir dire qu'il n'avait jamais mis le pied dans un endroit pareil » •

On se rappelle les écœurantes professions religieuses que fit, pendant des mois, Guiteau, le vil el I&che assassin du pauvre président Garfield,

Le Royaume-Uni possède deux Églises d'État :

l'Ëgiise Anglicane, en Angleterre et dans le pays es Galles; l'Église presbytérienne, en Ecosse. L'Église d'État a été abolie, en Irlande, en 1869.

JOHN BULL ET SON IlB 2b^

L'Église Anglicane est sous la juridiction de deux archevêques, l'archevêque de Cantorbéry, primat d'Angleterre, et l'archevêque d'York, et de trente évêques. Les deux archevêques et vingt-quatre évêques siègent à la Chambre des Lords.

L'Ëglise d'Ecosse est sous la juridiction d*une Assemblée générale, composée de députés ecclésiastiques et laïques, et présidée par on modérateur élu par l'assemblée, et un lord High CommissioTteTy nommé tous les ans par la reine.

Les principales Églises dissidentes sont: les méthodistes, les anabaptistes, les sociniens ou unitaires, les congrégationnalistes ou indépendants, et les wesléyeiis.

Sur une population de 81,000,000 d'âmes, dans le Royaume-Uni et dans les Colonies, 18,000,000 appartiennent à l'Église Anglicane ; 14,500,000 à l'Église - méthodiste ; 13,500,000 à l'Église catholique; 10,250,000 à l'Église presbytérienne ; 8,000,000 sont anabaptistes ; 6,000,000 congrégaUonnalistes ; 1,000,000 soci niens; et environ 10,000,000 appartiennent à di£férentes sectes de moindre importance.

Je vais donner en entier la liste des cent quatre-vingts et quelques sectes religieuses de l'Angleterre, quitte à revenir plus tard sur celles qui présentent quelque intérêt spécial*

Voici la liste:

Les Chrétiens de TA vent ;

Les Apostoliques ;

Les Arminiens, qui, contrairement aux Calvinistes, croient que Jésus-Christ a, par sa mort, sauvé tous les honmies;

Les Anabaptistes, qui n'admettent pas que le baptême soit conféré avant Tâge de raison, et avant que le chrétien ait fait un acte de foi ;

Les Croyants baptisés;

Les Croyants chrétiens, ou Chrétiens parfaits qui croient que leurs prières seuliss peuvent influencer les décrets de la (Uvine providence;

Les partisans de Jfohanna Southcott, dcmt je parlerai dans un chapitre spécial ;

Les Méthodistes bienveillants ;

Les Chrétiens de la bible ou Bryanites, secte fondée en 181S par William O'Bryan, et qui reçoivent la communion assis pour imiter la position dans laquelle les apôtres la reçurent à la Cëne;

L'Association de la défense de la Bible et ê% sa propagation ;

L'Armée du ruban bleu, dont les adhérents ne boivent que de l'eau ;

Les Frères en Jésus-Christ qui n'admettent aucun rite et n'ont aucun ministre ; ils se bap^ tisent eux-mêmes : prêcher l'évangile, c'est pour

JOHN BULL ET SON IlS 271

eux nier que Tœuvre du Sauveur est terminée ;

Les Calvinistes, qui refusent de croire à la présence réelle ;

Les Anabaptistes calvinistes qui trouvent les opinions de Wesley trop arminiennes;

L'Église catliolique apostolique;

Les Chrétiens qui professent d'appliquet les principes de Tévangile ;

Les Croyants chrétiens;

Les Frères chrétiens;

Les Disciples chrétiens ;

Les Éliasites chrétiens ;

Les Israélites chrétiens ;

La Mission chrétienne ;

Les Chrétiens abstinents;

Les Chrétioss tempérants;

Les Chrétiens unionistes ;

Les Christadelphiens ;

L'Église angUcane, divisée elle-même en liante Église, basse Église et Église libérale. Les adhérents de la haute Église ou ritoalistes adoptent; le confessionnal et les cérémonies à grand spectacle, à Tinstar des catholiques romains ; ils ne reconnaissent pas Tautorité du pape, oa qui leur permet d'émarger sur la liste de l'État; la basse Église affecte l'austérité calviniste et donne presque la main aux églises dissidentes ; l'ÊgUse libérale ne croit pas à l'enfer et compte.

272 lOHN BULL ET SON iLE

parmi ses principaux minisires, les noms les plus illustres de rAnglcterre ; le feu doyen Stanley, de Westminster^ en était l'omemenU

L'Ëglise presbytérienne d'Ecosse;

L'Ëglise libre d'Ecosse ;

L'Église du Christ ;

L'Église du peuple ;

L'Église du progrès ;

LesCongrégationnalistes indépendants qui nomment eux-mêmes leurs ministres et n'ont point de formes de prières;

L'Église de la comtesse de Huntingdon, qui adopte le rite de l'Église anglicane , et qui fut fondée au xviii* siècle par lady Selina Shirley, comtesse de Huntingdon ;

Les Covenanters, secte fondée au xvi* siècle, à une époque où Ton croyait l'Église protestante en danger;

La Mission de Coventry ;

Les Luthériens danois;

Les Disciples en Jésus-Christ ;

Les Disciples de Jésus-Christ, fondés par H. Thomas Campbell, qui proposa de mettre de côté toutes les questions dogmatiques, et d'établir l'Unité de l'Église du Sauveur ;

L'Église orthodoxe de l'Est;

Les Éclectiques ;

Les Dissidents épiscopaliens;

JOHfl BCLL BT SOX tlM 213

L'Église libre éTangéliqQe; La Missioa é^angâîqiie; L'UnicHi éTaogéUque, fondée en £oo6W, en 1840, par M. James Mofrisoii, qui pnMdâme que le plus grand pédié est de ne pas croire que Jésus ait saoTé, par sa mari, tons les hommes passés, présents et à TOiir ;

Les Sectateors dn SanTenr ;

L'Église chrétienne catholique libie;

Les Ghrétieos Ubres^-penseurs, qui rejettent la doctrine de la Trinité et de fîmmatérialilé de l'âme;

Les ChrétîeDs libres ;

L'Association chrétiome libre;

L'Église libre ;

L'Ë^llse épîscopale libre;

L'Église libre d'Angletme;

L'Église libre d'Ecosse ;

Les Chrétiens évangéliques litwes;

Les Chrétiens de la Grâce libres;

Les Frères évangéliques;

L'Église évangélique;

Les Évangélistes libres;

Les Méthodistes libres ;

L'Église de l'Union libre ;

Les Anabaptistes généraux;

Les nouveaux Anabaptistes ;

Les Anabaptistes stricts ;

f74 lOflM BULL BT SON IlB

La Commanité évangélique allemande ;

Les Luthériens allemands ;

Les GlassisteSy secte fondée en Ecosse, au xrni* siècle, par John Glass, dans laquelle on est admis en recevant un saint baiser ; ces sectateurs s'abstiennent de sang et ne touchent point, par conséquent, aux animaux qui n'ont pas été préalablement saignés;

La Bande glorieuse;

Les Calholiques grecs ;

La Société psychologique de Halifax ;

La Bande d' Alléluia, secte dont les services consistent en actions de grâces ;

La Mission de l'Espérance ;

Les Humanitaires qui n'admettent pas le caractère divin du Sauveur ;

Les Indépendants;

Les Méthodistes indépendants ;

Les Réformés indépendants ;

Les Unionistes indépendants ;

Les Inghamistes, ou adhérents de M. Benjamin Ingham, gendre de la fameuse comtesse de Huntingdon ;

Les Israélites ;

L'Église presbytérienne d'Irlande;

Les Juifs;

Les Luthériens qui, contrairement aux Calvinistes, croient à la présence réelle du corps et

JOHN BULL ET SON IlB 275

du sang de Notre-Seigneur dans Teucharistie ;

L'Union méthodiste réformée ;

lies Missionnaires;

Les Méthodistes modernes ;

Les Moraviens ;

Les Mormons ;

La Société des marins de Newcastle ;

La Nouvelle Église;

Les Nouveaux Anabaptistes ;

Les Nouveaux Wesléyens ;

La Nouvelle Église de Jérusalem;

Les Nouveaux Méthodistes ;

Les Vieux Anabaptistes ;

Les Anabaptistes déclarés ;

L'Ordre de Saint-Austin ;

L'Ëglise orthodoxe de TEst ;

Les Anabaptistes particuliers ;

Les Peculiar Peopley sectateurs qui laissent à la Providence le soin de les guérir de tous les maux;

Les Frères de Plymouth ;

L'Église protestante polonaise;

La Mission de Portsmouth ;

L'Église presbytérienne d'Angleterre, fondée par les Puritains ;

Les Anabaptistes Presbytériens ;

La Congrégation primitive ;

L'Église libre primitive ;

276 iOHN BULL ET SON ÎLS

Les Méthodistes primitifs;

Les ProgressioQûistes ;

Les Membres protestants de i*Ëglise augtieane;

Les Protestants trinitaires ;

L'Dnion protestante;

La Providence ;

Les Quakers;

Les Braillards (Ranlers)^ dont le culte consiste à sauter et à frapper dans les mains ;

Les Chrétiens rationnels ;

Les Réiormateurs ;

L'Église anglicane réformée;

L'Église épiscopale réformée;

Les Presbytériens réformés ;

Les Religionnistes récréatifs;

Les Revivalistes ;

Les Catholiques romains;

La Société de Salem;

Les Sandémaniens, qui ne sont autres que les Glassistes, H. Robert Sandeman ayant été le disciple le plus (errent de M. Glass;

Les Anabaptistes écossais ;

Les Frères du second avent, qui attendent la seconde venue du Messie ;

Les Sécularistes qui prétendent qu'il faut s'occurper des choses de ce bas monde avant de songer à son salut, et que la religion ne saurait prétendre au monopole de ce qui est bon et moral;

JOHN BULL ET SON !lS 277

Les Séparatistes, qui tiennent, paralt-il, leurs biens à la disposition des frères en détresse, et refusent de prêter serment ;

Les Anabaptistes du septième jour ;

Les Trembleurs (Shakers), secte fondée par la mère Anne Lee, qui eut une révélation divine, par laquelle elle apprit que la force matérielle de la chair était la cause de la dépravation des hommes. (Je reviendrai sur cette secte.)

La Société de la Nouvelle Église ;

L'Ëglise spirituelle ;

Les Spiritualistes, qui croient être en relation avec les esprits de l'autre monde ;

Les Swedenborgiens, secte fondée par Emmanuel Swedenborg, en 1688 ;

Les Méthodistes tempérants ;

Les Trinitaires;

Les Anabaptistes de TUnion ;

Les Unionistes;

Les Sociniens ou Unitaires, qui rejettent la Trinité et la divinité de Jésus-Christ et diffèrent peu des Humanitaires ;

Les Anabaptistes unitaires;

Les Chrétiens unitaires;

L'Église chrétienne unie;

L'Église méthodiste libre unie;

Les Presbytériens unis;

Les Chrétiens imiversels, qui croient que Dieu

278 lOHN BULL £1 SON IlB

appellera un jour tous les chrétiens dans son sein, qu'ils aient été bons ou mauTais en ce monde, et qui affirment que le péché ne reste pas impuni, mais que la punition a lieu sur la terre avant la mort ;

Les Calvinistes gallois;

Les Presbytériens gallois;

Les Wesléyens gallois;

Les Wesléyens; ,

Les Méthodistes wesléyens;

Les Réformateurs wesléyens;

La glorieuse Bande 4e la Réforme wesléyenne;

La Mission évangélique des ouvriers.

Ci liait la liste des agences de salut en Angleterre . Si John Bull ne va pas tout droit au ciel, vous le voyez, ce ne sera pas de sa faute. Je vais à présent donner quelques détails sur quelques-unes de ces sectes plus intéressantes que les autreà.

xxn

JLnfres sectes religieases en perspeedye. — Point de papisme I — Le Vendredi Saint. — Le calvinisme en Ecosse. ~~ Les Mormons de la Tallée do Lac Salé. — Mariage de la Puoelle d'Orléans. — Les Quakers. — Les Shakers. — Ponranoi Ta-t-on à l'église?

De nouvelles sectes se fondent tous les jours. €n ministre obscur découvre une nouvelle interprétation de quelque passage de FËcriture mainte; aussitôt il réunit une congrégation, fait appel aux poches de ses adhérents, appel toujours entendu, et il se bâtit son petit temple. Vous recevez souvent une circulaire conçue à peu près en ces termes : « Monsieur, depuis longtemps le besoin d'une nouvelle chapelle s'est lait sentir dans le voisinage. M. le révérend X. est prêt à entrer en fonctions aussitôt que les fonds nous auront permis de lui bâtir cette chapelle. » D'abord, on bâtit une cha-

280 JODN BULL BT SON ÎLE

pelle en bois; puis les quêtes grossissent, et le zinc remplace le bois ; et, pour peu que le zèle ne se refroidisse pas trop, on voit bientôt s'élever un temple en belles pierres de taille.

Londres va ainsi posséder bientôt une église théiste, fondée par un monsieur qui, depuis quatre ou cinq ans, se démène comme un forcené, pour prouver que Dieu le Père seul est adorable. Les fonds n'arrivent que lentement et le monsieur en question est indigné : « Le théisme, dit-il, a beaucoup d'adhérents; pourquoi donc n'avouent- ils pas franchement leur croyance et ne viennent-ils pas à moi ? » D n'a, paraît-il, mis de côté que 150,000 francs; il ne trouve pas que ce soit assez pour bâtir un temple digne de la secte qu'il est appelé à édifier.

On prépare aussi en ce moment une église des Saints-Apôtres pour y donner des représentations à grand spectacle, avec orchestre, chanteurs, prima donna, etc. L'autel sera entouré de statues gigantesques représentant les apôtres. Derrière, au milieu de sombres rochers massifs, sera un crucifix lumineux. Deux cents choristes, accompagnés par des instruments à cordes, par la harpe surtout, chanteront les services. L'intérieur sera illuminé, au moyen d'une immense croix d'argent doré, aux quatre extrémités do laquelle se trouveront des lampes électriques.

JOHN BULL ET SON IlB 281

Ça promet, comme vous voyez. L organisateur de ces fêtes, l'imprésario, est un jeune et joli prêtre de l'Église anglicane qui a dû, il y a peu de temps, quitter le bercail pour avoir régalé de whisky et de baisers deux jolies paroissiennes.

De toutes les religions énumérées dans le chapitre précédent, la moins populaire est la religion catholique, apostolique et romaine. No popery I est encore aujourd'hui le cri du peuple anglais. Les Trembleurs, les Sauteurs, les Salvationnistes, les Braillards, ne les effrayent point; mais les prêtres noirs et rasés leur rappellent les bûchers de Smithfield et Marie la Sanguinaire : Enfant échaudé craint le feu, disent les Anglais. La liaine du papisme est poussée jusqu'à rextravagance. Ainsi, par exemple, le Vendredi- Saint est considéré, surtout par les sectes dissidentes, comme un jour de réjouissances publiques, une sorte de Bank holiday ; il s'agit, avant tout, d'éviter de faire ce que l'on fait à Rome. X Jésus est mort aujourd'hui^ recueillons-nous, » dit-on en France ; « Jésus nous a sauvés aujourd'hui, réjouissons-nous, » dit-on en Angleterre. Malgré cela, la plupart des Anglais font encore maigre le Vendredi-Saint.

Pour voir le protestantisme dans toute son austérité, c'est en Ecosse qu'il faut aller : là, on

pratique le calvinisme dans toute sa brutalité. C'est qu'en Ecosse on n'entend guère la plaisanterie ; on ne fait pas les choses à moitié ; on 7 est sérieux en diable. Je connais un ministre presbytérien écossais qui enseigne l'oraison dominicale à ses enfants en leur administrant mi bon coup de canne au travers du dos, à chaque faute, à chaque hésitation qu'ils font. Pour ces clirétiens à l'humeur chagrine, la gaieté est suspecte, une plaisanterie est un péché, car une plaisanterie est un acte de frivolité, et il faudra rendre compte un jour de toutes les paroles inutiles. C'est un peuple vertueux que le peuple écossais, in eamest s'il en fut jamais !

L'Eglise mormone, si florissante en Amériqoei admet la polygamie et la théocratie. Non content des épouses qu'il a eues en ce monde, le Mormon peut encore aspirer à contracter le mariage au sein des élus. Cest en e&ei le privil^ de cette église, de récompenser une vie exemplaire, en mariant le défunt à quelque grande âme du séjour des bienheureux. En 1876^ un de mes amis visita les Mormons de la valMe da Lac Salé, et fut présenté à une princesse russe^ aujourd'hui Tune des femmes d'un évèque mormon. Voici quelques impressions de cette dame, telle qu'elle les confia à mon ami : c Mon premiet

JOHN BULL ET SON iLS 283

mari est mort il y a une douzaine d'années ; il était très bon pour moi ; malgré cela, sa mémoire m'est en horreur, parce qu'il ne traitait pas ses autres femmes avec les mêmes égards, ayec le même amour qu'il avait pour moi ; et, dans notre religion, nous n'admettons pas qu'un mari accorde la préférence à aucune de ses ipouses. Quant à notre second mari, ah 1 Monsieur, quel homme I quel saint I Nous ne le pleurons pas, nous lui envions son sort; il est dans le séjour de la gloire étemelle ; et, l'année dernière, Monsieur, nous l'avons marié, dans notre église, à la Pucelle d'Orléans 1 »

Les QiuAerg ou Trembleurs^ ainsi nommés parce que les adhérents de cette secte se glorir fiaient, à l'origine, dans les contorsions qu'ils faisaient dans leurs exercices de dévotion, contorsions qui les faisaient paraître trembler devaat Dieu. Les Quakers ne s'ageneuillent que devant l'Être Suprême, ne tirent leur chapeau à personne,^ tutoient tout le monde, refusent de prêter serment et de servir dans l'armée^ la guerre étant pour eux illicite et criminelle. Ils n'admettent aucun sacrement. Cette secte, aussi appelée la Société des Amis, ne reconnaît aucune consécration; chacun d'eux peut prendre la parole dans leurs assemblées. Le silence

tSA JOHN BULL £T SON ILS

complet est observé à ces meetings, jusqu'à ce que l'un de ces nouveaux convulsionnaires, mis en mouvement par le Saint-Esprit, commence à prier et à gesticuler. Cette secte fut fondée, en 16S0, par un cordonnier du comté de Leicester, nommé George Fox. John Bright^ le grand homme d'État anglais, est un quaker ; aussi a-t-il quitté le ministère de M. Gladstone, en 1882, quand celui-ci entreprit la guerre d'Egypte.

Les véritables Trembleurs sont aujourd'hui les Shakers d'Amérique. Le service religieux consiste à se mettre en rang, les hommes d'un côté, les femmes en face, et à battre des mains, à brailler et à sauter jusqu'à extinction de souffle et de chaleur naturelle. IlTie faut pas désespérer de voir se fonder bientôt une secte qui adore le bon Dieu en marchant sur les mains.

Rien ne s'y oppose, et, pourvu qu'on ait une église, une chapelle, une simple pièce à soi. il n'est pas ici de loi qui s'oppose au culte le plus extravagant. Ce qu'il faut, dans ce pays church going, c'est une croyance, n'importe laquelle.

«Pourquoi allez- vous à l'église? s'écriait un jour, devant moi, le ministre d'une petite église anglicane du Devonshire, je vais vous le dire. Toi, tu y vas pour avoir l'air aussi bon, sinon meilleur, que ton voisin ; toi, fermier de milord,

JOHN BULL BT SON IlS 285

to y vas pour faire plaisir à ton seigneur; toi, boutiquier; pour inspirer confiance à tes pratiques ; toi, jeune femme, pour montrer ta nouvelle robe; in fact, you ail go to church hecause you know you are nowhere if you don't go to church. »

Dans ce petit volume d'actualités, je crois devoir réserver un chapitre spécial aux Salvationnistes, les héros du jour.

ScUvation Army. — Placards blaspbématoiref. ^ Les derviches. — Services salvationnistes. — Comment on se rend en enfer. — Un général pas bète. — Pilules de saiut. — Peculiar people, — Johanna Southoott et lef sauteurs.

Aux grands maux les grands remèdes.

Ces basses classes qui, comme je Tai dit ailleurs, ne mettent jamais les pieds dans les églises, il a bien fallu songer aussi à les sauver, j'entends, à leur procurer le salut étemel. Or, les églises et les chapelles protestantes n'en veulent pas ; l'église catholique, avec ses chants mystiques et ses services en latin^ leur ferait autant d'effet qu'une pantomime; les prédicateurs des rues sont monotones et n'attirent que les badauds et les flâneurs : il a fallu adopter des moyens énergiques. On est allé réveiller le

lOHH BVLL ET SOS IlI f87

buatiqne qui dort même sous Tliumble reste de FÂDglais le fias misérable.

Moyamant qudqnes scbdlings, on a enrôlé une centame d'ouTriers ; pms oo a levé Fétendaid du salai, el^ tambour battant, dansant, sautant, gesticulant, burlant, on a promené ces recrues dans les rues de Londres, à rébahissement d'une population qui fiait à f^eaa. tenir )es côtes, t Riez ai YonsTOulez, s'écriaient ces nonyeaux prosâytes, yous êtes damnés, et nous sommes saurés, rira iàea qui rira le dernier. > Et la troupe de sauter plus bant et de burler plus fort : t Cry aut 4md slumi^ drmk water, and fraise the Lord. »

Puis l'argent est arrivé de toutes parts. Une pluie de gainées. L'Angletore est toujours prête à jouer de la pocbe, quand il s'agit de propage une idée philanthropique ou religieuse. Les convertis sont accourus eu foule; les petites compagnies sont devenues de gros bataiUims ; et cette associa tien, qui nagoère comptait à pane dans le pays qudques centaines d'adhérents, forme aujourd'hui une armée de quatre -ceat mille soldats, \àea disdpHnés, conunandés par un général en chef, des colonels, des cajHtaiaes, des lieuiNiants, des sous-officiers ; toute la hiérarchie militaire.

L'armée des élus, ou plutdt la Salvation Armig^

288 40HN BULL ST SON iLB

car il vaut mieux lui laisser son nom, enivrée de 868 succès, continue sa marche triomphale, de ville en ville, à travers FAngleterre, et menace de devenir un fléau, ni plus ni moins.

Non satisfaite de tenir ses réunions dans ses casernes — c'est ainsi que ces gens appellent leurs maisons de fous — elle envoie des détachements, musique en tète, convertir un quartier, une rue, une maison. Malheur à vous si votre salut paraît douteux à quelque agent de la Salvation Army, Un détachement viendra se planter effrontément devant votre maison, avec des trombones, des cornets à piston, des tambours de basque et des grosses caisses : une cacophonie à vous faire dresser les cheveux sur la tète . « Le diable est là, feu sur lui I » crieront-ils ; et, bon gré mal gré^ il faudra que vous soyez sauvé, à moins que vous ne preniez le sage parti de vous sauver vous-même. La police n'ose pas ou ne veut pas intervenir, et vous n'avez qu'une chose à faire : c'est de mettre de côté votre travail, ou le livre que vous lisez ; c'est d'aller consoler votre bébé qui pousse des cris de terreur dans son berceau, et d'attendre çiue ces sauvages se soient égosillés et retirés.

La Salvalion Army a son organe officiel : le Cri de guerre, son quartier général, son état-major, et, ce qui est plus grave encore, son banquier.

JOHN BULL BT SON IlE 289

Les différents régiments reçoivent leurs ordres du général en chef. Ces proclamations^ qui frisent tant soit peu le blasphème, sont affi* chées sur les murs; je vais vous en donner deux. J'ai copié la première à Scarborough.

oi Le capitaine Condy, la tambourineuse américainC; des guerriers mâles et femelles, avec une armée de soldats de sang et de feu, marcheront aujourd'hui à travers Scarborough.

A 6* 30", exercice des genoux et du mouchoir; à 10** 30", arrivée du Saint-Esprit; à 2^ 30", enclouage des canons de l'ennemi ; à 6^ 30", incendie sur toute la ligne ; à 8**, galop d'actions de grâces (Hallelujah gallop).

Lundi, à 2^ 30", la tambourineuse américaine chantera et parlera au nom de Jésus, avec d'au* très officiers ; à 6^ 30", les soldats se réuniront à la caserne pour

La Parade kn Grands Tenuk.

Mouchoirs rouges, jaquettes et tabliers blancs» et chapeaux alléluia (sic) de rigueur.

On offrira aux rebelles des conditions de paix. Le chirurgien de l'armée donnera ses soins aux blessés. Ce jourd'hui, etc.

Par ordre du roi Jésus et du capitaine Cadman.»

2!^ iOS5 tULL ET SON IlI

Le jour des régates» à Tor.juay, j'ai lu le pt%<^ard suirant :

t Saltatiox Armt.

RôunioQ gizante^qj^ présidée par le major Ibvey et les capitaines Davies et Harry.

A UN réceptioa da Saint-Esprit.

A midi, dôpirt de la caserne, et marche trioiuphale à travers le camp de Tennemi,

A i^ gronde bataille.

On se réunira à 9^ 30*, dans la forteresse,.

d*où Ton tirera rÉvangile à boulets rouges dans les rangs des esclaves du diable. (Ici, il faut en tendre les paisibles promeneurs qui devaient aller voir les r^tes.)

N. B. Un grand médecin (Jésus-Clirist) sera prés* nt et prodiguera ses soins aux malades ^ aux blessés.»

Je suis entré un jonr dans une caserne de sal- Tationnistes (excusez le mot, il est anglais maintenant). Le service allait commencer. L'orchestre se composait d'un trombone, de deux cornets à piston, d'un tambour de basque, et de deux grosses caisses. La grosse caisse est le fond de toute musique anglaise. Je me rappelle avoir entendu jouer une fantaisie sur le Pré aux Clercs à ia musique du premier régiment de l'arlillerie

JOHN BULL ET SON IlB 29i

de la garde. Quand arriva Tair : Rendez-moi ma patrie, la grosse caisse se mit à accompagner, en frappant un coup formidable au commence* ment de chaque mesure. L'assemblée, pour en revenir à nos héros, hurlait, au milieu d'applaudissements répétés, un cantique à 99 couplets dont le refrain finissait par les mots a Jésu$ est à moi », quand un ^rand gaillard d*une vingtaine d'années monta sur une scène improvisée, battit des mains, et se mit à tourner jusqu'à ce que, complètement étourdi par le mouvement, il tomba évanoui sur le plancher»

L'assemblée se leva comme un seul homme, et s'écria : Il est sauvé ! il est sauvé 1 HeissavedI He is saved !

— Pas encore », cria un sceptique, qui se tenait contre la porte d'entrée, tout prtt à filer, en cas de représailles.

Là-dessus, un autre salvationniste se mit à prier : « Écoutez les moqueurs, dit-il, le diable est chez nous.

— Le diable est chez nous, répéta l'assemblée.

— Mettons-le à la porte, fit l'orateur.

— Mettons-le à la porte », répondirent-ih tous en chœur.

Le diable n'attendit pas qu'on prit un parti défi* nitif à son égard, il décampa en un clin d'œil. Les moqueurs sont terribles. Je m'en rappelle

lOBH lllILL ET SON IlB

un qui demanda un jour à une jolie salvation- Di^le si elle se sentait sauvée: c Dites donc, tous! lui répondit-elle, qu'est-ce que ça vous Eût t Mélez-vous donc de yo6 affaires. »

La litanie est la forme de prière généralement adoptée dans ces meetings, c Seigneur, sauve la nation anglaise, ton peuple de choix.

— Amen, répond l'assemblée.

— Nous, nous sommes sauyés, mais il y en a encore beaucoup au service du démon, sauve-les.

— Amen. »

Et ainsi de suite, jusqu'à ce que rimagînation de Torateur ait épuisé ses ressources.

Le nombre des salvationnistes et leur fortune en caisse ont attiré l'attention des autorités ecclésiastiques. 11 y aurait là, en effet, un joli surcroit de revenu pour Téglise anglicane, si elle réussissait à admettre la Salvation Army dans son sein. L'archevêque de Cantorbéry leur a envoyé cinq livres sterlings pour les aider à payer le prix d'une caserne. La reine eile-mème a été jusqu'à leur envoyer son support moral. La reine ne pouvait pas se compromettre, elle, ia tête de Téglise anglicane, en faisant un cadeau qui appartenait de droit au culte de l'État ; et puis, dans la famille royale d'Angleterre, on a, des principes d*économie.

JOHN BULL ET SON iLl 293

Les maîtresses de maison commencent à porter des plaintes amères contre TArmée. Les bonnes ne peuvent plus tenir en place ; elles éprouvent le besoin d'être sauvées, et il se trouve toujours un capitaine, ou au moins un sergent de la Salvation Army prêt à leur rendre ce service-là.

Je voyais l'autre jour, dans un compte-rendu de Police-court qu'une pau^Te fille avait été sauvée par un capitaine salvationniste, qui l'avait emmenée chez lui pour mieux s'assurer du succès. Ce saint homme de capitaine lui avait aussi volé les quelques bijoux qu'elle possédait. Que voulez-vous? comme le disait mon ami du dimanche : David lui-même était un grand pécheur.

Le Cri de guerre annonce la conversion de Jane Johnson. C'est fâcheux : un des types les plus intéressants de la métropole disparaît. Jane Johnson a soixante-huit ans, et elle a subi deux cent quatre-viugt^ize condamnations pour ivrognerie. Malgré le temps qu'elle a passé en prison, la santé de Jane est excellente, et tout porte à croire que^ sans la déplorable intervention de la Salvation Army^ qui a coupé court à sa carrière, à la fleur de l'âge, elle eût pu terminer dignement l'existence, et mourir comme elle a toujours vécu, ad majorem gloriam publicani *.

1. Au moment de mettre sous presse, j'apprends avec plaisir que Jane vient d*étre condamnée à huit jours d'dm-

lOHN BULL BT SON IlB

L*églîse réformée qui, depuis Tépoque de Gromwell, n'a pas cessé de se diviser et de se subdiviser en sectes de toutes sortes, devait nécessairement aboutir à cette fin grotesque. Bien des églises dissidentes y ont aidé, en vulgarisant les services. On a cherdié à rendre la religion attrayante, on Ta rendue comique. Les pasteurs, transformés en acteurs, sont devenus des idoles ; on a voulu voir en eux des sauveurs, au lieu de lever les yeux vers les régions sublimes. Tel n'irait pas au temple pour adorer Dieu, qui y courrait pour entendre son cher ministre. Ces représentations ont été imaginées à bonne intention; elles n'ont pas laissé, cependant, de produire les résultats que j'ai essayé de décrire dans le présent chapitre.

Un des pasteurs les plus éminents de l'église dissidente, je pourrais dire le plus éminent sans crainte, au beau milieu d'un sermon, imagina un jour de se placer à califom*chon sur la rampe de la chaire, et de se laisser glisser ainsi jusqu'au bas. « Voilà, mes chers frères, s'écrîat-il en remontant, comment on va en enfer. » Et la congrégation de rire, et presque d'applaudifi;

prisonoement pour son petit péché mignon. J'en suis heareux. C'eût été dommage de briser une pareille carrière.

JOHN BULL ET SON IlB 29S

Je ne puis pas faire mes adieux à la Salvaiion Army sans dire un mot du général en chef.

Lo général est tout-pnissant dans l'armée qui ne reconnaît d'autre autorité que la sienne. Il a la direction et le maniement des fonds. Il baptise, marie, sauve ou damne les milliers d'oies qui obéissent à sa voix. La générale n'est pas moins active que son mari dans l'œuvre apostolique que s'est imposée la famille. Les fils et les filles du général, qui sont colonels, commandent des corps d'armée, et font partie du grand étatmajor.

Au mois d'octobre 1882, le général en chef a marié son fils à une jeune salvationniste. C'est hii-même-qui ofQciait. On avait choisi, pour la cérémonie, une salle immense, et fixé le prix d'enlrée à un schelling. Il faut frapper le fer pendant qu'il est chaud ; qui sait combien de temps durera l'aliénation mentale des salvationnistes?

Il y eut salle comble ; le jeune couple fut béni au-delà des espérances du général et de sa famille. Six mille personnes à un schelling, cela fit sept mille cinq cents francs.

Pas bète du tout, le général.

Je me demande, dans ce pays où toute affaire sérieuse se fait par annonces, pourquoi le général n'a pas encore inventé une potion qui

296 JOHN BULL BT 8«N IlB

mène au ciel, ou des pilules de salut. Des pilules de salut I Quel succès cela aurait I Le général pourrait insérer dans le Cri de Guerre des lettres testimoniales telles que celle-ci :

Mon Général,

Samedi soir, j'ai pris une de vos merveilleuses, je devrais dire miraculeuses pilules. Je me suis couché pécheur endurci, je me suis réveillé converti. Encore quelques pilules, et je serai un saint. Tout le monde devrait avoir de ces pilules dans sa chambre à coucher. Faites usage de cctle lettre comme bon vous semblera. G-joint un mandat de poste de 3 fr. 75 c. Prière de m'envoyer une boite de « pilules de salut »

pour ma femme • Veuillez agréer, mon général, etc. t

Les pecuUar peopfe, c'est-à-dire les gens singuliers (singuliers, en etfet), croient en Dieu à ce point qu'ils n'appellent jamais le médecin au chevet de leurs malades. Ces gens vivent fort longtemps. C'est insulter Dieu, disent-ils, que de faire venir un médecin, c'est prouver que Ton n'a point confiance en lui. Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite, rien ne saurait l'empêcher; s'il veut que je vive, il n'a pas besoin de la Faculté, il me sauvera bien tout seul.

JOHN BULL ET SON IlB 297

Je ne saurais mieux décrire les senliments de cette secte, assez nombreuse du reste, qu'en donnant un extrait du compte-rendu d'un procès.

Un père est accusé d'avoir laissé mourir son enfant par négligence.

« Le magistrat, — Votre enfant est mort, et vous avez refusé d'envoyer chercher un médecin.

L'accusé. — Le Seigneur voulait qu'il mourût, ce n'est pas un médecin qui l'eût sauvé.

Le magistrat. — Hais, si vous voyez que le Seigneur va vous enlever votre enfant, ne croyez-vous pas qu'il faille faire venir un médecin?

Vaccusé. — Non, je crains le Seigneur et je m'en rapporte à lui.

Le magistrat. — Supposez, cependant, qu'une voiture vous passe sur le corps, et vous casse la jambe, n'enverrez-vous pas chercher le médecin?

Laceasé. — Un pareil accident ne saurait m'arriver. Dieu me protège, et il a dit que les os du juste ne peuvent pas se casser.

Le magistrat. — Hais enfin s'ils se cassaient?

L accusé. — Cela est impossible.

Le magistrat. — Je respecte toutes les croyances religieuses; mais, encore une fois, ne croyez-vous pas que vous auriez dû appeler un médecin, quand vous avez vu que l'état de votre enfant devenait désespéré ?

t98 lOHN BULL ET SON ILB

Uaccusé. — Non, si Dieu avait voulu le sauver, il Taurait sauvé. Ah ! Messieurs les jurés, si vous croyiez vraiment en Dieu, vous ne souffririez pas qu'on me Ht de pareilles questions. Quand nous avons un malade dans nos maisons, nous Toignons d'huile, et nous prions, selon ce qui nous est ordonné dans TÉpître de Saint- Jacques. Si Dieu veut qu'il meure» nous nous inclinons devant sa sainte volonté. »

Le compte-rendu de cette affaire peut se voir tout au long dans les journaux du 24 janvier 1883. Ce n'est pas un cas exceptionnel.

Après tout, je ne vois dans cette croyance rion d'extraordinaire. Dans ce pays de liberté, de libre*échange à outrance^ où un étudiant en médecine, qui ne peut pas passer ses examens, va chercher son diplôme en Ecosse, ou en acheter un en Amérique, je ne vois pas, dis-je, lorsque chacun peut, avec un peu d'aptitude et de savoir-faire, pratiquer la médecine, pourquoi le bon Dieu ne pourrait pas concourir et faire comme tout le monde.

Il y avait, dans le Devonshire, au commencement du siècle, une secte religieuse appelée les Sauteurs. Le chef de cette religion était une femme, nommée Johaima Southcott, qui se disait possédée de l'esprit de la vierge Marie. La

JOHN BULL ET SON IlB 299

doclriiie qu'elle enseignait consistait à prouver que pour faire son salut il fallait sauter. Le diable étant partout, plus on sautait haut, plus on retombait lourdement sur lui, et plus on avait de chance d'être sauvé. Le diable n'en menait pas large dans ce temps-là, je vous le garantis. Ces braves gens avaient des temples dans lesquels on sautait à l'envi, sans dire une seule parole. La secte des Sauteurs n*a pas encore tout à fait disparu. A une certaine époque, Johanna Southcott se crut enceinte... par l'opération du Saint-Esprit. Ses partisans se préparèrent à célébrer son accouchement d'une manière digne du petit saint futur. Malheureusement, ils furent trompés dans leur attente : Johanna mourut, emportant avec elle son secret dans la tombe. Les Soulhcotlians qui croient que Johanna n'est autre que la femme du désert dont parle saint Jean dans \e Livre des Révélations ^ attendent encore sa résurrection. Bonne chancel

Xm »k: a «tir'b^ Bvat msiv^v* Isdii tribus dlsraël per^ ije>. -- >iojcK ^.:»;>?i.^. — Soixaate-4lix>5epl prca- ««« i jikn^^jt. — Cvç»eK viUîa il roas poiadra, poi* (v« n.ja ù 10»» •k.air»« — Las missioonaires se

£.Vv^ dirts h Bilve, le peuple anglais a dft •^pfvrniie de ce peuple ingrat, lâche et sangulijûre» nuùs choisi de Oîea, qui Daisait tomber» au son des trompettes» les murailles des Tillos qu^il assiégeait; à qui k Seigneur parlait en perso:iDe> et pour lequel U combattait en faisant loiuber des grêles de pierres sur ses ennemis.

A la destruction de Jérusalem, les Juifs furent dispersés : j'entends les Jui& des tribus de Juda et de Lévi, autrement dit les enfants de la maison de Juda. Les peuples des dix autres tribus , c'est-à-dire les enfants de la maison d'Is-

JOBH BULL ET SOH ÎLl 301

raêl ont dispara, sans que jamais les historiens aient pu en déooavnr la trace.

Joha Bull, qui altribne ses saooès en œ monde à sa supériorité sur les antres peuples en matière religieuse, s'est dit : c Yoyons, ne seraisje pas après tout l'enEuit de la maison d'Israël?

> Ce qn'il y a de certain, c'est que je fais des choses extraordinaires, qne je sois l'élu du Ciel, by spécial appointment; n'aurais-jc pas pour ancêtre celui qui a commandé au soleQ de s'arrêter? > Et il a cherché à s'identifier avec ce peuple qui, jadis, traversa la mer Rouge sans se mouiller la plante des pieds.

Il s'est formé en Angleterre une Société ap* pelée The Anglo-Israël idenlity Society^ qui a pour objet de rechercher les preuves d'identité de la nation britannique et des dix tribus perdues de la maison d'Israël. Cette Société n'a pas perdu son temps : elle a, à l'heure qu'il est, découvert non moins de soixante-dix-sept preuves de l'identité en question, preuves toutes tirées des saintes Écritures. La Société a publié une centaine de livres et de brochures sur le sujet, de toutes parts les adhésions sont arrivées en foule, et aujourd'hui la nation n'a plus à s'étonner de ses succès, c'est le doigt du Dieu d'Israël qui est dans son œuvre.

302 lonM BtLt BT 80H Ili

Cos preuves d*identilé sont assez ingénieuses. Je vais en citer quelques-unes.

La maison d'Israël devra habiter des Ues au nord-ouest de la Palestine, et parler une langue qui ne sera point hébraïque.

Les Anglais habitent des tles; ces lies sont situées au nord-ouest de la Palestine, et leur langue est composée d'environ 43,000 mots de provenance romaine, germanique ou celtique.

L'élément sémitique est absent.

Israël devra posséder des colonies dans toutes les régions de la terre.

C'est ainsi qu'ils traduisent un yerset d^Isaîe : « Tu t'élanceras de toutes parts et iras peuple des cités désolées. »

n faut que je cite quelques extraits des brochures de la Société. C'est faire beaucoup d'honneur, même dans un livre aussi modeste que l'est celui-ci, à des écrivassiers siUipides et ignorants que de reproduire leurs élueubrations, mais il faut montrer jusqu'où peut aller la bêtise humaine quand la vanité nationale et la manie religieuse s'en mêlent.

« Que nous le voulions, ou que nous ne le

JOHH BULL ST SON IlB 301

YOiiliODS pas, il nous faut des colonies, c csl notre destinée. Les Hollandais et les Espagnok en ont eu, ils les ont perdues presque toutes, et le peu qui leur reste ne saurait rester longtemps entre leurs mains. Les Français, à proprement parler, n'en ont point. Les Allemands ont essayé, mais n'ont point réussi à en obtenir. La nation anglaise seule possède des colonies florissantes dans toutes les régions de la terre et cela ne suffit pas, il lui en faut encore. LV.mpire ottoman esta la veille de sa ruine, et conmie Constantinople nous appartiendra de droit, il conviendra que nous en prenions immédia Icmeni possession (textuel). Constantinople n'est que la clef de notre empire des Indes. »

Une nation devra se séparer cCIsraël et devenir indépendante.

c Nous devons nous réjouir et rendre grâce à Dieu, s'écrie l'une de ces brochures, que l'Amérique puisse célébrer tous les ans sa déclaration d'indépendance. »

« L'Amérique est une grande nation, s'écrie une autre ; AUeluia t elle devait se séparer de la patrie. »

lonathan a pu, en 1776, mettre John Bull à la porte vi et armis, aussi celui-ci a-t-il pour

304 JOHN BULL BT SON IlB

lui le plus grand respect; il ne manque jamais l'occasion de lui glisser un mot flatteur *

Oiguez vilain, il vous poindra; Poignez yllain, il vous oindra.

liraél devra être sous le régime monarchique.

J'avoue que je ne vois aucune monarchie qui me paraisse aussi solide que celle de TAngleterre.

Israël ne pourra pas être vaincu dans ses îles; Israël devra combattre contre des forces supérieures et les anéantir.

a Les Français» les Russes, les Espagnols, les Hollandais, les Chinois, les Indiens, les Allemands, les Autrichiens, les Italiens, tous ont subi des défaites, donc aucune de ces nations ne peut être Israël.

» L'Angleterre n'a jamais été yaincue, donc elle est Israël. »

Ces billevesées s'impriment en Angleterre, aux frais de l'auteur, cela va sans dire, mais enfin elles voient le jour. Je continue, et cette fois encore, je cite :

« Nous sommes la seule nation qui ose corn* battre en présence de forces supérieures. Le sceau de la maison d'Israël est encore là bien évident,

JOHN BULL ET SON IlR 305

Pendant la guerre de la Péninsule, le duc de Wellington, avec une petite armée, a résisté aux forces réunies de toutes les puissances européennes coalisées (ne jetez pas les hauts cris, ça y est en toutes lettres, je n'ai pas assez d'imagination pour écrire l'histoire de cette façon, croyez-le bien). Nous avons conquis la Chine avec une poignée d'hommes. Quelques Anglais suffisent aux Indes pour maintenir l'ordre parmi des millions de sujets récemment conquis. Eu Grimée, nous ayons vaincu la Russie avec quelques milliers de soldats (pas un mot des deux cent mille pauvres imbéciles de Français qui s'y trouvaient, pour ne rien dire de quarante mille Turcs). Et nos victoires sur les Âshantis, les Afghans, les Zoulous, les Ëgyptiens! S'il fallait les compter, nous n'en finirions pas. » Finissons-en cependant, n'est-ce pas? c'est écœurant. J'ai pourtant extrait les lignes qui précèdent du livre le plus sérieux publié sous les auspices de la Société d'identité : ex uno disce omnes. Parmi les campagnes mentionnées ci-dessus vous voyez que la Société a sagement passé sous silence la campagne du Transvaal. Les Boêrs ayant administré à John une brossée exemplaire, cela eût naturellement gêné la preuve d'identité. Ces braves Boërs sont maintenant maîtres chez eux, et la maison d'Israël

moderne ne parle jamais de ce petit peuple qu'avec le plus grand respect.

Les enfants ilsraèl devront observer le jour du sabbat.

« Ah I s'écrie la Société d*ideatitô, Londres le dimanche n'est-il pas un sujet d'étonnemcnt pour les étrangers qui ^isitent nos rivages ? Quel spectacle sublime ! Que c'est beau ! Cinq millions d'individus qui ferment leurs magasins, leurs théâtres, leurs salles de concert, pour se recueillir pendant vingt-quatre heures I Le service des postes et des télégraphes, les chemins de fer^ tout s'arrête, tout travail cesse. » C'est inexact, la poste et le télégraphe fonctionnent en province le dimanche, et les trains de Londres ne s'arrêtent que pendant l'heure deTolBce du matin. Les publio-homes restent ouverts, et il est reconnu que c'est le dimanche qu'il se commet le plus do vols avec effraction. La maison d'Israël ne se repose donc pas autant que la Société veut bien le dire, le jour du sabbat.

Israël sera une race prolifique»

Dieu, en effet, a dit à Abraham : c Tu seras le père d'un grand nombre de peuples ; je te bénirai, toi et les descendants, qui seront aussi nombreux que les étoiles du ciel. » Jacob, dans

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sonionge, vit le Seign?ur qui lui dil: c Je suis le Seigneur Dieu d'Abraham, Dieu d'isaac ; je te donnerai la terre sur laquelle tu reposes, et tes enfants seront plus nombreux que les grains de poussière. »

< Eh bien, où trouver, dit la Société, une nation qui se multiplie aussi rapidement que la nation brilannique? »

II est positif que les races anglo-saxonnes, an train dont elles vont, atteindront, en Fan 2,000, le chiffre fabuleux de 1,837 millions. La Revue scientifique trimestrielle du mois de juiUet 1873 nous apprend que les Anglo-Saxons doublent leur population, en Europe, en cinquante-six ans, aux colonies en vingt-cinq ans; tandis que, pour obtenir le même résultat, les Allemands mettent cent ans, et les Français cent quarante ans.

Ergo, l'Angleterre n'est autre qu'Israël.

a Comme vous avez des enfants dans ce pays I disais-je un jour à un Anglais.

— Que voulez-vous? me répondit-il, nous avons si peu d'autres distractions! »

La maison d^Israël enverra des missionnaires aux extrémités de la terre.

Cette preuve est tirée de la Bible (Isaïe, XLllI, 21) : « Ce peuple, que j'ai fait pour moi, proclrinera mes louanges. » L'Angleterre envoie des

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missionnaires dans toutes les parties du monde ; mais ces bons apôtres, excellents agents colonisateurs du reste, se trompent malheureusement d'adresse : ils vont dans des endroits où leurs services ne sont pas nécessaires.

De cette vérité^ deux fables feront foi:

Dans la colonie de Natal, un Zoulou avait vendu à un Anglais un poulet coriace. Celui-ci s'en plaignit quelques jours après. Que fit le sauvage? U donna à Fbomme civilisé un autre poulet et refusa son argent.

Je connais un Anglais, du nom de « Légion », qui a acheté à un marchand de volailles de Londres un vieux corbeau qui lui avait été recommandé comme un polit poulet tendre, tout frais arrivé du Devonshire. Que fit Thomme civilisé? n s'en tint pour sa mâchoire démantibulée.

Ah ! pourquoi les missionnaires ne viennentils pas à Londres? Quel magnifique champ d'opération pour eux I

Est-ce bien toi, Israël, enfant choisi du Seigneur, qui as changé le poids du sanctuaire en bonne à tout faire? Change tes cris de joie en plaintes amères, 6 Jérusalem/

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Il n'en faut donc plus douter, la maison d'Israël est retrouvée ; les preuves sont irrécusables.

S'il m'était permis de contribuer aux travaux de la Société d'identité, je lui reconunandcrais une preuve additionnelle, qui me parait concluante. Dieu a dit à la maison d'Israël : c Tandis que la maison de Juda mourra de soif, toi tu boiras. » (Isaïe, LXV-i3.)

Or, je trouve, sur un étal des personnes arrêtées pour cause d'ivrognirie, dressé par le gouvernement anglais en 1871^ qu'en Angleterre seuleoient, c'est-à-dire sans compter l'Ecosse el l'Irlande, où on lève le coude avec autant d'agilité que dans l'Angleterre proprement dite, je trouve, dis-je, qu'il y a eu, en 1876, non moins de 104,174 personnes, dont 38,880 fem- Daes, condamnées pour ivrognerie ; et depuis Tanaée 1876, ces chiffres n'ont fait que croître et enlaidir.

Si l'on veut bien considérer que le nombre d'ivrognes, pris en flagrant délit et arrêtés dans les rues, ne représente qu'une partie bien faible - des personnes adonnées à la boisson, puisque l'on peut se soûler impunément che2 soi, et que Ton n'arrête que les gens ivres morts ou ceux qui causent du désordre dans les rues, on restera convaincu que pour em-

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ployer le style de la Société, puisque la nation britannique seule peut produire des ohififres tels que nous avons mentionnés ci-dessus, ergo il faut qu*elle soit Israël •

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Conclusion. — Différences de caractères, — Les Anglais devraient être manicliéens. — Qu*est-ce que le patriotisme ? — L'étranger en Angleterre. — L'union de l'Angleterre et de la France.

Résumons-nous en deux mots.

L'Anglais est plus sérieux que nous ; son jugement est plus calme, plus sain et plus solide que le nôtre ; son patriotisme est mieux com* pris. Froid, d'un tempérament sobre et tranquille, d'une humeur chagrine et farouche, élevé dans le langage cru de la Bible, d'une religion austère et quelque peu jalouse du bonheur et de la joie, il est moins aimable et moins heureux que nous.

C'est encore dans le système d'éducation, c'est dans le climat, c'est jusque dans la nourriture, qu'il faut chercher l'explication de cette difSé-

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rence si frappante qui existe entre le caractère anglais et le caractère français. Un diner, composé d'une livre de rosbif, d'une grosse tranche de plum- pudding 9 et d'un pot de bière noire, lourde, épaisse et huileuse, ne saurait certainement avoir sur l'esprit l'influence d'un diner composé d'une douzaine d'huîtres, d'une aile de poulet, de fruits, de pâtisserie légère et d'une bouteille de poniard.

Je racontais, devant un groupe d'Anglais, ce qu'exhiba, à sa fenêtre, entre deux cierges, un soir de réjouissances publiques, l'un des plus grands hommes d*Ëtat français de ce siècle. « Âh 1 s'écrièrent-ils en chœur, vous conviendrez bien au moins qu'un Anglais n'a jamais fait chose pareille? — Non, répondis-je, le climat ne le permettrait pas. »

Dans ce pays de contrastes où, d'un cdté, la moralité est si grande et, de l'autre, le vice si profond, si grossier, on se demande comment l'Anglais n'est pas manichéen. D semble, en effet, que le dualisme préside aux destinées de TAngleterre; on peut affirmer sans hésitation, avec M. Taine qui n'ose pas trop porter le jugement; qu'ici le mal et le bien sont plus scrands qu'en France.

Nous accusons constamment l'Angleterre d'être

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égoïste dans sa politique. Mais, voyons, le patriotisme n'est-il pas la forme la plus manifeste et la plus excusable de l'égoïsme? Est-ce de l'égoïsme que de préférer sa mère à toute autre femme? Est-ce de la vanité que de trouver ses enfants plus beaux et plus intelligents que les enfants des autres? Est-ce de l'égoïsme que d'accepter une bonne position plutôt que de la refuser et de l'oiTrir, en bon chrétien, à son prochain ? Montrez-moi donc un pays qui ouvre ses portes hospitalières plus généreusement que TAngleterre? Montrez-moi un pays où l'étranger soit traité avec autant d'égards, avec autant de respect? On lui demande de se conformer à la loi, rien de plus ; il jouit de tous les privilèges dont jouissent les Anglais, à cette seule exception près qu'il ne peut pas poser sa candidature à la Chambre des Communes. Le patriotisme de John Bull est raisonné. En homme d'affaires, il ne s'engage jamais dans les périls de la guerre, sans être à peu près certain d^en tirer quelque profit, et les puissances continentales^ qui maintiennent des armées permanentes à frais énormes, pour n'acquérir qu'un peu de gloire, ne sont pas contentes. Je voyais dans un journal de l'année 1878, à l'époque où l'Angleterre et la Russie se mon* traient de fort vilaines dents, qu'un cocher de

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Saint-Pétersbourg, s'étant aperçu qu'il couiLui— sait un anglais dans sa voiture, le pria poliment do descendre et, indigné, refusa Targeat qui lui était ofierU Eh bien, voilà ce que j'appelle du patriotisme mal compris. Un automédon de Londres, en patriote solide et pratique, eût ea pareille circonstance doublé le prix de sa course.

M. Alexis de Tocqueville a fait un portrait du Français qui me parait peint au vif : « Adorateur du hasard, de la force, du succès, de l'édat et du bruit, plus que de la vraie gloire, dit ce grand écrivain ; plus capable d'héroïsme que de vertu, de génie que de bon sens, propre à concevoir d'immenses desseins plutôt qu'à parachever de grandes entreprises ; la plus brillante nation de l'Europe, et la mieux faite pour y devenir tour à tour un (d)jet d'admiration, de haine, de pitié, de terreur, mais jamais d'indifférence. » L'Anglais, au contraire, a de la grandeur, mais n'a point de magnanimité; de la vertu, mais point d'héroïsme en tant que nation; il n'est ni brillant ni primesautier comme son voisin mieux doué de la nature, mais il est plus solide, plus entreprenant, plus persévérant et plus sage. La France et l'Angleterre semblent réunir, à elles deux, toutes les qualités que peuvent développer l'intelligence el le travail, si

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l'union de ces deux grandes nations, qui, sous le règne d*uiie reine vertueuse, n'a cessé de devenir de plus en plus étroite, peut faire espérer qu'elles ne seront plus rivales que dans les arts de la paix, et qu'elles se donneront à jamais la main pour s'encourager dans la voie du progrès et de la liberté.

N'oublions pas enfin que Voltaire a dit: c Si j'avais eu à choisir le lieu de ma naissance^ j'aurais choisi l'Angleterre. »

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