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L'INFLUENCE D'ORIEL-COLLEGE

I. Rapports de Newman avec Whately, Hawkins. Attrait pour certaines idées catholiques. Lloyd, high-Churchman. — II. L'École libérale d'Oriel. L'Évangélisme de Newman est ébranlé. Il reçoit les ordres. Ses incertitudes. Ferveur mystique. Pusey. — III. Hawkins et la tradition. Sermons ecangelical. Ses expériences de pasteur. — IV. 1825 : Il étudie Butler. Influence de Butler sur son esprit. Premiers travaux.

De 1822 à 1826, Newman vécut à Oriel dans un isolement laborieux. Ces années furent fécondes pour son développement intellectuel. Mais il eut à lutter avec toutes sortes d'idées, toutes sortes de suggestions de révolte et d'infidélité. Ses anxiétés étaient très harassing, a-t-il dit: et il n'osait les confier à personne; car il ne sentait près de lui aucune âme capable de le comprendre. Ses collègues furent pour lui, tout jeune telle w, des professeurs plutôt que des amis.

En 1822, il paraissait timide à ce degré qui accompagne l'extrême défiance de soi-même. On le voyait dans Oriel grave, embarrassé, silencieux, au milieu des hommes illustres, ses collègues ; et cette attitude déconcertait fort les Oriel-men qui l'avaient élu. Ce fut un homme de grand renom intellectuel, un des chefs de l'école dite

-sort libérale » d'Oriel, Richard Whately, qui le prit par la main, l'accompagna et lui fit faire ses premiers pas dans la carrière. Whately, causeur plein de verve et de cordialité, esprit ardent, original et paradoxal, était bien l'homme qu'il fallait pour tirer Newman de la situation fausse qui pouvait tant lui nuire, le mettre à l'aise, l'aider et à produire son esprit et à révéler sa valeur. Newman subit facilement ce prestige quasi irrésistible de Whately, le prestige qu'une nature forte et sans scrupules, un tempérament robuste exercent fatalement sur une nature fine, multiforme, toute de sentiment, pétrie de délicatesses aristocratiques et féminines. « Je lui dois beaucoup, a-t-il déclaré; c'est lui qui m'a appris à penser. Par lui mon esprit fut ouvert dans toute la force du mot... Je voudrais lui dédier un livre avec ces mots : A Richard Whately qui, en m'apprenant à penser, m'apprit à n'avoir pas la même opinion que lui (*) ». Whately était de ceux qui, à Oriel- College, songeaient, non pas à maintenir les anciennes institutions ecclésiastiques, mais à élargir le champ de la théologie en y faisant pénétrer l'esprit et les méthodes de la science moderne. Il détestait particulièrement l'esprit de parti, aussi dédaigneux des evangelicals si rigides que des high churchmen si secs, qu'il traitait sans gêne de Sadducéens et de Pharisiens, et tendait à rendre son jeune ami défiant à l'égard de toutes les formules fixes. Il lui conseillait de ne se fier qu'à son jugement en matière religieuse, de ne s'en remettre ni à l'autorité, ni à l'antiquité, ni à la majorité, de s'émanciper des jougs humains, de réclamer pour lui, comme un privilège qui appartient à tout Anglais, le droit d'être son propre maître en toutes choses.

(*) Leiters and Correspondence, I, page 124.

Il est pour les hommes deux manières d'exercer de l'influence : les uns tiennent à gouverner et à diriger les esprits, forment un parti, font adopter leurs idées, enrégimentent les consciences et les intelligences ; Dieu merci ! il est d'autres hommes qui, au lieu de se contenter de propager des formules, propagent la vie même dans les cœurs sincères et dans les esprits sérieux. Ils n'exigent pas qu'on pense comme eux, mais simplement qu'on pense, qu'on agisse et qu'on soit homme par l'esprit comme par le reste ; ils activent la foi, aiguillonnent l'intelligence, poussent la conscience à faire son œuvre, allument un principe de vie. C'est là l'œuvre divine par excellence. Mais tel n'est pas l'avis de la plupart d'entre nous ; nous aimons à être guidés, nous demandons : que dois-je penser ? que dois-je sentir et croire? Compter sur nous-mêmes, non! Nous désirons bien plutôt quelque chose de net, de clair, de défini. Des mots, des mots ! et non pas la vie de Dieu dans l'àme ! Newman a écrit que l'influence de Whately sur lui n'avait pas été bonne : « Étrange office pour un maître d'amener un élève à compter sur lui-même, à avoir conflance en lui-même! (*) » Au lieu de penser par soi-même, voir par ses yeux et marcher sans lisières, il aima mieux se laisser aller à son impressionnabilitô nalurelle, et, à travers ses évolutions, accepter l'autorité du maître ou du commentaire. L'esprit de Whately différait trop du sien pour qu'il leur fût possible de rester longtemps en parfait accord. Newman ne fut jamais vraiment à l'aise avec Whately, qui était trop son supérieur; sans doute aussi n'aimait-il guère les allures gaillardes, le franc parler jovial, la joie de

(*) Leilers and Correspondence, I, page 94.

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(*) Voir ÏApologia; les lettres et le memoir ne parlent pas de cette promenade.

D>^ Lloyd, rival de Whately, mais penseur moins original, plus exégète et historien que dogmaticien et philosophe. Ce professeur appartenait au parti anglican de la Haute Église (High Church pariij), le parti qu'on désignait volontiers par l'épithète high and dry, pour en peindre la hauteur et la sécheresse. Lloyd était très high, mais nullement dry, et professait des vues plus catholiques, plus larges, plus profondes que celles des high-churchmen d'alors, pour qui le High Church était une forme de torysme, qui s'attachaient avant tout à l'organisation politique, défendaient âprement leurs privilèges et leurs revenus , mais ne s'inquiétaient guère des doctrines et eussent été bien embarrassés de dire quelles étaient les leurs ; secs, hautains, se défendant de tout enthousiasme et de toute sensibilité ecangelical ou méthodistes. Lloyd donnait à ses élèves le goût des études d'histoire ecclésiastique ; au contraire du néo-latitudinarisme d'Oriel, il s'appliquait à faire ressortir les prérogatives et l'autorité de l'Église, ses pouvoirs surnaturels. Comment se fait-il que le nouveau fellow Newman, « évangélique » convaincu, se trouvât mêlé aux auditeurs de Lloyd, à peu près tous High Church, c'est-à-dire hostiles à son protestantisme puritain? Ceux-ci, en tout cas, n'encourageaient pas ses avances. Le maître, en plaisantant, le traitait de perverse ecangelical , et parfois, lorsqu'il le questionnait, faisait le geste de se boucher les oreilles comme s'il s'attendait à quelque réponse hérétique. Il serait difficile de préciser dans quelle mesure Newman subit son influence; il est certain qu'il la subit, et dans un sens catholique (*).

(*) Voir sur Lloyd Letters and Correspondence, I, pages 96-99 ; ÏApologia ne le nomme pas.

Newman aimait à discuter tliéologie avec un brillant ministre de l'école libérale, originaire d'Espagne où il avait été prêtre catholique, Blanco White. Les discussions se terminaient souvent par cette exclamation de Blanco : « Ah! Newman, cela vous conduira à l'erreur catholique. )) A plusieurs reprises, Newman parla de la nécessité des exercices ascétiques pour parvenir à la sainteté. Cet evangelical se montrait assez détaché de certaines opinions de son parti vis-à-vis de la piété romanist, bien qu'il gardât, à coup sûr, les préjugés anglais contre le papisme. Installant son frère Francis à Oxford, il plaçait dans sa chambre une gravure représentant la Vierge, et blâmait les protestants qui avaient oublié cette parole sacrée : Vous êtes bénie entre toutes les femmes. On comprend que Newman, qui ne pouvait s'empêcher de voir, « même sur le crucifix », le Juge sévère, cherchât un médiateur plus humain, plus tendre, moins métaphysique, et qu'il songeât à s'adresser à la Vierge — à cette Marie, Reine des anges et des hommes. Mère de Dieu, que nous voyons, dans la cathédrale comme dans l'église de village, trôner, toutepuissante médiatrice, autrement attirante pour les fidèles que son Fils, le Sauveur du monde, le Crucifié, mis à la place d'honneur pourtant, dans le chœur, au-dessus du maître-autel.

Newman était poursuivi, à cette époque, par son idée du célibat : « Ma mère disait l'autre jour qu'elle espérait vivre assez pour me voir marié; mais je pense que je mourrai, soit dans les murs d'un collège (*), soit comme missionnaire sur une terre étrangère.

(*) Le fellow, tant qu'il gardait son poste, était tenu au célibat : legs très respecté du passé catholique d'Oxford.

Peu importe, pourvu que je meure dans le Christ » (*]

Naturellement, les idées emngelical de Newman se ressentirent du contact quotidien de ces Oriel-men si indépendants, et si hardis parfois dans leurs conceptions, qui n'étaient en religion ni High Church ni Low Church , mais libéraux : libéraux travaillant à rajeunir le vieux latitudinarisme du XYIII^e siècle, initiateurs d'une nouvelle école, d'un état d'esprit qui devait avoir dans l'anglicanisme une place importante, le Broad Church (Église large). Ces hommes supérieurs n'étaient pas des rationalistes, comme on l'a écrit quelquefois. Ils n'avaient rien de cette attitude sceptique et nonchalante, de cette froide religion philosophique qu'on leur prête; ils étaient sérieusement religieux et nourrissaient une piété touchante envers le Christ, cherchant dans l'Évangile sa personne vivante et non le code d'un système ecclésiastique (**). Sans doute ils effarouchaient quelque peu les opinions traditionnelles, avec leur goût de la critique, leur méfiance de tout gouvernement spirituel, leur répugnance pour le sacerdotalisme et le sacramentalisme. Mais ils auraient protesté — c'est Newman lui-môme qui l'alïirme — si on les eût supposés capables de placer la raison avant la foi ou la science avant la dévotion. Ils encouragèrent pourtant, sans le savoir, et introduisirent avec

(*) Letters and Correspondence, I, page 79-80.

(**) M. Tliureau-Dangin dans sa Renaissance catholique en Angleterre, a fort bien saisi leur attitude.

succès dans Oxford une licence d'opinion qui dépassa de bien loin la leur (*). Absorbant l'énergie mentale de l'Université tout entière, ils ne rencontraient à Oxford aucun obstacle réel à l'extension de leur influence. Les objections puissantes, les problèmes graves (**) qu'ils soulevaient saisirent fortement l'intelligence de Newman, ébranlèrent ses certitudes eoangelical ; celui-ci faillit même perdre une foi qu'il avait trop complètement identifiée avec la croyance en des doctrines déterminées. Dans ce conflit des opinions, il fallait qu'il se fit sa foi lui-même, et, ne le pouvant pas, il resta ouvert à toutes les incertitudes, partant à toutes les curiosités et aussi à toutes les angoisses.

Dès 1823, les doutes grandissent, deviennent tragiques. Il est envahi par un sentiment de vide. Il ne marche pas avec assurance et, au milieu des brouillards et des vapeurs, ne discerne pas la terre ferme. Le 13 juin 1824, il reçoit les ordres, tremblant de sa méfiance exagérée de lui-même et songeant à sa responsabilité. (( Au premier moment, après que les mains me furent imposées, mon cœur frissonna au-dedans de moi. Les mots pour toujours sont si terribles!... Pour toujours! mots sur lesquels on ne pourra jamais revenir. J'ai la responsabilité des âmes sur moi jusqu'au jour de ma mort. » (***)

Tout de suite, il essaya de réagir contre des incertitudes trop cruelles par un apostolat actif dans sa pa-

(*) Voyez Apologia, Appendice, page 288.

(**) Ils ne sont précisés ni dans VApologia ni dans la Correspondance.

(***) Letéers and Correspondence, l, page 131.

roisse (*) « qui avait besoin d'être instruite sûr les principes véritables du christianisme ». Il ne réussit pas à les secouer. Elles redoublèrent lorsque Hawkins eut mis entre ses mains le traité de la Prédication apostolique, de Sumner. Il y apprit, explique VApologia, à se débarrasser de ce qui lui restait de calvinisme et à se rallier à la doctrine de la régénération baptismale; mais ce ne fut pas sans souffrance et sans crise, puisqu'il écrivait à ce propos, le 27 août, dans son Journal intime : « Je suis toujours lent à décider une question, et, la nuit dernière, je fus si malheureux et si découragé ! Cette pensée elle-même me frappa, que je devais quitter l'Église. J'ai prié ce matin, et je ne sais quelle sera la fin de ceci... » Il a l'amour sincère de la vérité : il est disposé à la suivre dans toutes ses manifestations et dans toutes ses exigences (**).

Newman sentait le besoin de se rattacher à quelqu'un, de se soumettre à une autorité étrangère, parce qu'il ne pouvait trouver en lui un point d'appui ferme pour l'évidence religieuse et morale. Période héroïque d'une vie de penseur trop curieux de toutes les connaissances, de mystique et de douteur avide d'unité et d'excellence. Il y a une véritable grandeur dans le développement de cette personnalité : volonté indécise, brisée par le contact avec les réalités ; intelligence féconde, aux prises avec ses propres conceptions, qui ne peut se fixer, dans son inlassable poursuite — inquiète

(*) Sa cure d'âmes lui attira même de son père ce reproche, bien anglo-saxon, que l'on ne doit pas, par zèle chrétien, troubler l'intimité du home, du castle des autres. (Letters and Correspondence, I, page 77.)

(**) Letters and Correspondence, I, page 106.

et passionnée — de la vérité, d'une vérité entrevue, saisie, puis repoussée, abandonnée, ignorée. Celui-ci a parlé avec éloquence de ces temps de détresse où l'âme est privée de la pure et brillante lumière du jour ; il a su décrire, en traits saisissants, la dissolution de la foi du jeune homme qui, animé d'une curiosité coupable, livre son esprit à l'influence du scepticisme, fréquente des sceptiques, s'identifie avec leur manière de penser, jusqu'au jour où, par quelque événement fortuit, il découvre le travail souterrain qui s'est accompli en lui et reconnaît clairement qu'il est devenu incrédule (*). Cette pénétrante compréhension qu'il possédait des tourments de la vie intérieure, Newman l'acquit dans ces heures où les conflits intellectuels désolèrent son âme. Newman ne connut pas la « solitude effrayante », car il eut encore assez d'énergie pour compter ses ressources, examiner ses devoirs et se fortifier. Sa piété, croyons-nous, ne fut pas exempte d'ascétisme. Il avait des accès fréquents d'exaltation mystique, absorbé en une seule pensée, un seul acte d'esprit, d'âme et de cœur : il se sentait, et il était, face à face avec Dieu. Une pièce de vers énumère les bienfaits inestimables que Dieu lui avait accordés. « Pourtant, Seigneur, ce que je place dans le sanctuaire de la pensée au lieu le plus cher, le plus vénéré, c'est le souvenir de ces jours où, levant les yeux vers toi, je vis ton visage austère dans sa bonté. »

L'amitié d'un fellow, Edward Beuverie Pusey, fut

(*) Lisez, dans les Occasional Sermons, le discours intitulé Intellect the instrument of religions training ; nous regrettons de ne pouvoir citer ici un admirable passage, qu'il faudrait peut-être rapprocher du morceau si célèbre de F.-W. Robertson.

pour lui, à cette époque critique, une sauvegarde. Humble et profondément sérieux, préoccupé avant tout de l'idéal moral, gardant vivante et ardente cette lumière intérieure qu'est la conscience morale, doué d'un mysticisme sain, mysticisme essentiellement pratique du puritain anglais, tel Pusey apparut à Newman. Ouvrons son Journal intime : « Que Pusey soit tien, Seigneur, comment puis-je en douter ? Tout en lui témoigne de l'opération du Saint-Esprit. » « Cependant (il s'inquiétait des idées de Pusey, un peu High Church, il aurait voulu le voir « dans la vraie Église ))), cependant je crains qu'il n'ait des préjugés contre tes enfants... Conduis-nous tous deux dans la voie de tes commandements. » Une pieuse intimité s'est nouée. Un an plus tard : « Oh ! de quels mots me servir! Mon cœur est plein. Combien je devrais m'humilier jusque dans la poussière ! Quelle idée puis-je me faire de mon importance, mes actes, mes capacités, mes écrits ! Au lieu que lui est l'humilité même, et la bonté, et l'amour, et le zèle, et le dévouement! Dieu, accorde-moi de l'imiter » (*).

Fin mai 1825, Newman fut ordonné prêtre. Quelques jours après, il vit son ami partir pour l'Allemagne, où il allait étudier la critique biblique.

Newman eut alors des relations plus suivies avec le Dr Ilawkins. Ilawkins lui apprit qu'on ne peut trouver dans la Bible toute la vérité religieuse, que le texte sacré n'enseigne pas la doctrine, mais la prouve, et qu'il

(*) Lettcrs and Correspondence, I, pages 103-104.

est nécessaire de recourir à la tradition, aux formulaires de l'Église, aux catéchismes et aux symboles. (( Cette opinion, si vraie dans son ensemble, si féconde dans ses conséquences, dit Newman, ouvrit à mes pensées une vaste carrière. Le D^ Whately la partageait. Un de ses résultats était de saper par sa base le principe sur lequel reposait la So'ciété biblique » (*). Une fois l'autorité de la tradition admise, il est clair que l'Écriture n'aura plus à intervenir — que pour prouver, non pour enseigner; — c'est son commentaire traditionnel seul qui fera loi. Mais Newman ne se décida pas de si tôt à rompre définitivement avec ces grandes sociétés (( évangéliques » dont il faisait partie; il continua encore pendant dix ans à fréquenter leurs meetings (**).

Hawkins, qui avait lu les premiers sermons de Newman et les avait trouvés trop evangelical pour son goût, s'employait, de toutes ses forces, à mettre en déroute les croyances « évangéliques » de son jeune ami. Il y réussit en quelque façon, mais il n'y réussit pas tout à fait. On trouve, dans ceux des premiers sermons de Newman qui ont été recueillis, des traces nombreuses et profondes de son évangélisme, de cet évangélisme qu'il voyait, dans sa famille, chez sa mère, ses sœurs, réchauffé et vivifié par une admirable piété. « Je vous assure, écrivait M" Newman, que vos sermons me sont un réconfort et un délice. C'est un grand don de voir si clairement les vérités de la religion (***).

Il importe de le remarquer, l'Église y est à peine

(*) Apologia, page 9-10.

(**) Letters and Correspondence, I, page 106.

(***) Letters and Correspondence, I, page 114.

mentionnée. Le salut est la grande affaire à laquelle chaque homme doit travailler. Tout est subordonné à cette œuvre. Il faut haïr le monde ( Newman est dominé par cette haine toute puritaine du monde), le monde qui ne peut rien nous apprendre sur ce seul important sujet : le salut. La doctrine du Christ crucifié est l'unique fondement de* notre consolation et de notre paix (*), (c'est bien le disciple de Th. Scott qui parle) ; la croix du Sauveur n'enseigne-t-elle pas, avec la plus grande force, la beauté du caractère de Dieu, l'excellence de la loi morale, la valeur de nos âmes, la malice de notre péché? Surtout, les sermons révèlent une profonde horreur du péché. Le philosophe se déclare imparfait, le chrétien se sent corrompu (**) : le péché n'est pas une erreur intellectuelle, c'est une maladie de l'âme (disease) ou un poison. Serons-nous sauvés? Pendant cette vie incertaine, craignons, soyons anxieux. La tranquilité nous met en péril : « qui est à l'aise n'est pas en sûreté, to he at ease is to be unsafe)). (***) Sans rompre avec la doctrine « évangélique » du salut par la foi, Newman insistait sur la difTiculté du salut, sur le danger de croire trop facilement qu'on est sauvé. La sainteté est la grande fin ; la sainteté avant la paix : la félicité céleste ne peut exister sans la sainteté (****). Il y a des gens qui s'imaginent pouvoir être mis tout d'un coup en possession du salut par une soudaine transformation de leur âme ! N'est-ce pas l'évangélisme qui envisage la conver-

(*) Letters and Correspondence, 1, page 76.

(**) Voir le premier des Unicersity Sermons :de 1826. (»**) Sermon de juin 1825, Secret faults.

(****) Lisez le sermon Holiness necessary for future blessednes; il est de 1826.

sion comme une délivrance instantanée et miraculeuse brisant le joug du péché? Newman se séparait de l'école « évangélique » sur ce point.

En somme, cette ecangelical school n'apportait qu'une vague réponse à la question des questions : que dois-je faire pour être sauvé ? Suivez, disait-elle, les préceptes du Christ et des apôtres. Mais en présence de l'immense variété des interprétations scripturaires, quel secours trouver dans l'Écriture? Plusieurs des paroissiens de Newman, avec leur manière personnelle de voir les choses selon leurs goûts ou leurs passions, leurs préjugés ou leurs caprices, interprétaient si étrangement la Parole de Dieu ! De jour en jour Newman sentait le danger du droit d'examen sans règle ni limite, et l'hypocrisie, les excès qu'abritait le système du jugement privé. Ces gens qui s'abusaient ainsi déplorablement, ne fallait-il pas qu'il fût leur guide ? Oui, mais le pouvait-il ? Il se voyait lui-même « à la mer ». Il avait conscience que son imagination l'égarait, et il éprouvait le besoin impérieux d'un jugement supérieur au sien, d'un guide persuasif, d'un directeur spirituel, d'une autorité. Une autorité ! Au fond il était moins fait que qui que ce fût au monde pour s'en passer. Sa forte éducation protestante avait été impuissante à lui donner la vigueur nécessaire pour porter seul le fardeau de ses responsabilités envers les autres et envers luimême. N'était-il pas naturel qu'il cherchât à s'assurer s'il n'y avait pas quelque traditionnelle interprétation de l'Écriture dont il pût obtenir des directions efficaces pour lui-même et pour les autres? Et puisqu'il devait se méfier et de son jugement et de ses sentiments, n'était-il pas naturel qu'il eût le désir de se réfugier dans l'histoire, dans les livres, dans les systèmes, afin d'y trouver, pour sa croyance, des bases plus solides !

L'étude de r^na%ie (*) de l'évêque Butler marqua — affirme-t-il — une ère nouvelle dans ses opinions religieuses. A la lecture, des points caractéristiques le frappèrent qui frappent, dit-il, tous les lecteurs de Butler, comme celui-ci : la notion d'une Église visible, oracle de vérité et modèle de sainteté. Il adopta de Butler deux grands principes : le principe de la correspondance de l'univers physique et de l'univers spirituel, la grande notion du symbolism e sacramentel de la nature, qui, en dernière analyse, aboutissait à la théorie — vers laquelle, enfant, il se sentait attiré — de la non-réalité des phénomènes matériels ; en second lieu, le principe que la probabilité est le guide de la vie : ce principe le conduisit à Ta question de la force logique de la foi. Butler établissait la probabilité qu'il n'y a pas / moins de difficultés intellectuelles dans la religion naturelle que dans la révélée, et que, par suite, si l'on veut croire quelque chose au monde, on peut croire aussi la vérité révélée : on n'en aura pas de démonstration, mais on pourra y adhérer par la certitude morale (**).

(*) Analogy of religion natural and recealed to the System of the icorld, — livre classique qui était alors, et est encore, la base de l'enseignement théologique chez les Anglicans.

(**) Assurément Newman doit au philosophe de Durham ce qu'il y a de plus fort dans son œuvre et dans son esprit. « La clef de toute son apologétique et de la tournure même de son esprit, avec son aptitude étrange à voir en tout le côté symbolique des choses, se trouve dans les deux principes qu'il a empruntés à Butler. » (E. Dimnet : Quelques aspects du cardinal Newman, dans la Revue du clergé français du 1" avril 1903.)

En même temps qu'il approfondissait V Analogie — c'était en 1825 — Newman entreprenait un travail sur les miracles, biblical and ecclesiastical miracles, et, s'inspirant sans doute du célèbre Free Inquiry de Middleton, tirait une ligne de démarcation entre les miracles de l'Écriture, qu'il fallait accepter, et les miracles ecclésiastiques qu'il fallait rejeter. Il destinait son essai à l'Encyclopédie métropolitaine, la revue de Whately. Celui-ci l'avait associé à ses travaux. Appelé à la tête de l'un des collèges, il choisit Newman pour vice-principal. Newman collabora à cet ouvrage qui devait illustrer le nom de Whately, le traité sur la Logique ; il en écrivit plusieurs passages importants. Il composa des articles pour la revue : un essai sur Cicéron, un essai sur Apollonius de Tyane. Et, pour mener à bien ces entreprises ardues, pendant des mois, Newman surmena violemment son esprit. Sa solitude était peuplée d'idées ; il menait une vie toute cérébrale. Malade, en proie à une ardente fièvre nerveuse, il dut prendre un congé, mais revint bientôt à Oxford pour achever l'important essai sur les miracles, et, tout souffrant qu'il était, songer à entreprendre une œuvre considérable : la lecture méthodique de ceux que Whately appelait « certains vieux théologiens » : les Pères,

Nous voici au terme de cette période importante de la vie de Newman : 1822-1826. Ces quatre ou cinq années ont été des années d'un progrès continu et chèrement acheté. Le doute est venu, influence de l'atmosphère dans laquelle Newman a respiré, mais aussi effet d'une disposition à se tourmenter de tout : tel que nous connaissons Newman, travaillé par les troubles d'une imagination mélancolique, il devait douter inévitable-

ment, douter de lui-même, de sa foi, de sa vocation. Mélancolique, il l'a été, répétons-le ; il l'a été, non pas sous une forme aiguë, forcenée et passagère, mais sous une forme plus terne et tenacement chronique (*).

Newman douta : et pour justifier cette attitude, nous alléguons son tempérament ; mais , remarquons-le donc, s'il a douté de ses croyances evangelical, n'est-ce pas délibérément, par méthode? Oui, il s'aperçut un jour que les sentiers battus n'étaient pas assez larges et qu'il n'était pas véritablement at home sous le toit paternel, c'est-à-dire que les anciennes formules étaient

(*) Faut-il, une fois pour toutes, résumer ce que la psychologie nous apprend sur la mélancolie? Avec plus ou moins de netteté, on retrouve chez tous les déprimés mélancoliques le même cortège de symptômes : sentiment de lassitude, découragement, isolement moral, douleur morale ; et se sentir las, découragé, c'est évidemment n'avoir plus cette confiance en soimême et dans les choses qui est le principe de toute action: l'effort est pénible au déprimé, il manque de confiance dans la réalité du monde, les objets prennent pour lui un caractère illusoire et fantomatique. Nous avons vu Newman, en 1822, exprimer son abattement, son anxiété, et le peu d'intérêt qu'il prenait à la vie : « Je voudrais que tout fût fini, je frissonne de moi-même ! )) Nous savons qu'il doutait de l'existence du monde matériel; de plus, nous le connaissons susceptible, irritable, nerveux, naturellement sujet au scrupule, aux regrets, aux remords, avec cette perpétuelle analyse de soi-même, et cette écrasante conviction de péché, et ce besoin de s'humilier, de se déprécier qui est si fréquent dans toutes les mélancolies. — Assurément, il faut admettre parmi les antécédents héréditaires de Newman l'aliénation mentale et les maladies nerveuses : Un de ses frères, qui fut clergyman anglican, le Rev. Charles Newman, passa de nombreuses années dans une maison d'aliénés. — Voyez, sur la mélancolie, un chapitre de l'excellent ouvrage de M. G. Dumas, la Tristesse et la Joie : la tristesse morbide.

trop étroites et devaient être ou rejetées ou transformées en réalités vivantes et personnelles. Et la décalvinisation de ses croyances se consomma; en même temps se développait en lui une tendance au rationalisme orthodoxe. Mais il n'en resta pas moins très attaché aux « grands dogmes de la foi », nourrissant un dédain pas petit pour les méthodes scientifiques qu'Oriel s'aventurait à mettre en honneur, en voulant à Whately lui-même de faire trop bon marché du dogme, fondement premier et nécessaire de la religion, et, par instinct, se rapprochant de ceux qui, au contraire du libéralisme, cherchaient à conserver dans l'église anglicane le plus possible du dogme, de la pratique et de l'organisation romanist. En somme aucune doctrine caractéristique de la théologie emngelical ne fut abandonnée. Et puis — ceci n'est pas douteux — le premier fonds de puritanisme, vivace et déterminant, persistait. Qu'est-ce donc qui le protégera, toute sa vie, contre le scepticisme, aux limites duquel ses spéculations l'entraîneront, sinon cette forte consciousness de ses rapports personnels avec Dieu, à qui, en 1816, grâce aux commentaires évangéliques du protestant Scott, il se convertissait (*). C'est ici le principe profond, vital, qui met une sorte d'unité, de continuité dans l'histoire de cette âme, en dépit de ses mouvements, de ses oscillations, de ses écarts.

Newman demeurait fidèle aux idées puritaines de sa première éducation. Il gardait — et garda toujours — beaucoup du rigorisme du Low Church, une ferveur morale rigide. Une plus minutieuse analyse révélerait

(*) Newman emploie lui-même, dans VApologia, le mot de conversion pour caractériser ses expériences intimes de 1816.

dans son attitude une trace de l'esprit de secte ou de parti, de ce protestantisme exagéré, aigu, qui trouve, en bonne partie, ses affirmations par la négation de telle ou telle doctrine, et qui vise surtout a détruire toute école de pensée autre que la sienne. Mais cette raideur calviniste coexistait chez Newman avec la tendresse et l'humilité du cœur: sentez-vous son émotion lorsqu'il parle de ce Pusey qui pourtant n'est pas dans la vraie Église ? Un poète délicat et sensible doublait le puritain. Si jamais caractère ne fut pas tout d'une pièce, c'est le sien : nous savons qu'il faut s'attendre avec lui à une complexité d'idées et de sentiments qui déroute l'observateur. Des influences contradictoires se sont croisées et mêlées en lui ; des tendances diverses se sont combattues ou neutralisées, ou combinées, ou ont cédé le pas, successivement, l'une à l'autre. Tous ceux qui l'ont connu sont d'accord sur les oppositions qu'offrait son caractère : réserve et besoin d'abandon, ingénuité et ironie, timidité et orgueil, sens religieux et sympathie pour le doute, mysticisme et curiosité de l'esprit, crédulité naturelle provenant de ses habitudes de franchise et méfiance spontanée correspondant à une sensibilité exagérée.

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