INTRODUCTION ' ' XVII
secoue, vous arrache un cri d'émotion devant ces merveilleuses notations (1), Alors que Constable, dans ses petits tableaux et ses études, se livrait entièrement, sans autre préoccupation que celle du fragment de nature qu'il avait devant les yeux, dans la plénitude de son ivresse de peintre, il souffrait toujours énormément dans l'élaboration d'un grand tableau d'exposition. La part fatale de convenu qu'exige une œuvre de ce genre, le sacrifice des valeurs vraies au souci de l'unité d'effet, la préparation et la cuisson que doit subir la toile dans l'atelier, les raccords, les tripotages, les atténuations causaient de véritables angoisses à cet affamé de choses authentiques, non triturées, diverses et heurtées comme la nature. Il devait craindre sans cesse qu'une harmonie factice et purement picturale fît oublier la grande harmonie des choses rudes au plein air et que disparût cette fraîcheur de nature dont il cherchait surtout à rendre l'effet, y sacrifiant tout le reste, lui, l'ennemi mortel des tableaux moisis, vieillots, confits, puant l'huile et l'atelier.
Pour moi, sans prétendre diminuer ses grandes toiles en quelque sorte classiques, telles que La Charrette de Foin, Le Champ de Blé, La Cathédrale de Salishury vue des prairies, Le Cheval qui saute, etc., certaines d'incontestables chefs-d'œuvre, j'envisage la série de ses esquisses et quelques-uns de ses tableaux de moindre importance, par exemple, certaines vues de la Vallée de Dedham et de la Lande-Hampstead, la Chaumière dans un Champ de Blé, le Moulin à Gillingham, le Groupe d' Arbres près de l'église d'Hampstead, etc., etc., comme les plus éclatants témoignages d'un art nouveau, où la nature est interprétée
1. Je signale aux amateurs (à ceux du moins qui n'ont pas traversé la Manche) la petite étude que possède le Palais des Beaux-Arts de Lille.
avec une liberté et une largeur qui dénotent un sens vraiment moderne du beau.
L'homme a passé sans que son art ait été reconnu. Les applaudissements qui lui vinrent de France et la fidélité de quelques amis ne suffirent pas à lui assurer la dose d'approbation dont un artiste a besoin.
« Aucun peintre d'un égal génie n'a jamais été aussi méconnu dans son propre pays », constate son ami Leslie. Et c'est un autre de ses biographes qui nous dit : « Il était tellement original que ses compatriotes furent incapable^ d'apprécier son génie avant qu'il ait reposé dans son tombeau pendant un demi-siècle. » La gloire de Constable, en son propre pays, est de date récente. Chez nous, malgré que nous possédions quelques spécimens de son art, à vrai dire insuffisants, il est plutôt apprécié par ouïdire qu'admiré en pleine connaissance de cause.
L'obscurité en laquelle vécut l'artiste s'explique fort bien par le caractère même de l'homme. 11 n'avait absolument rien d'un « arriviste » ; or le monde appartient sans conteste à cette espèce, suivant sa propre constatation mélancolique. Il n'a jamais rien fait de lui-même pour se mettre en valeur, pour la vente ou pour le succès. Le marchandage de l'art lui était inconnu. C'était un absolu sauvage. Il s'est toujours gardé moralement propre, d'une véritable dignité de vie, fermé aux machinations du monde, les ignorant ou les dédaignant, en primitif qu'il était. Sa personne comme son art furent à l'abri des compromissions.
Le maître du Champ de Blé occupe dans l'histoire générale du paysage, une place, tout à fait significative. Par la