CHAPITRE XV
M. George Constable.
12 janvier 1836 Je
n'ai pas quitté mon tableau un instant jusqu'à maintenant ; M. Vernon m'a permis de l'envoyer k la Galerie Anglaise, et je suis content qu'il y soit dans son état actuel, car vous pourrez le voir. Quand vous viendrez, voulez-vous apporter la petite esquisse du IMoulin d'Arundel, car je me propose d'en faire un tableau d'une assez bonne dimension. »
« Charlotte Street, 6 février. Mon cher Purton, .... J'aime à farfouiller parmi mes vieilles affaires, et je déteste sortir. Je suis content que vous m'encouragiez pour le Stoke. Que diriez-vous d'une matinée d'été ? Juillet ou août, à huit ou neuf heures, après une légère ondée pendant la nuit, pour renforcer les gouttelettes de rosée dans la partie d'ombre du tableau, sous
« Les ormes de la haie et les verts talus ».
Ensuite, la charrue, la charrette, le cheval, la porte, les
vaches, l'âne, etc. sont tous de bons sujets à peindre pour le premier plan, et la dimension de la toile est suffisante pour y essayer sa force et permettre un effort à plein collier. Et maintenant restez, je vous en prie, à votre chevalet, prenez un paysage de lande, sujet dans lequel vous êtes maintenant tout à fait exercé, ayant l'avantage de votre expérience antérieure en ce genre par votre grand tableau (1). Je suis heureux avec mes garçons auprès de moi. Je m'abandonne entièrement à mon mentor John, il
est toujours dans le vrai >
Le grand tableau de Stoke n'a jamais été fait; mais une esquisse du sujet a fourni une planche pour le Paysage Anglais. Gonstable indique en ces termes ce qu'il se proposait dans cette esquisse : « J'ai tenté d'exprimer dans ce tableau l'impressionnante solennité d'un midi d'été, quand s'y trouvent, comme cela est souvent le cas pendant les chaleurs de la saison, des nuées d'orage; en même temps j'ai suggéré l'apparition d'un arc-en-ciel de midi quand l'arc qu'il décrit est au plus bas. — Le Suffolk,et beaucoup d'autres comtés de l'est, abondent en vénérables églises gothiques, beaucoup d'entre elles d'une dimension qui ne peut manquer de frapper d'admiration et de surprise l'étranger; et une particularité triste mais frappante de ces églises c'est de les trouver dans des endroits aujourd'hui comparativement solitaires, quelques-unes s'érigeant dans d'obscurs villages qui ne comptent qu'un petit nombre de maisons éparpillées, et peu en rapport avec d'aussi vastes et superbes édifices. Mais voici comment cela s'explique : ces endroits étaient le siège des manufactures florissantes autrefois si nombreuses dans ces comtés, où
1. Gonstable dit un jour à M. Purton : « Une grande toile vous montrera ce que vous ne pouvez pas faire, une petite ne vous montrera que ce que vous pouvez. »
elles y avaient été établies à une période reculée et qui furent, pendant le règne de Henri VII (1) et celui de Henri VIII, grandement accrues par l'arrivée continuelle de Flamands qui y trouvèrent un refuge contre les persécutions des Pays-Bas ; de même plus tard sous le règne d'Elisabeth, que le cours des événements avait élevée au rôle glorieux de soutien de l'Europe protestante. Les vastes dimensions de ces nobles architectures, avec le charme et le fondu dont la main du temps les a revêtues, leur donne un aspect extrêmement solennel et grand; elles se dressent comme des monuments durables de la puissance et de la splendeur de notre gouvernement ecclésiastique, aussi bien que de la piété et de l'habileté de nos ancêtres. Stoke, bien que n'étant pas une des plus grandes, doit être rangée parmi les églises dont je viens de parler. Elle a été élevée probablement vers la fin du xiii" siècle. La longueur de la nef, avec sa ligne ininterrompue de parapet crénelé et son sanctuaire d'une belle proportion, a de quoi provoquer l'admiration de l'architecte, de même que sa tour majestueuse, qui par sa hauteur, communique, on peut le dire, une part de sa propre dignité au pays environnant qu'elle domine. Il y a dans l'église beaucoup d'intéressants monuments; et ici comme à Neyland, il y a de nombreuses pierres tombales des drapiers ; comme elles sont pour la plupart scellées dans le dallage, elles sont très effacées, mais on sait qu'elles leur appartiennent par les petites plaques de cuivre qui subsistent encore. »
« 15 février. Mon Cher Lucas, Le Salisbury est très admiré dans son état actuel, mais cependant il est trop lourd, spécialement quand on le voit entre L'Ecluse et
1. L'église de Dedham fut élevée par Margaret Tudor, mère d'Henri VU, et porte ses initiales dans beaucoup de ses ornements.
L'Enfant qui hoit. Pourtant il ne nous faut pas l'abîmer, et nous devons nous souvenir que le sentiment du tableau est celui de la solennité, non de la gaieté; rien de voyant, mais tout le contraire; cependant il faut qu'il soit éclatant, clair, vivant, frais et toute la façade à découvert. »
« 18 mars. Mon cher Leslie, Je n'ai jamais eu une matinée dans ma vie comme celle que j'ai passée avec M. Ro-
gers M. Rogers estime queje suis le bon chemin dans
la poursuite de mon art. Il aime mon plan de l'histoire du paysage, et dit que « personne ne peut le faire aussi bien » ; cela est encourageant. Il a été content que j'aie fait remarquer l'étoile tombante ou filante qui est dans son exquis Rubens (1). Mais il est très calme dans ses goûts et ses dégoûts; un homme charmant, tout intelligence, tout bienfaisance et justice, et un généreux soutien de l'art vivant et mort. Quels tableaux il a ! Les meilleurs qui soient à Londres; et il a de magnifiques gravures sur bois. C'était charmant de le voir donner à manger aux moineaux pendant le déjeuner, et de voir comme ils le connaissaient bien. Mais il a des idées mélancoliques sur la nature humaine. Il a dit : « C'est une dette que le génie doit payer d'être haï. » — Je doute que ceci soit vrai en général, mais il y a dans la nature quelque chose qui y ressemble. Je lui ai dit que s'il pouvait attraper un de ces moineaux, lui attacher au cou un morceau de papie^', et le lâcher ensuite, les autres le tueraient à coups de bec pour être ainsi distingué. »
« 26 mars. Mon cher Leslie, Je vous, envoie quelques ciels, ceux que nous avons pensés pouvoir convenir à
1. Un paysage de clair de lune ; un tableau d'une si parfaite tranquillité que l'orbe entier de la lune se reflète dans une pièce d'eau. Il y a un cheval au premier plan, et il vous semble l'entendre brouter l'herbe.
votre tableau. Peut-être un sorbier des oiseaux pourrait bien faire parmi les bergers; je vous envoie une esquisse grossière que j'ai faite d'un, de la fenêtre d'une chambre où j'ai couché; ils sont jolis avec leurs baies .... Je suis douloureusement embarrassé par des soucis qui ne sont pas miens, en matière de tableau; j'ai chez moi plusieurs œuvres qui implorent une place à l'exposition ; on me les a envoyées parce qu'on sait bien quelle bonne
bête je suis (1) Quelle sottise je vous écris là,
mais le pire est que je suis vraiment sérieux dans tout ce que je vous demande. Je joins une carte de l'Institut Royal pour que vous puissiez être convaincu de ma bêtise et de mon activité, mais je n'en suis pas encore à vendre de la bière de sapin dans les rues comme X... »
« A M. George Constable, 12 mai. Je suis pas mal affairé, et excessivement embarrassé par le temps, à cause que j'ai mis beaucoup de fers au feu. Je me suis engagé à faire quatre conférences, comme la carte ci-jointe vous le fera voir; elles comprendront une narration assez
complète de l'histoire du paysage J'ai préparé un
assez bon tableau pour l'Académie, pas le moulin que j'avais espéré faire, et qui était passablement poussé pour ce qui est du clair obscur; mais j'ai vu que je ne pouvais faire les deux, et ainsi j'ai préféré voir le nom de Sir Joshua Reynolds et celui de Sir George Beaumont une fois de plus au catalogue, pour la dernière fois dans l'ancien édifice. On me dit qu'on l'aime, mais je ne vois pas les journaux, n'en laissant entrer aucun chez moi. Je vous envoie un catalogue avec des remarques qui, je crois, sont assez justes. L'exposition a beaucoup de succès. Les tableaux de Wilkie sont très beaux, et Turner s'est sur-