INTRODUCTION ■ . XV
OÙ il se meut, il semble partager presque tous les sentiments. Il s'affirme énergiquement conservateur en religion. Il s'associe à ses compatriotes dans leur haine enfantine de Byron. Et ainsi de suite.
On peut s'en étonner et le déplorer. Ces dehors de banalité prouvent du moins que pour être un suprême artiste il n'est pas essentiellement nécessaire d'être un détraqué, un inverti ou un cynique comme certains voudraient nous le faire entendre. Ce peintre aux sensations tellement aiguës, réalisateur d'un art si fort et si original, se prouve en tout ce qui no concerne pas son métier un absolu «philistin ».
Il est bien remarquable que Constable ne se soit jamais laissé aller, comme tant de grands maîtres, à la « fabrication » picturale. La préoccupation de l'art fut toujours exclusive chez lui. Il ne fut pas touché par le mercantilisme. Tout au plus peut-on remarquer, dans ses dernières œuvres, les traces d'une certaine lassitude, d'un froidissement, l'apparition d'un élément tout à fait nouveau dans sa peinture jusque-là essentiellement fraîche: le rassis. Effet naturel de l'âge et d'une existence remplie d'amertume.
Telle était, dans ses grands traits, la nature intime de l'homme. Les lettres qui composent la substance de ce volume et qui forment le commentaire de l'œuvre, nous font pénétrer dans les détails d'une existence remplie par son art et par ses affections — sa femme, ses enfants, quelques amis proches — intimement unis.
Lorsqu'on envisage cette œuvre dans son ensemble, on est frappé, à première vue, d'une disproportion flagrante entre ses diverses parties. Notamment entre certains petits
paysageset quelques-uns des grands tableaux, l'écartsemble énorme. Autant ceux-là apparaissent originaux et vitaux, emplis d'un sentiment nouveau dans l'art, autant ceux-ci se dénoncent pénibles, désespérément noirs, d'un art lourd et froid. Il ne faudrait pas en conclure hâtivement que Constable fut un artiste essentiellement inégal, qui appartenait moitié au passé, moitié à l'avenir. Cet abîme apparent entre ses plus « modernes » toiles et celles qui nous semblent aujourd'hui plus « anciennes », c'est en grande partie le temps qui l'a creusé. Du vivant de l'artiste il ne se découvrait pas. Le bitume a largement accompli son œuvre sournoise et dévastatrice dans ses toiles comme dans celles de Rousseau. Tous deux en effet abusèrent de ce fallacieux produit, et en multipliant les frottis dans leurs tableaux pour obtenir des effets plus près de la vérité, en les fatiguant à l'excès, ils préparèrent des ruines pour l'avenir. Certains tableaux célèbres du paysagiste anglais sont de nos jours méconnaissables.
Une autre raison pour laquelle nous voyons de si grandes différences de niveau dans son œuvre — celle-là lui est commune d'ailleurs avec nombre de grands artistes — c'est qu'il mettait beaucoup plus de lui-même, plus de liberté et de fougue, dans ses études en plein air que dans ses grandes toiles d'exposition. Thoré-Burger a fait une très juste remarque: « Il se plaisait plus à faire des études, des études de ciel surtout, d'eau, de feuillages, qu'à composer des tableaux. » Je voudrais pouvoir caractériser ses esquisses, mais elles défient, je crois, la transposition verbale. Elles dénoncent quelque chose de foudroyant, de sauvage et d'orgiaque. Elles communiquent une impression unique dans l'art du xix» siècle, tellement y est frénétique la joie de la couleur et du mouvement. Une furie, une ivresse de vie picturale vous pénètre, vous