‹ John Constable d'après les souvenirsChapitre 41 sur 77 · Sa troisième fille · texte numérisé non relu

Sa troisième fille

sation de son but dans une de ses œuvres les plus importantes est si naturelle, et les qualités qu'il a fermement gardées en vue pendant qu'il y travaillait sont si bien décrites par lui, que je ne puis croire qua je fasse autant d'injustice à sa mémoire en conservant le passage, que je n'en ferais en l'omettant. Je puis ajouter à ce qu'il a dit luimême de VÉcluse, l'opinion d'une autre personne, Reynolds, l'admirable graveur, qui se connaissait en tableaux, et dont les éloges qu'il en fait dans la lettre suivante étaient sincères, car il avait entrepris de le graver à ses propres risques.

« A. M. J. Constable. Mon cher Monsieur, Depuis l'arrivée de voire tableau, je sais resté devant pendant la dernière heure, la lumière d'un jour riant tombant à travers les claires fenêtres en plein sur lui. C'est à n'en pas douter la meilleure de vos œuvres, véridique à la nature, vue et arrangée avec le goût et le jugement d'un maître. L'exécution montre dans toutes ses parties la main de l'expérience, magistrale sans rudesse, et complète sans petitesse ; le coloris est doux, frais et sain ; éclatant, non pas criard, mais profond et clair. Tenez-vous pour bien persuadé que depuis l'époque de Gainsboroughetde Wilson, aucun paysage n'a été peint avec autant de vérité et d'originalité, tant d'art et si peu d'artifice. Bien cordialement à vous. S. W. Reynolds. »

Reynolds fut interrompu dans l'exécution de sa gravure par la maladie, et ne vécut pas pour la terminer ; mais le même sujet, d'après un second tableau, a depuis lors été admirablement gravé, en plus grand, par M.Lucas, et forme le pendant de sa gravure du Champ de blé.

Constable exposa trois tableaux cette année-là à l'Académie, dont le premier, qu'il a désigné comme une scène de canal, était le plus grand. Le principal objet aii premier plan est un cheval monté par un garçon, sautant

une des barrières qui traversent les chemins de halage le long de la Stour (car c'est cette rivière et non pas un canal), pour empêcher les bestiaux de sortir de leurs limites. Comme ces barrières n'ont pas de portes, les chevaux qui sont d'une bien plus belle race et entretenus en bien meilleur état que les misérables animaux qui tirent les bateaux près de Londres, sont tous dressés à sauter ; leur harnais orné au col d'une frange cramoisie ajoute à leur aspect pittoresque et Constable en se servant de ces avantages, et faisant se détacher le cheval, qui est de couleur foncée, sur un ciel éclatant, en fait un objet très imposant (l).

1. « Il n'y a pas une seule œuvre où les qualités particulières de Constable se combinent et se balancent plus parfaitement. Celle-ci est aussi fraîche d'effet que presque n'importe quelle autre œuvre sortie de sa main, et cependant elle n'est nulle part crue ni voyante. Comme dessin c'est là peut-être sa plus puissante création en grand, celle où il a mis le plus de vraie invention. Les détails sont admirablement indiqués là où ils sont nécessaires, sans être esquivés, ou, comme c'est le cas dans certaines de ses premières œuvres, trop complètement réalisés. Egalement le tableau tient le juste milieu entre la force et l'harmonie. Il y a abondance de vigoureux empâtements, mais les empâtements sont partout en relation définie avec la forme définie qu'ils indiquent ; ils ne sont pas un pur procédé technique pour assurer l'éclat, et ils n'apparaissent pas assez heurtés pour laisser une impression générale de tachisme et de brillante désunion. A côté des plus modernes tableaux, celui-ci, pour cette raison même, aurait l'air d'un maître ancien. Parmi les maîtres anciens, il se revêt d'un éclat, d'une fraîcheur et dune liberté qui le font paraître moderne. Ce tableau, en effet, pourrait servir.de borne entre l'art du Passé et l'art du Présent, entre l'exécution de beaux dessins et l'imitation scientifique de la couleur et de la lumière dans la nature. Pour celui qui étudie l'œuvre de Constable, Le Cheval qui Saute peut servir à marquer une semblable division de ses manières. Jusqu'en 1823, année où il l'exposa, il s'était sarvi du pinceau, n'employant le couteau à palette qu'accessoirement. Dans la suite il commença tous ses tableaux avec le pinceau, mais pour les achever, se servit ensuite

Ses autres œuvres à l'Académie étaient deux paysages, dont l'un fut décrit dans un journal comme « une scène sans aucun caractère du grand ni du beau, mais avec un premier plan librement traité peint d'une façon charmante, et un très agréable et naturel ton de couleur répandu sur tous les lointains verts et sauvages. »

Ces deux derniers tableaux furent achetés par M. Francis Darby de Colebrook Dale, Constable fut extrêmement heureux qu'ils aient attiré l'attention de quelqu'un qui lui était absolument étranger.

L'été de cette année, les directeurs de l'Institut Anglais, au lieu de leur exposition annuelle d'œuvres des maîtres anciens, réunirent comme ils en avaient eu l'intention, quelques-uns des meilleurs tableaux des artistes vivants, et Constable put, grâce à la bonté de M. Fisher et de M. Tinney, envoyer à cette exposition Le Cheval hlanc et Le Moulin de Stralford.

Je trouve parmi les lettres de M. Fisher, une feuille de papier en date d' « Osmington, Weymouth, 12 août » et ne contenant qu'une esquisse à la plume d'un sablier avec des ailes. La lettre suivante de M. Fisher datée d' « Osmington, 24 août » montre que Constable était à ce moment dans une extrême anxiété au sujet de son fils aîné qui était très malade. Il dit: « Après vous avoir envoyé ma feuille en blanc, il m'est venu à l'esprit qu'une maladie de vous-même ou de quelqu'un des vôtres était la cause de votre non apparition ici. Votre lettre avec ses

si librement du couteau à palette que le travail du pinceau est à la fin souvent à peine visible, excepté dans les ombres épaisses.

« Il obtint par ce procédé une force et une luminosité énormes, mais seulement en sacrifiant la douceur et le calme. Dans Le Cheval qui Saute il atteint toutes ces qualités dans une telle mesure qu'on ne peut s'empéchcr parfois de souhaiter qu'il ait toujours peint ainsi, » C. J. Holmes, loc. cit.

détails attristants vient de me parvenir. Si vous pouvez obtenir le consentement de la mère, amenez ici immédiatement votre pauvre petit garçon ; ou envoyez-le chez moi à Salisbury et nous irons le rejoindre là. 11 aura le meilleur traitement que procure la campagne, avec l'air de la mer, les bains de mer et une bonne nourriture. Vous devez me décharger de toute responsabilité si quelque chose arrive; et s'il va bien, nous verrons ce qu'on peut faire pour lui pour ce qui concerne l'éducation. Ceci soulagera l'esprit et le moral de votre femme qui n'est pas forte

et vous donnera plus de loisir pour votre art

Amenez votre enfant vous-même à petites journées, ou si vous préférez, amenez un de vos garçons en bonne santé et laissez-le ici courir sa chance. Pour ce qui est de la question d'argent ne vous tourmentez pas. Écrivez-moi pour n'importe ce qu'il vous faudra et envoyez-moi comme caution, n'importe quel tableau vous jugerez convenable. Votre famille ou vous-même auront la différence à n'importe quel moment qu'elle sera demandée. Quoi que vous fassiez, Constable, débarrassez-vous de l'inquiétude. Elle fait plus de mal à l'estomac que l'arsenic. Elle ne fait qu'engendrer de nouveaux motifs d'inquiétude, par l'inaction et la perte de temps qu'elle produit. J'ai entendu dire de généraux qui avaient eu un insuccès, qu'ils auraient été de bons officiers s'ils ne s'étaient pas épuisés à examiner de trop près les détails. Est-ce que le bonnet vous va? Il me va à moi. . . . J'aurais voulu venir à Hampstead si j'avais pu. Je pourrais y aller plutôt à présent et à la distance où je suis, et j'irai si cela peut vous faire du bien. « Plaignez-moi. Je suis assis à l'ombre avec mes enfants à côté de moi, en train de vous écrire, avec l'estomac en repos et la tête fraîche, et je suis forcé de quitter tout cela pour aller à seize kilomètres d'ici manger du gros gibier et boire du bordeaux avec un frère officier,

dont la tête est remplie de la même espèce de matières dont est fait son pâté de venaison. Récrivez-moi bientôt, et croyez-moi toujours votre dévoué, John Fisher... Vous avez besoin pour le moment d'un hàton comme appui. Appuyez-vous sur moi ferme. »

« Charlotte Street, 10 septembre. Mon bien cher Fisher, J'ai été saisi d'émotion par votre affectueuse et si amicale lettre à laquelle certains changements survenus ici m'ont empêché de répondre plus tôt. Votre offre de prendre mon cher petit et vraiment toutes vos amicales propositions sont pleinement appréciées par ma femme et par moi, et nous ne pouvons assez vous exprimer combien nous y sommes sensibles, mais la distance à laquelle vous êtes de nous est si grande, et vous avez par vous-même de telles charges, que nous ne savons que faire. Nous avons résolu d'essayer sur notre pauvre enfant l'effet de la mer, et il y a environ une semaine, je les ai tous emmenés à Brighton. Je suis à présent tranquillement réinstallé à mon chevalet ; j'y trouve un remède à tous les maux. Mes commandes me pressent et j'ai fait venir Johnny Dunthorne qui voudrait revenir ici. Mais j'implore votre pardon sur un sérieux sujet ; votre grand tableau Le Cheval Blanc est maintenant expo îé à Lille. Le maire de cette cité qui est, sous l'autorité royale, à la tête des institutions de la ville, s'est adressé à Wilkie, à Sir Thomas Lawrence et à moi pour des tableaux. Il sera renvoyé soigneusement vers Noël. Lawrence en a envoyé quelques-uns, mais Wilkie est à l'étranger. »

Les citations qui suivent sont extraites du journal que Constable tint avec une grande régularité et une grande minutie, et qu'il envoya par intervalles à M™^ Constable : « 4 septembre. Suis parti chez Lady Dysart, et ai eu un agréable voyage dans la diligence de Richmond. Eté reçu de la façon la plus charmante Après le thé, lady

D. a dit : « Nous allons choquer Constable, nous allons jouer aux cartes. (1) » Ils ont joué un jeu à quatre, je ne sais lequel; je me suis promené dans le jardin et j'ai cueilli autant de fruits que je voulais.

« 7 septembre. Me suis levé de bonne heure. Me suis mis au travail à mon grand tableau (2) ; ai enlevé le vieux tronc de saule près du cheval, ce qui a beaucoup amélioré le tableau ; fait un ou deux autres changements. Leslie est venu me voir et voulait voir le vieux Fontaine (3), pensant d'après ma description qu'il ferait un bon Don Quichotte. Il a vraiment l'air d'un vieux gentilhomme... Passé chez Hamlet pour ma médaille, y ai rencontré Richard Gubbins ; il était en train de regai^der de très beaux bracelets, sans doute pour sa fiancée. Ma pauvre petite fille n'a aucune de ces jolies choses, mais elles font peu pour le bonheur

« 13 septembre. Suis allé dans la soirée chez j\I. Northcote, et ai eu une délicieuse conversation sur la peinture, etc. C'est merveilleux de le voir avec toute l'énergie de la jeunesse. Ses yeux brillent avec tant d'éclat et d'acuité...

« 16 septembre. Ce matin, une date mémorable a été annoncée par un prodigieux remue-ménage dans le poulailler du jardin ; la poule noire faisant un tas d'histoires, le coq se pavanant, et Billy (4) les regardant très étonné, de la fenêtre de la cuisine du fond. Quand tout cela fut un peu calmé, je regardai dans le cellier et vis la poule sur le nid que je lui avais fait, et au premier déjeuner Elisabeth

1. Constable ne jouait jamais. Il disait qu' « il considérait le temps passé à une table de jeu comme un vide dans l'existence. »

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