‹ John Constable d'après les souvenirsChapitre 7 sur 77 · INTRODUCTION • , XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION • , XI

C'est l'animal humain qui sent, entre les choses concrètes et lui, un lien si intime et si fort, que tout ce qui ne sort pas organiquement du sol lui apparaît mensonge et platitude, produit d'une imagination malsaine et impie. Voilà ce qui donne quelque chose d'immense à cet homme simple, modeste, si bourgeois d'allure.

Le total des impressions recueillies par les hommes de sa race et par lui-même dans la première partie de sa vie était si riche que son existence n'a pas suffi à l'épuiser. Une telle force pour peindre était accumulée en lui qu'elle s'est transmise à sa descendance. Des cinq enfants de Constable qui survécurent, quatre firent de la peinture, plutôt en amateurs, il est vrai, bien qu'exposant à l'Académie Royale.

Constable est un produit direct de la terre. Il est resté en liaison avec ses racines.

Il n'est pas de ceux qui vont chercher au loin des inspirations pour leur art, ne trouvant autour d'eux parmi les choses familières, que platitude et vulgarité, que motifs indignes de leur pinceau. Envers ces artistes errants et cosmopolites Constable ne ménage pas ses railleries. Il est à présumer que ceux qui n'ont pas d'yeux pour voir ce qui les entoure, n'en auront pas davantage pour les sujets lointains, fastueux, exotiques. La Grèce, l'Egypte ou l'Italie n'offrent pas, au fond, plus de sujets au peintre que le plus pauvre village d'Angleterre. Il faut l'entendre parler, en termes émus et filiaux, de sa « chère vieille Angleterre sienne », en l'opposant à l'Italie ! On ne peint bien que ce qu'on sent profondément, ce qui vous est rendu proche et intime par une longue suite d'impressions et d'expériences. Parcourir le monde à la recherche

\n JOHN CONSTABLE

d' « effets », c'est le propre du dilettante, qui promène sur toute chose neuve sa caresse, non de Fartiste qui embrasse et pénètre.

Constable n'a même pas entrepris le classique voyage du peintre en ses années d'apprentissage. Il n'a pas commencé comme tant d'autres par les Grecs et les Latins. L'Italie et ses fastes esthétiques lui sont demeurées jusqu'à la fin totalement indifférentes.

Il s'est mis, dès la première heure où il sentit en lui s'éveiller un instinct de peintre, à étudier et à rendre son village natal : la maison paternelle, le jardin, les pittoresques maisonnettes du voisinage, l'église, le vieux cimetière, les groupes d'arbres et les champs d'alentour. Puis sa vision s'élargit à mesure que son métier s'affermit : c'est toute sa vallée qu'il embrasse, dont il reproduit à satiété les sites et les vues d'ensemble, jamais las d'exprimer les beautés multiples que contenait pour lui le coin de terre auquel il appartenait par toutes ses fibres.

Il s'est exclusivement borné dans son art à ce qui formait l'entourage immédiat de sa vie. Il a toujours peint des lieux où l'attachait une sympathie spéciale comme homme. Il a aimé ses paysages avant de les transporter sur la toile. Ainsi, avec la Vallée de la Stour où il avait ses racines, il peignit ses vues d'Hampstead, où il avait établi son foyer d'époux et de père ; Salisbury où vivait l'ami de son cœur, le croyant de son art, le bon Fisher ; Brighton, où la santé de sa femme le força de séjourner à plusieurs reprises. Selon sa propre expression, « peindre, pour lui, n'est qu'un synonyme de sentir. »

Il évoque cette pensée profonde d' Emerson : « Ce qui avait été négligemment foulé aux pieds par ceux qui se harnachaient et s'approvisionnaient pour de longs voyages en des pays lointains, est soudainement trouvé plus riche que toutes les contrées étrangères... Je ne demande pas

Page 1