INTRODUCTION '. IX
nous dit M. Holmes, à une seule saison de l'année et au milieu de la journée. »
Le souci farouche d'originalité est tellement inné chez lui qu'il voudrait parfois proscrire les musées de peinture pour la plèbe des artificiels, des habiles, des secs et des copistes qu'ils engendrent.
L'art n'existe pour lui qu'en corrélation avec le plein air.
Constable est (comme notre Millet) l'aboutissement d'une race de terriens.
Des générations silencieuses, aveugles, travaillant dur, do paysans ont, pendant des siècles, respiré l'air des champs, flairé l'odeur de la jterre, ont vécu d'elle et près d'elle, ont joui et peiné par elle animalement, le visage dans le vent, la pluie et le soleil, se sont tellement imprégnés des spectacles de la nature que le paysage peu à peu s'est mêlé à leur vie, est devenu partie intégrante de leur être, à leur insu. Un jour, par quelque combinaison lente, mystérieuse et sûre du cosmos, un rejeton de cette race, doué de conscience, sans que l'on sache pourquoi, sent s'épanouir en lui le désir invincible d'exprimer son émotion en face de la nature. Il totalise ainsi les milliards d'impressions larges ou minuscules, inconsciemment subies par ses aïeux au cours des âges et les offre au monde, reflétées dans le miroir de son art. C'est la séculaire vie vécue par les ancêtres en contact journalier avec la terre qui communique à l'œuvre des artistes d'origine rurale, ce parfum de réalité et d'authenticité dans l'expression de la nature, qu'on ne retrouve pas en général dans l'œuvre de celui qu'engendrèrent des citadins et dont la jeunesse s'écoula dans les villes, privé qu'il est de la base qu'offre un énorme instinct silencieusement accumulé.
\ JOHN CONSTARLE
Ce magnifique phénomène s'est réalisé pour Gonstable. En lui une lointaine force de nature s'exprime. Il est le terrien conscient qui travailla sur le capital obscurément amassé par ses ancêtres et par lui-même, en sa jeunesse villageoise.
C'est la terre qui l'a fait peintre, — comme il le déclare lui-même ingénûm.ent, le cœur débordant de gratitude, — non l'occasion, l'éducation, l'étude ou la vue des tableaux. C'est vraiment le genius loci qui s'est incarné en lui. Une petite vallée d'Angleterre, paisible, verdoyante, éloignée des villes, riche seulement des mille spectacles champêtres qu'elle offre, a pris conscience dans le cerveau de l'un de ses enfants, s'est connue et exprimée dans un homme sorti et nourri d'elle. C'est la vallée qui lui a mis le pinceau à la main, qui l'a forcé de traduire sur la toile les impressions qu'il avait ressenties comme insouciant gamin, en vagabondant par les prés et la rivière, ou comme garçon meunier, en surveillant les moulins de son père.
Il y a de nombreuses chances pour qu'une jeunesse comprimée au sein noir des villes imprime un cachet de mélancolie sur toute une existence ; de même qu'une enfance qui s'est dilatée dans l'atmosphère libre et vitale du village dote les forts tempéraments d'un fonds de santé, de robustesse et de joie qui transparaît dans leur physionomie et dans leur oeuvre.
Une telle nature d'homme, c'est l'esprit du sol et de la race qui se réveille, impérieux, profond, irrépressible, rejetant avec mépris le fardeau des traditions étrangères, imposé par les bas intermédiaires et les instructeurs fossiles, pour redevenir intégralement lui-même. La haine des tableaux en général et des faux maîtres est très vivace chez Constable. Il s'éprouve une sensibilité vibrante devant la nature, un paysan conscient devant le paysage, avide d'en extraire toute la saveur de réalité et de vie.