‹ John Constable d'après les souvenirsChapitre 18 sur 77 · INTRODUCTION * XXXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION * XXXIII

paysages qu'il nous avait envoyés. » Delacroix, qui écrivait ceci en 1858, doit faire une confusion. Géricault, mort en janvier 1824, n'a pu voir à Paris les trois tableaux de Constable qui n'y arrivèrent qu'en juin de la même année; mais il était allé, en 1820, étudier sur place l'art anglais qui l'avait beaucoup frappé. Son envoi de 1821, les Courses d'Epsom, trahit l'émotion qu'il en éprouva. C'est seulement en Angleterre qu'il put voir des Constable et, à son retour, il est probable qu'il exprima devant ses amis l'admiration ressentie.

Un témoignage décisif nous est également offert par Paul Mantz : « On peut, sans grand effort d'esprit, imaginer quelle impression devaient faire sur les jeunes gens les peintures du maître anglais, ses verdures intenses, ses nuages tumultueux, sa vitalité partout répandue et débordante. Je tiens de Paul Huet que ces tableaux de Constable, si colorés et si puissants, le jetèrent, lui et ses amis, dans un trouble profond. Dès ce jour, la cause du paysage académique fut perdue sans retour. Le salon de 1827 montra bien quel ravage Constable avait produit dans ces âmes inquiètes. »

« Là est Torigine de la métamorphose du paysage en France », déclare Thoré-Burger, en faisant allusion aux Constable du Salon de 1824.

Les faits eux-mêmes, aussi bien que les témoignages contemporains, sont probants. La reconnaissance loyale de la part prépondérante qu'eut Constable dans la formation de notre paysage moderne n'enlève pas un pouce de leur gloire aux peintres de 1830.11 n'y aque franchise et justice à résolument avouer la dette sacrée de reconnaissance

que la peinture française, en une heure critique, a contractée naguère envers celle d'Outre-Manche.

La recherche ardente, imprécise, d'un art nouveau occupait un petit groupe de jeunes gens, comme le prouve l'exemple de Paul Huet. Quel eût été le sort de leurs tentatives, livrés à leurs seules ressources, sans exemples définitifs venus de haut, nous ne pouvons le conjecturer. La discussion sur ce point serait d'ailleurs vaine et sans intérêt. Constable n'aété que le minime accident providentiel qui toujours surgit, dans les périodes de crise, d'inquiétude et d'espérance, pour communiquer l'élan final et décisif, pour donner la vie véritable à ce qui est latent. Constable a agi là comme un ferment. Il a fécondé les instincts, précisé les aspirations, orienté les révoltes. Il fut comme l'étincelle fatale qui met le feu au tas.

Le peintre anglais apparaît ainsi l'accoucheur d'un âge, gros de conceptions nouvelles. En accentuant l'opposition entre les tenants de l'art classique et les chercheurs d'un paysage moderne, il a révélé ces derniers à eux-mêmes. 11 a imposé une solution et tranché le débat en faveur de la nature. En prouvant à la jeunesse avide de nouveauté, par des arguments revêtus de couleurs et de formes, qu'un art existait violemment contraire à celui des Watelet, il les poussa à persévérer, à chercher et à trouver.

Il est donc avéré que ce grand souffle de nature et de vérité qui emplit le paysagisme français à travers le xix^ siècle vient en grande partie du dehors. Notre art de 1830 ne s'est pas formé ex nihilo. Le même phénomène s'est d'ailleurs manifesté maintes fois dans notre vie nationale. La révolution romantique en littérature, point de départ de la magnifique expansion de nos lettres, était fortement redevable aux influences étrangères. Le mouvement philosophique, préparatoire à la Révolution française, se pénétra d'idées anglaises. Deux siècles et

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