INTRODUCTION . XLI
« Le recueil publié par M. Leslie mérite à tous égards d'être traduit et peut seul faire connaître la valeur réelle de l'artiste anglais. Nous avons les mémoires de Cellini, de Bernard Palissy : espérons que bientôt nous posséderons en français ceux de Constable. »
Ce vœu, exprimé en 1856 par Frédéric Villot, dans la Revue Universelle des Arfs, publiée par Paul Lacroix, se réalise aujourd'hui, après un demi-siècle.
Ce recueil de lettres et de souvenirs, monument élevé par l'amitié, est passible de maints reproches. Il faut tout d'abord regretter l'excessive discrétion, la timidité du biographe. Les biographies modernes nous ont accoutumés à plus de précision, de même qu'à une abondance de renseignements nécessaires dont Leslie s'est montré trop avare, alors que sur certains points plutôt indifférents, il s'est témoigné prolixe. Notre curiosité se contente malaisément des notes et des commentaires qui relient entre elles les lettres du peintre et de ses amis. Cette insuffisance se découvre si, par exemple, nous comparons l'ouvrage de Leslie aux Souvenirs sur Théodore Rousseau de Sensier, qui tout en se prouvant un biographe naïf et véridique, plus soucieux d'expliquerrhomm3 que les tableaux, accumule l'information. L'éditeur des lettres de Constable semble oublier parfois que son but doit être avant tout de nous dépeindre une nature d'artiste : nous sommes ainsi curieux de données positives sur la méthode de travail de Constable, sur la genèse de ses tableaux, son labeur d'art, en général sur tout ce qui se rapporte au peintre, que de ce qui concerne le fils, l'ami, le fiancé, le mari et le père. En outre Texcellent Leslie, peintre d'histoire et de littérature, maître dans un genre conventionnel où triomphent l'anecdote et l'esprit, artisan habile et posé, n'était guère en mesure d'apprécier pleinement l'originalité souveraine de Constable. Les parties les plus
avancées de l'œuvre du paysagiste lui échappent. J'ai la sensation qu'il aima davantage l'homme qu'il ne comprit l'artiste, malgré son admiration très sincère et parfois fort éclairée.
Ces défauts ne m'ont pas découragé. Car il n'existe aucun remède à cela. Nous devons nous contenter de ce que le temps nous a légué. Et Leslie, par qui des renseignements précieux nous furent transmis, a droit à la gratitude de tous les amis de lart. Le présent ouvrage est le seul document que nous possédons sur l'artiste, la source unique à laquelle tous les biographes ont puisé. Et M. C. J. Holmes, dans la préface de son important et récent ouvrage sur l'artiste, déclare que, pour ce qui concerne la vie de Constable, le livre de Leslie «demeure, même après plus d'un demi-siècle écoulé, une relation presque parfaite. »
D'ailleurs la méthode suivie par Leslie comporte certains avantages. Il ne s'agit pas assurément d'un livre lyrique ni critique ; c'est comme le journal de la vie d'un artiste, recueilli et rédigé par un ami qui oublie le plus souvent qu'il est un confrère. Son charme et sa valeur sont faits de simplicité, de sincérité, de candeur. Nous voyons et nous sentons vivre un homme, — grand, primesautier, sensible, naïf et chaud. J'éprouve une joie réelle à voir se dérouler l'existence d'un grand artiste, envisagé comme un simple mortel, dans l'entourage de son temps, immergé dans la vie quotidienne, confronté aux banalités, mêlé aux mille petits détails, savoureux ou indifférents, du milieu familial et contemporain. C'est là le procédé inverse de celui qui conduit à dresser la figure d'un grand homme, comme une statue phénoménale abstraite de la vie générale de l'humanité. Le récit de Leslie gagne en véracité et en intimité ce qu'il perd en ampleur et en rigueur. Il est enveloppé d'une atmosphère de vie.