CHAPITRE VII
John Constable. — Cher Monsieur, Je regrette beaucoup d'apprendre que vous avez été si mal portant depuis votre visite à Cole- Orton, et je crains que cela n'aitété causé par une application trop intense. Vous devez me rendre cette justice de dire à M'"^ Constable que je n'ai jamais manqué de vous proposer tous les jours une promenade à cheval ou à pied. Je suis absolument persuadé que les artistes épargnent en fin de compte du temps, en s'accordant des interruptions nécessaires pour prendre de l'air et de l'exercice. Toutefois, maintenant que c'est fini, j'espère que ce sera un avertissement, et en attendant, je dois vous dire que votre temps ne s'est pas passé sans profit, et que votre assiduité vous a familiarisé avec maints arcanes du métier mystérieux et magique de Claude Lorrain. Je vous remercie de vous être donné le mal de m'envoyer mes couleurs, etc., et enfin, je souhaite que vous ayez du
succès en appliquant le résultat de vos études. J'espère que vous ne ressentirez aucune suite de votre maladie et que vous travaillerez joyeusement à ce que vous préparez pour Somerset House ; mais souvenez-vous, de l'air et de l'exercice, sans quoi vous pouvez être arrêté dans votre travail. En tous cas cela peut vous faire du mal à la longue, car je suis convaincu que beaucoup d'artistes s'occasionnent des maladies de divers genres, et abrègent leur existence en négligeant ce point. Cela ne me surprend pas d'apprendre que Sir Thomas Lawrence a prononcé un excellent discours, et cela ajoute à mon plaisir d'apprendre qu'il va être imprimé, et aussi qu'avec son habituelle générosité de sentiment et son bon goût, il a parlé en termes flatteurs de M. West. Je vous prie de présenter mes compliments à M™e Constable et lui demande de vous faire savoir de ma part, en y ajoutant sa propre influence, que si vous ne prenez pas plus d'air et d'exercice, vous n'atteindrez jamais mon âge. Croyez-moi, mon cher Monsieur, avec tous mes bons souhaits, cordialement à vous. G. Beaumont. Château de Cole-Orton, 6 janvier 1824. Comment a-t-on trouvé vos copies ? »
Quelques bons effets qu'ait pu produire le conseil de Sir George, ils ne furent pas durables, car Constable ne s'astreignit jamais à un exercice régulier. En ville il était souvent obligé de quitter son chevalet ; mais alors même qu'il était appelé dehors, son attention était si constamment attirée par les objets qu'il rencontrait, qu'il flânait plutôt qu'il ne marchait ; et il n'accélérait guère son pas à la cadence d'un exercice, à moins qu'il ne soit en retard pour quelque rendez-vous
« 17 janvier. Mon cher Fisher, Le Français qui cherchait à avoir mon grand tableau de la Charrette de Foin l'année dernière, est revenu. Je crois qu'il voudrait avoir celui-là et le Pont s'il pouvait les obtenir au
prix qu'il offre. Je lui ai montré votre lettre, el lui ai dit quelle promesse je vous avais faite. Son but est de les exposer à Paris, peut-être à mon avantage. Je voudrais délibérer avec vous au sujet du grand Waterloo ; c'est un ouvrage qui ne doit pas être fait à la hâte. Je travaille à mon Ecluse en hauteur, et j'espère à un des nouveaux tableaux de Tinney. Je n'ai besoin que de travailler plus dur pour être à l'aise. Mon succès dans la vie semble à peu près certain, mais aucun homme ne peut gagner beaucoup par l'étude et par le travail de ses propres mains. » « 18 janvier. Mon Cher Constable,
11 faut absolument que vous laissiez partir à Paris votre Charreitede Foin. Je suis trop éprouvé par la misère agricole pour avoir l'espoir de le posséder. Je crois que je le laisserais partir pour moins que sa valeur à cause de l'éclat que cela peut faire rejaillir sur vous. Le stupide public anglais, qui ne juge pas par lui-même, commencera à penser qu'il y a quelque chose en vous, si les Français rendent vos œuvres propriété nationale. Vous avez été longtemps victime d'une erreur : les hommes n'achètent pas des tableaux parce qu'ils les admirent, mais parce que d'autres les convoitent. . . . John Fisher. »
« 22 janvier. I\Ion cher Fisher, .... J'ai fini le petit Waterloo, un petit ballon à faire partir comme avant-coureur du grand. »
M. Fisher dans une lettre datée de « Weymouth,
12 février » dit : « je vous demande la permission de vous féliciter pour la mention de votre nom dans les journaux. Ne les méprisez pas trop. Ils ne peuvent donner la renommée, mais ils l'accompagnent. La fumée avertit que la maison brûle. Je serai en ville mercredi ou jeudi prochain. »
« 15 avril. Mon Cher Fisher, Je désirais depuis quelques temps vous écrire, mais je n'ai jamais été aussi entière-
ment absorbé par un tableau que par celui auquel j'étais occupé quand vous m'avez quitté. Il est parti pour comparaître devant le public et mes amis me disent que c'est mon meilleur; c'est un bon sujet et un admirable exemple de pittoresque. On me dit qu'il y a de beaux tableaux cette année à l'Académie, de certains de ses membres anciens comme des nouveaux. Je partirai samedi pour quelques jours en Suffolk; je désire voir ce qui se passe là-bas et Lady Dysart voudrait que j'aille voir les bois qu'elle a confiés aux soins de mon frère, de façon à ce que je puisse lui en rendre compte, car lui ne peut les quitter. Le Français est revenu me voir ; nous nous sommes entendus pour le prix, six mille deux cent cinquante francs pour les deux, et je lui donne un petit tableau de Yarmouih par dessus le marché.
« J'ai dîné l'autre jour avec X... pour être présenté à une femme peintre, « dont j'aurais beaucoup de plaisir à faire la connaissance ». J'ai trouvé une vieille femme, poussant des éclats de rire, ignorante, grosse, baroque , mais une très bonne nature ; et elle ne m'a pas ennuyé, car elle ne m'a demandé aucun conseil. Elle m'a parlé d'une certaine huile propre à la peinture, et je lui dit qu'elle ne ferait pas l'affaire, mais elle m'assura que si, et qu'elle ne pouvait pas m'en donner une meilleure preuve, qu'un de ses tableaux était entièrement peint avec cette huile. >•>
Constable n'exposa qu'un tableau cette année-là, Un Bateau passant une Ecluse. Le paysage qui lui fournit ce sujet est tout près du moulin de Flatford, et il l'a souvent peint de différents points de vue. Un ancien tableau qu'il en fit, dans lequel l'écluse est au premier plan à droite, forme un des sujets les plus achevés dans le Paysage Anglais. Le petit pont de bois, le principal détail caractéristique dans la planche intitulée la Stour, Su /folk,
est placé ici à une plus grande distance, à côté de l'ensemble de la pittoresque chaumière.
« 8 mai. Cher Fisher, Je viens de déposer mon tableau à sa place, et en face d'un de M"" X... (1), lui faisant pendant. Pour quels honneurs sont nés certains hommes !... Mon Français m'a envoyé son agent avec l'argent pour les tableaux ; ils sont prêts maintenant et font admirablement bien, et je pense qu'ils ne peuvent manquer d'attendrir le cœur de pierrre des peintres français. Pensez aux délicieuses vallées et aux paisibles fermes du Sufîolk faisant partie d'une exposition pour amuser les joyeux Parisiens. On aime mon Ecluse à l'Académie ; elle constitue vraiment un trait positivement caractéristique, et on ne peut éteindre sa lumière, parce que c'est la lumière de la nature, la mère de tout ce qui a de la valeur en poésie, en peinture, ou en tout ce qui exige de faire appel à l'àme. Le langage du cœur est le seul qui soit universel ; et Sterne dit qu'il fait peu de cas de toutes les règles, mais qu'il se fraye un chemin jusqu'au cœur comme il peut. Mais mon exécution contrarie la plupart d'entre eux, et tous les académiques. Peut-être les sacrifices que je fais pour la lumière et l'éclat sont-ils trop grands, mais ces choses sont l'essence du paysage, et mon outrance vaut mieux que la peinture à l'huile et au blanc de céruse, la peinture pour lambris. J'ai vendu ce tableau le jour de l'ouverture, cadre compris pour trois mille neuf cents francs à M. Morrison. J'espère bien que mes efforts pourront aboutir à la popularité ; mais c'est vous qui m'avez maintenu pendant si longtemps la tête au-dessus de l'eau Quoiqu'une force de tous les diables soit en moi, je crois absolument que j'aurais eu le cœur brisé avant ce temps