CHAPITRE XIV
L'AUTOMNE D'UNE VIE D\VRT1STE
ELL Walk, 20 janvier 1834. Mon cher Leslie, J'ai été très malade depuis que vous avez quitté l'Angleterre, et j'ai eu l'esprit tellement déprimé, que je n"ai guère été capable de faire quoi que ce soit, et dans cet état je ne voulais pas vous écrire. Je suis toutefois occupé pour l'instant à un grand paysage; je crois que cela m'est utile à moi-même, bien que les autres y fassent peu attention. Pourtant les arbres et les nuages semblent me demander d'essayer de faire
quelque chose à leur image Les Chalon sont
venus passer six semaines à la Lande, et le temps a
été délicieux J'ai été occupé à faire un feuillet
de garde pour chacune de mes gravures, et je vous en envoie un ou deux spécimens qui sont prêts, pour savoir ce que vous pensez de cette idée. Beaucoup de gens peuvent lire le texte imprimé qui ne peuvent lire la mezzotinte. Je vous enverrai mon discours. On me demande
de prêcher encore au même endroit Je dîne demain
avec Sir Martin; Ghalon y sera. »
Gonstable eut une autre maladie, et très douloureuse, que M. Evans décrit ainsi dans un billet adressé à M.Wm. Purton de Hampstead : « Cela a été une forte attaque de rhumatisme aigu (ou fièvre rhumatismale, comme on l'appelle ordinairement), qui a commencé en février et a duré presque deux mois. Dans les premiers temps de cette période la souffrance a été très grande; toutes les jointures furent successivement attaquées par la maladie, jus- <]u'à deux ou trois fois, et la douleur et la fièvre ont été de la nature la plus grave. Il a supporté ces souffrances avec beaucoup de patience pour quelqu'un d'un tempérament aussi sensible; et quand j'allais lui faire visite, cela ramenait en général sa gaieté, et sa conversation était du même charmant caractère que vous connaissez si bien. Je voudrais seulement pouvoir me rappeler tout ce que j'ai entendu de sa bouche, à ces occasions et à d'autres semblables. Je crois qu'il ne s'est jamais remis complètement de cette cruelle maladie; il en ressentit les effets qui se montrèrent dans son aspect pendant tout le reste de son existence; on peut donc dire, je crois, qu'elle a contribué quelque peu à nous l'enlever. »
L'amitié qui s'établit entre Gonstable et la personne à laquelle le billet de M. Evans est adressé, fut au nombre des plus précieuses que Gonstable ait contractées pendant les dernières années de sa vie. Aimant consacrer ses heures de loisir à faire du paysage et ne subissant en rien l'influence de cette « hypocrisie cafarde de la critique » à laquelle Gonstable fit une guerre incessante, M. Purton était conduit par l'étude de la nature seule à estimer à sa juste valeur l'art de son nouvel ami.
En 183i, Gonstable exposa trois tableaux à la Galerie Anglaise : Une chaumière dans un Champ de blé, Une Lande
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et la Vallée de la Stour, avec Dedham et Ilanvich dans le lointain; tous ces tableaux avaient été exposés auparavant. La longue durée de sa maladie l'empêcha d'envoyer une grande œuvre à l'Académie, où il n'exposa que des dessins: trois à l'aquarelle, La Butte de la Ville de Old Sarum, UEglise de Stoke Pogis, lieu de VElégie de Gray, Un intérieur d'Eglise, également une illustration de l'Élégie (1), et un grand dessin à la mine de plomb, Etude d'arbres faite dans le jardin de M. Charles Holford à Hampstead. Je revins en Angleterre à temps pour voir cette exposition.
«A M. George Constable. Charlotte Street, 2 juillet. , . . Je regrette qu'une assemblée du Fonds général de Secours aux Artistes, dont je suis vice-président, ait lieu lundi soir. C'est pour soulager des infortunes, dont un grand nombre sont recommandées par moi ; et si je ne suis pas là, cela peut être matériellement à leur désavantage, par conséquent je ne puis aller chez vous le jour que vous indiquez; mais nous avons arrangé, si cela vous convient bien à vous et à Isl^^ Constable, de retenir la place de John pour samedi, et que je le suivrai mardi, de sorte qu'il me précédera de deux ou trois jours dans le plaisir d'aller vous voir. Je suis en train de donner quelques coups de pinceau à mon Pont de Waterloo et je lui donnerai l'air de quelque chose avant d'avoir terminé avec lui. La difficulté est de trouver un sujet convenant à la plus grande de mes dimensions; j'en causerai avec vous; ou une scène de canal ou de campagne ou un bois, ou une scène de moisson; je ne sais pas lequel, mais je ne pourrais guère faire un mauvais choix. Je ne le pourrais certainement pas si, comme dit Wilkie, cela peut être
1. Ces superbes dessins de l'Église furent achetés par M. Rogcrs.
« bien peint » (1). Je me réjouis de recevoir d'aussi bonnes nouvelles de votre santé. »
« Arundel, 16 juillet. Mon cher Leslie, Dans toutes mes promenades en cet endroit délicieux, je pense à vous et combien je voudrais que vous jouissiez avec moi des choses splendides que je croise continuellement sur mon chemin. Les falaises de craie offrent à John de nombreux morceaux de coquilles d'huîtres et d'autres fossiles, qui proviennent de la table d'Adam, selon toute probabilité. Notre ami, M. George Constable qui aime toutes les choses de science, a gagné le cœur de John par un cadeau (dont je redoute l'arrivée à Charlotte Street), celui d'une machine électrique. Le château est le principal ornement de cet endroit; mais tout ici semble insignifiant et disparaît en comparaison des bois et des monts. Les bois sont suspendus à des pentes escarpées et à des précipices, et les arbres sont beaux au delà de tout. Certaines parties du château, telles que le donjon et une partie des vieilles murailles, sont aussi grandioses que possible, mais la partie moderne ressemble assez à unlieu d'exhibition de Londres. La grande salle du baron est magnifique bien que rendue étrangement vulgaire par des figures hideuses plus grandes que nature sur verres de couleur ; ces personnages à mine de brigands ont l'air de bateliers ivres habillés en Croisés et sont censés représenter les « hardis barons », les premiers seigneurs du domaine, qui répandirent le nom anglais dans toute la Palestine : mais « combien les puissants sont déchus! » vous les prendriez pour les hommes qui arrosent les rues de Londres pendant ces temps de chaleur. Cela justifie ce que dit Horace Walpole parlant des pein-
1. Lorsqu'un jeune artiste consultait AA'ilkie sur ce qu'il devrait faire à un tableau, sa réponse habituelle était : « Feignez-le bien. »
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très du moyen âge ou de l'âge sombre, comme on l'appelle : « Il ne serait pas facile de savoir où aller pour commander une fenêtre peinte » comme celle qu'il venait de décrire. Les prés sont délicieux, de même que la charmante rivière; et les vieilles maisons sont d'une beauté supérieure à toutes les choses de ce genre; mais les arbres sont au-dessus de tout, quoique tout soit splendide. Je ne suis tombé qu'hier soir sur un vieux bâtiment de ferme situé au milieu d'arbres d'une dimension immense, comme ceci : » (la lettre est interrompue ici par un croquis) « il est du temps du roi Jean.
« Mais nous sommes allés à Petworth, et depuis je n'ai pensé à rien en dehors de cette vaste maison et de son contenu. Le Comte y était, il m'a demandé de rester toute la journée, et mieux que cela, il voulait que je passe quelques jours chez lui. Je me suis excusé disant que j'aimerais faire un tel séjour quand vous seriez là, ce qu'il prit en très bonne part, en disant : « Qu'il en soit donc ainsi, si vous ne pouvez quitter à présent vos amis »; il est venu nous voir deux ou trois fois. J'avais une très aimable lettre d'introduction de Phillips pour lui. »
A son retour à Londres, Constable, dans une lettre de remercîments à son aimable hôte d'Arundel, parle de sa visite comme de l'une des plus heureuses et des plus intellectuellement délicieuses qu'il ait jamais faites
« 35, Charlotte Street, 29 juillet. Mon cher Purton, Si vous aviez le temps de passer un moment chez moi demain ou après-demain, j'en serais content. J'ai fait des prodiges avec mon grand Salisbury ; je l'ai préparé pour Birmingham, et je suis sûr d'avoir beaucoup accru sa puissance et son eft'et; j'espère bien que vous direz de même. J'aimerais beaucoup que vous le voyiez, parce que comme vous êtes assez bon pour regarder ce que je fais, j'en conclus que vous y voyez quelque chose à admirer et je n'ai aucun
doute à présent que ce tableau est raon meilleur
Croyez-moi, mon cher Purton, bien cordialement à vous, John Constable. »
Constable accepta, au mois de septembre, une invitation pour Petworth, où j'étais alors avec ma famille, partageant avec d'autres invités, parmi lesquels étaient M. Phillips de l'Académie Royale et sa famille, l'hospitalité de Lord Egremont.
« Mon cher Leslie, J'ai été heureux de recevoir votre bonne lettre, et j'espère profiter dans quelques jours de la bonté de Lord Egremont. J'ai passé deux jours à Ham. Lady Dysart est vieille, et plutôt plus faible, mais elle va bien. Nousdevons y aller ensemble vous et moi. Il semble comme si les habitants de cette maison d'un siècle et demi en arrière étaient encore en vie, et qu'en ouvrant les portes l'un d'eux allait apparaître .... J'écrirai pour dire quand j'espère être à Petworth, ce qui sera, je pense, vers mercredi ou jeudi, car on demande de me revoir à Ham dimanche ou lundi. Comme il me tarde de me retrouver
dans cette maison d'art où vous êtes Le Gainsbo-
rough n'était pas accroché quand j'étais là. Je l'ai placé comme il me convenait, et je ne puis y penser même à présent sans que les larmes me viennent aux yeux. Celui-là n'avait rien à faire avec les détails : son but était d'exprimer un sentiment de beauté, et cela il l'a pleinement réalisé ; faites attention que je ne me sers pas de comparaison dans la joie que j'éprouve en pensant à cette toile délicieuse: rien ne nuit davantage à l'esprit que ces façons de raisonner ; aucune chose belle ne supporte ni ne demande de comparaisons ; toute chose belle est unique. ï>
« 6 septembre. Mon cher Leslie, J'espère qu'il n'arrivera rien pour m'empêcher d'être avec vous mardi. Il n'est peut-être pas nécessaire à présent d'écrire à Lord Egre-
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mont pour lui dire que je viens, mais si vous pensez que je doive le faire, écrivez-le moi par retour du courrier. Vous voyez combien je suis gauche vis-à-vis des grands. Je voudrais n'avoir rien dit sur les tableaux dans ma lettre. L'expression a tellement d'influence sur les mots qu'écrire et parler ne sont pas la môme chose. Je ne vous ai pas le moins du monde mécompris. Je voudrais avoir un œil perçant (1) pour moi-même et pour mes amis, car c'est là une chose que je place dans mon estimation au-dessus de tous les attributs de notre profession ; seulement je ne crois pas mériter en cela votre bonne opinion au degré que vous pensez. Combien superbement, combien justement le D"^ Johnson parle quelque part de la littérature épistolaire : mais il met ceux qui écrivent en garde contre les compliments réciproques, et les avertit du danger de se tromper eux-mêmes. Voyez ce que les écrivains évangéliques ont fait l'un envers l'autre dans cette voie, jusqu'à oublier à la fin les premiers principes du Christianisme, et traiter le reste du monde avec mépris. Je vais demain à Ham ; il faut que nous y allions ensemble. Je m'attends toujours en errant à travers les appartements, à y rencontrer le roi Charles II, ou le Duc de Malborough, ou bien Addison. L'art du portrait s'étale sur les murailles, depuis Cornélius Jansen jusqu'à Sir Joshua Reynolds, y compris Hopkins et Cooper dans la miniature. Il y a là un Cuyp vraiment sublime ; calme et tranquille, on voit la ville de Dort avec sa tour et ses moulins à vent sous le rayonnement sourd d'un languissant soleil humide, tandis qu'une alTreuse déchirure du ciel vous effraye presque, et que
1. J'étais en train, à Petworth, de faire un tableau pour Lord Egremont, et dans une réponse à la dernière lettre de Constable, je lui avais dit : « Je ne crois pas que je vous montrerai ce que je suis en train de faire, car je crains votre œil perçant. »
l'éclair tombe à terre sur de pauvres chaumières avec un sillonnement qui est tellement celui de la nature, que je voudrais l'avoir vu avant d'avoir fait partir mon Salisbury.
« 8 septembre. Mon cher Leslie, .... On m'a renvoyé mon tableau de Worcester (1), et ma maison est à présent encombrée de vieilles affaires et de fouillis. Le baromètre est très bas, mais j'espère que nous pouvons encore avoir du beau temps. Je remettrai à plus tard Worcester, car j'espère avoir un meilleur emploi de mon temps. J'ai presque résolu de commencer un autre canal pour mon grand cadre. Comme la vieille mère Tamise paraissait belle hier, parsemée de cygnes au-dessus de Richmond! Et quand ils volaient sur l'eau, le battement de leurs ailes
1. « En juin 1834 eut lieu à l'Atheneum de ^^'orcesfcr la première exposition générale de peinture, et Constable exposa le Chaland sur la Stour, auquel le Worcester Herald du 1 i juin 1834 consacra les lignes suivantes : « ....Gomme vigueur d'effet et hautaine énergie de pinceau, ce paysage est certainement l'un des meilleurs de l'artiste que je connaisse ; il a très peu de cette singularité de beaucoup de ses tableaux produite par des touches de blanc et de gris posées çà et là sur les masses sombres — procédé qui fait un efl'et étrange et dur de près, et qui demande à être adouci et fondu par la distance... Ce paysage est d'une frappante vérité, redit avec une confiance rude et intrépide, qui ne manque pas de produire une forte impression. Le peintre s'est frayé un chemin vers la célébrité écartant des coudes toute opposition cérémonieuse. 11 est au-dessus des joliesses de traitement. Dans le tableau dont nous nous occupons il a maintenu son œil constamment sur l'ensemble ; le style est absolument original ; et il ferait un effet extraordinaire dans un musée. » ... Ce tableau est intitulé Un chaland sur la Stour dans le catalogue de l'exposition de Worscester ; cependant Constable en parle comme de L'Écluse dans une lettre à M. Leader ^^'illiams... : « ...Je ne puis m'cmpêcher de vous dire que le tableau de L'Écluse fut grandement admiré, quand il était accroché à l'Académie, par Fuseli, ce critique difficile. Il venait régulièrement le voir tous les dimanches matin, appuyé sur le bras du concierge. » Lord \\'i>dsor, loc. cil.
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était tellement lourd. Que les arbres sont adorables en ce moment ! »
« A M. George Constable. Petworth, 14 septembre. Je vous suis bien reconnaissant de votre aimable lettre. Si je puis vous voir à Arundel avant que je parte d'ici, j'en serais enchanté, mais comme j'ai peu de temps je ne puis rien en dire. Je suis heureux que vous alliez si bien, mais comment pouvez-vous envoyer vos entants en France ? Je ne pense pas que je le pourrais; mais je crois bien que vous avez raison, j'agis toujours tellement à mon pi'éjudice. — Leslie a commencé ici un tableau, le pendant à sa Duchesse — M. Phillips quitte Petworth dans quelques jours. M'"^ Phillips va me faire voir un château à environ deux lieues d'ici. J'ai vu hier les bords de la rivière, qui sont vraiment délicieux; Claude Lorrain ni Ruysdael ne pourraient faire la millième partie de ce que la nature offre ici. A vous, mon cher monsieur, bien cordialement, John Constable. »
Lord Egremont avec cette incessante attention qu'il prêtait toujours à tout ce qu'il croyait devoir être le plus agréable à ses invités, fit tenir prête tous les jours une de ses voitures pour permettre à Constable de voir autant qu'il le pourrait les environs. Il passa un jour avec jyjme Phillips et moi, parmi les superbes ruines du château de Cowdry, dont il fit plusieurs très beaux croquis ; mais il fut surtout enchanté des bords de l'Arun et des pittoresques vieux moulins, granges et fermes qui abondent dans l'ouest du Sussex. Je me rappelle une matinée que nous passâmes ensemble, lui dessinant l'extérieur, pendant que moi je croquais l'intérieur, d'une ferme solitaire que son état de délabrement rendait d'autant plus pittoresque et que l'on appelait à ce que nous dit une femme que nous trouvâmes à l'intérieur, « la maison du mauvais Hammond » ; un homme de ce nom, fortement
soupçonné de grands crimes, l'avait habitée autrefois. Elle nous dit que dans un vieux puits dans le jardin on avait trouvé il n'y avait pas longtemps des ossements, que le « médecin dit être les os du bras d'un Chrétien. » — Pendant qu'il était à Petworth où il passa une quinzaine, Constable remplit un grand cahier de croquis au crayon et à l'aquarelle, à certains desquels il donna un très grand fini (1).
Ce fut à cette occasion seule, que comme habitant de la même maison, j'eus l'occasion de voir quelles étaient ses habitudes. Il se levait de bonne heure, et souvent avait fait plusieurs superbes croquis avant le premier déjeuner. En allant dans sa chambre un matin, sans savoir qu'il était déjà sorti auparavant, je le trouvais passant de ses croquis à la colle de poisson. Sa table de toilette était remplie de fleurs, de plumes d'oiseau, et de morceaux d'écorces couvertes de lichen et de mousse, qu'il avait rapportées à la maison pour la beauté de leurs tons (2). M. George Constable me dit que pendant qu'il était en visite chez lui, Constable rapporta de Fittleworth Common, une douzaine au moins de différents spécimens de sable et de terre, de couleur allant du jaune clair au jaune foncé, et de nuances légèrement rougeâtres jusqu'aux teintes presque cramoisies. La richesse de ces couleurs en contraste avec les verts foncés des ajoncs et d'autres plantes sur cette bruyère pittoresque, le ravissait à l'extrême, et il rapporta à la maison ces fragments de terre soigneusement conservés dans des bouteilles, et
1. « L'État possède aujourd'hui tellement d'esquisses faites durant cette visite, qu'on peut presque suivre à la trace le cours et l'ordre de ses excursions dans ce pays magnifique. » G. J. Holmes, loc. cit.
2. Millet avait la même habitude et son atelier était rempli de choses rapportées de la forêt. (N. D. T.).
L AUTOMNE D UNE VIE D ARTISTE
aussi beaucoup de fragments de pierre diversement colorée. En passant avec M. G. Constable devant des poteaux pourris près d'un vieux moulin, il dit : « Je voudrais que vous puissiez en couper le haut et me l'envoyer. »
Le 16 octobre le Parlement brûla ; et Constable assista au spectacle d'un fiacre dans lequel, avec ses deux fils aînés, il s'arrêta sur le pont de Westminster. Il passa la soirée du 31 avec moi ; et tout en me décrivant ce feu, il dessina à la plume, sur une moitié de feuille de papier à lettre, le Palais de Westminster, comme il apparaissait pendant l'incendie ; indiquant la lumière et l'ombre avec une tache d'encre, qu'il étendait avec le doigt là où il voulait marquer les endroits les plus clairs. Ensuite il ajouta sur une autre demi-feuille les tours de l'abbaye et celle de l'église Sainte-Marguerite — et les deux papiers réunis forment une très impressionnante esquisse de toute la scène.
Il s'était alors remis à l'œuvre au Salisbury vue des Prairies. C'était là un tableau qu'il sentait devoir être probablement considéré dans l'avenir comme son plus grand ; car si parmi ses œuvres moins importantes il y en avait beaucoup de plus parfaites quant au fini, il considérait celle-ci comme donnant l'impression la plus pleine de la portée de son art. Mais il ne trouva pas d'acheteur. « 4 décembre. Mon cher Lcslie, Je n'ai pas quitté un seul instant mon grand Salisbury, depuis que je vous ai vu. Cela me ferait grand plaisir si vous pouviez aujourd'hui ou demain venir le voir un instant. Je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a là-dedans quelque chose qui, au moins en une certaine mesure, peut justifier votre trop flatteuse opinion de mes paysages en général. »
« 15 décembre. Mon cher Leslie, Je vous écris pour vous
prier de reculer notre visite à X d'un peu. J'ai
passé toute la journée de samedi à Ham, et je dois passer
la journée entière avec Wilkie; je ne puis guère disposer d'autant de mon peu précieux temps, car bien que ma vie et ce que je fais soient inutiles, je suis en baguenaudant une voie qui me paraît comme si je faisais quelque chose; et ma toile me procure le calme et l'oubli de bien des choses désagréables.... > ..
Constable était à ce moment tracassé par certaines transactions avec la personne mentionnée dans ce billet, et par d'autres désagréments survenus ; comme cela arrivait généralement, son imagination les grossissait, et il continuait ainsi : « Tout rayon de soleil se retire de moi, au moins en art. Peut-on s'étonner dans ce cas, que je peigne des orages continuels (1) :
Tempête sur tempête se déchaînaient ;
les teintes sombres sont cependant majestueuses, et je n'ai pas à m'accuser d'avoir jamais prostitué le sentiment moral de l'art »
« 17 décembre. Mon cher Purton, Je vous remercie des extraits; le second est excellent (2), et je m'en servirai pour le titre de mon livre ; mais je dois prendre garde de devenir un écrivain, c'est bien assez d'être un peintre. Je vous prie de présenter tous mes respects à M""® Purton. Je voudrais voir ce que vous faites, et je tâcherai d'aller y jeter un coup d'oeil de jour, mais je suis dans une anxiété terrible avec toutes mes affaires. Il me semble que je suis bêtement courbé sur une grande toile. J'ai passé toute la journée chez Wilkie lundi, il a fait un tableau
1. C'était là un des reproches fait à ses tableaux par ceux: qui ne pouvaient leur refuser de la nature. Il aimait représenter laverse qui passe, mais je ne connais aucun autre exemple d'orage dans ses tableaux, et dans celui-ci il s'éloigne.
2. Tiré de Grabbe : c: C'est l'âme qui voit ; etc. » Constable s'en sersit dans la troisième conférence qu'il fît à l'Institut Royal.
L AUTOMNE D UNE VIE D ARTISTE COO
magnifique, Christophe Colomb avec le moine, quand il lui montre son plan pour atteindre un autre monde. »
Wilkie avait demandé à Constable de poser pour une des têtes dans le tableau de Christophe Colomb, celle du médecin Garcia Fernandez. J'ai trouvé parmi ses papiers une légère esquisse au crayon de toute la composition de ce tableau, faite sans doute de mémoire en décrivant le sujet à quelque ami. Wilkie demanda également à Constable de poser pour un portrait, et nous devons beaucoup regretter qu'il s'y soit refusé.
La lettre suivante adressée à M. Dunthorne accompagnait le cadeau des deux grandes gravures de V Ecluse et du Champ de blé par M. Lucas : « Mon cher Ami, J'espère que les gravures vous arriveront à bon port. M. Lucas me charge de vous dire qu'il vous en enverra encore deux après lesquelles il est en ce moment, Salisbury et Le Moulin de Slratford. Si vous pouvez me prêter deux ou trois des études de frênes dans le pré de la ville faites par le pauvre John, et une étude de plantes qui poussent dans le chemin au-dessous, celui de M. Coleman, près des rigoles d'eau qui se jettent dans l'étang, j'en aurais grand soin et je vous les renverrais bientôt en bon état. Je suis en ce moment après un frêne ou deux. Les gravures vous arriveront de Flatford, car j'en ai envoyé deux à Abram. Bien cordialement à vous, John Constable. Charlotte Street, 14 février. »
« Mars. Mon cher Leslie, Notre ami Bonner (1) est en route pour dire adieu à mes enfants à Hampstead. Il va en Allemagne d'où sa famille est originaire, et il ne peut quitterl'Angleterre sans vous serrer la main. J'ai vécu complètement enfermé, tellement quejene sais pasce qui s'est passé
1. M. Donner était depuis quelque temps chez Constable en qualité de précepteur de ses fils.
depuis que vous ôtes venu ici. Mon tableau doit partir, mais il est misérablement défectueux par endroits. M.X... est venu hier, et bien qu'il ait dit : « c'est peut-être un peu mieux », il a cependant ajouté : « vous savez que j'aime être sincère »; mais, heureusement pour moi, je suis sûr que ce n'était pas du tout de son goût. M. Vernon est venu tôt après les Chalon, il a vu qu'il était exempt de la moisissure des vieux tableaux, il a aimé sa lumière et l'a acheté ; il est sa propriété, seulement je dois causer de cela avec vous, il s'en remet entièrement à moi ». . . . Conslable m'a dit que M. Vernon lui demanda si le tableau qui était sur son chevalet était fait pour une personne particulière, à quoi il répliqua : « Oui, monsieur, il est fait pour une personne très particulière (1) — la personne pour laquelle j'ai peint toute ma vie. »
« A M. George Constable, 8 avril. Vos excursions en France doivent être délicieuses, et John me charge de vous dire qu'il aimerait par-dessus tout aller avec vous un moment ou Tautre, Cela est toutefois impossible à présent, car c'est la pleine période de ses cours. Il est élève de Faraday à l'Institut de Albemarle Street pour la chimie, il est aussi élève de l'Université de Londres pour la chirurgie et la physiologie, et il suit des conférences d'anatomie à Windmill Street. Il est aussi régulier qu'une horloge à tout cela ; tout ce que je demande pour lui, c'est que sa santé continue à se soutenir, néanmoins il doit faire quelques excursions l'été, et lui aussi bien que moi, nous songeons à la joie de répéter notre délicieuse visite à Arundel, qui nous a causé un plaisir sans mélange. Après avoir parlé du jeune chimiste-chirurgien, il faut que je parle du vieux paysagiste. Mon tableau est arrivé
1. Jeu de mots sur l'adjectif paracuiar, qui signifiai à la fois parliciilier et difficile. (N. D. T.)
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à un superbe état; j'ai gardé mon éclat sans mon tachisme (1) , et j'ai conservé la lumière du Dieu Tout-Puissant, dont jouit l'humanité tout entière, i\ la seule exception des amoureux de vieilles toiles crasseuses, de tableaux avariés à vingt-cinq mille francs pièce, de cambouis, de goudron et de résidus de chandelle. M. X ..... un admirateur de ce qui est vulgaire, est venu voir mon tableau, et il ne l'a pas aimé du tout, de sorte que je suis sûr qu'il a du bon. Bientôt après, ,M. Vernon est venu et l'a acheté, il ne l'avait jamais vu encore à aucun moment. »
Cette œuvre superbe, une vue de la maison de Willy Lott d'après une ancienne esquisse, eut la rare chance, quand elle fut exposée, de plaire môme à certains critiques de journaux ; ce fut le seul tableau que Gonstable envoya à l'Académie cette année-là.
« A M. George Gonstable. Charlotte Street, 6 juin. John a déclaré ce matin que si je tarde plus longtemps à vous écrire, il ne me reparlera plus jamais. J'ai eu presque tous les genres d'occupation, et si je n'écris pas presque immédiatement après que je reçois une lettre, je suis trop enclin à retarder ma réponse pendant très longtemps, comme vous, mon cher ami, l'avez si souvent éprouvé, et avez eu si souvent la bonté de me le pardonner. L'exposition a du succès, elle est profitable et riche ; je parle en ce moment des tableaux de second ordre, les grands tableaux sont très quelconques Mais il y a d'excellentes œuvres d'art sur les murailles : Christophe Colomb et son jeune fils, le Gulliver, les Bouviers écossais et les Pèlerins d'Eastlake. La lumière de Turner,
1. L'expression est curieuse étant donné son usage postérieur. (N. D. T.)
qu'elle émane du soleil ou de la lune, est exquise. Les ciels et les côtes de Collins sont vrais, et ses horizons toujours jolis. »
« Mon cher William Carpenter, Il y a quelques années une dame m'a emporté mon exemplaire du Dictionnaire de Bryan, et cela m'a toujours gêné par la suite. Je voudrais savoir quand Cozens (1) jeune est né ; son prénom était John, et ce fut le plus grand génie qui se soit jamais occupé de paysage. Il était le fds d'Alexander Cozens, professeur de dessin à Eaton, et John mourut en 1796, encore assez jeune. J'ai besoin de cela pour ma confé-
1. « Cet artiste était le fils d'Alexander Cozens, un Russe de naissance, qui s'établit à Londres comme paysagiste et professeur de dessin vers l'année 1770. Il suivit la même profession, et avec beaucoup d'habileté et d'élégance. Il produisit des dessins qui possèdent un mérite extraordinaire, exécutés en un style qui fut dans la suite adopté et amélioré par l'habile M. Girtin. Il mourut en 1799. » — Dictionnaire de Bryan. Appendice. 'Vol. II, p. 680. Dans une édition in-octavo du Dictionnaire de Pilkincflon imprimée en 1829, il est dit au sujet de .lohn Cozens : « Ses dessins furent vendus à la salle Christie en 1805 pour douze mille sept cents francs. Il mourut le cerveau dérangé en 1799. » Je crois que Pyne, dans les articles qu'il donna à La Gazette littéraire sous le titre de « Vin et Noix » a donné des renseignements sur Cozens. ( Note de C. R. Leslie) .
« Les dessins d'Alexandre Cozens, fils naturel de Pierre le Grand qui travaillait en Angleterre, sont peut-être le plus remarquable exemple que nous possédions des commencements de l'aquarelle. . . Le fils d'Alexandre Cozens hérita de son sentiment poétique et, en une certaine mesure, de ses défauts. Comme son père, John-Robert Cozens fut toute sa vie un amoureux d'espace, de solitude et de crépuscule; bien que dans ses derniers dessins, il réalise sur les vieilles formules un progrès technique assez grand pour devenir presque le fondateur d'un art nouveau, c'est encore un monochrome gris pâle qu'il peint, mais ce n'est là qu'une préparation à un travail de' couleur plus poussée. Dans ses études de Suisse, les couleurs sont peu nombreuses, légères et fraîches — bleu pâle, brun pâle, et vert pâle. Dans la suite il se sert d'une palette plus riche, de telle sorte que parfois
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rence que je dois donner lundi à Hampstead. Mes meilleurs compliments à votre père. Bien cordialement à vous, J. Constable. Peut-être Days ou Edwards indiquent-ils la date de sa naissance. »
Ce que Constable dit ici de Cozens est stupéfiant, bien que tous ceux qui connaissent les œuvres superbes de cet artiste vraiment original admettront que son goût est du plus haut degré. Mais le lecteur doit avoir observé que Constable dans d'autres cas, parle en des termes pareils d'admiration sans réserve de ce qui pour le moment occupait son attention.
« Le jour le plus long. Mon cher Leslie, Il est vrai que vous êtes revenu d'Amérique, mais vous êtes encore trop loin, trop loin pour des amis paresseux comme moi. . . . Alfred, à ma grande surprise et à ma grande joie, semble très heureux chez M. Brooks. Il y joue le premier rôle en tout excepté ses livres. Mais le pauvre cher enfant, sa vie
d'api'ès un dessin bien conservé nous pouvons voir comment il ouvrit réellement la voie à Girtin et à Turner.
« Comme artiste pur et simple, il ne peut être comparé. Il possédait cette sympathie intense pour la naturj en ses aspects les plus grands et les plus solennels, qui dénote le vrai poète, à un degré presque unique parmi les peintres, et il était capable d'exprimer son sentiment facilement et aussitôt. Cependant la fusion de la pensée et de l'expression est rarement parfaite dans son œuvre. Ses dessins tout en exprimant un noble sentiment, ne sont pas toujours des choses belles en elles-mêmes. Cozens en fait est plutôt un poète qui a appris à dessiner qu'un peintre créateur possédant un sentiment poétique hautement développé. Néanmoins même lorsqu'on a fait cette restriction et qu'on lui a donné tout son poids, la valeur de sa grandiose sincérité demeure intacte et indéniable. Je ne connais aucun témoignage du sentiment de Girtin à son égard, mais Turner et Constable, qui n'étaient ni l'un ni l'autre prodigues de louanges, n'hésitent pas à dire l'impression profonde qu'avait faite sur eux leur malheureux prédécesseur, inégalement doué. » C. J. HolxMes, loc. cit.
tout entière a été une vie de douleur (1), qui, en même temps que sa drôlerie, me l'ont rendu cher, peut-être trop-. Je suis resté étroitement enfermé à ne rien faire.
Lord N a vu mes tableaux chez Tiffm ; il voulait
avoir l'Eglise et offrait son Hobbéma en échange. Je crois que son Hobbéma ne vaut rien. On peut avoir quelque chose du peintre pendant tout ce temps-ci, mais
néanmoins on attend qu'il s'en aille tout doucement
J'ai vu les tableaux de David ; ils sont vraiment odieux, et la salle serait insupportable si ce n'était les manières agréables et pleines d'urbanité du colonel. David semble avoir formé son esprit à trois sources: l'échafaud, l'hôpital et la maison de tolérance Je donne ma conférence à Hampstead demain soir à 8 heures moins le quart. J'ai fait venir la superbe copie d'après Ruysdael du jeune Uwin ; elle me sera d'une utilité infinie : également le Pierre Martyr de Partridge. J'ai peu écrit, et je dois compter surtout parler en gardant le ton de la conversation. J'ai un charmant dessin de V Aurore du Guide du jeune Bone Je n'ai jamais vu les touffes de sureau aussi pleines de fleurs ; certaines d'entre les tleurs vues en raccourci parce qu'elles retombent, sont d'une élégance extrême ; c'est une de mes fleurs favorites, mais elle est mélancolique; c'est un emblème de mort. »
Les tableaux de David dont il parle dans cette lettre, éiaieni Bonaparte franchissant tes Alpes, Mars et Vénus, La Mort de Maraf, et des dessins représentant des scènes révolutionnaires, qui furent exposés. à Leicester Square et« le Colonel » était un Français qui se tenait dans la salle pendant l'exposition .
Je n'ai conservé aucune note de la seconde conférence de Constable faite à Hampstead, mais le lecteur en Irou-