LE HIGH CHURCH: NEWMAN ET SES AMIS
I. Fin de la phase libérale. — II. Pusey, Keble et Froude, high churchmen.
En février 1826, M""» Newman écrivait à son fils qu'elle avait trouvé dans ses sermons lumière et réconfort. — « Ne vous laissez pas emporter par telle de mes opinions religieuses, répondit -il. Sur quelques points j'ai dû changer, je puis changer encore. » Peu de jours après, il parlait à sa mère d'un nouveau fellow : « Froude est un des esprits les plus pénétrants, les plus nets et les plus profonds que je connaisse » (*). De grandes choses furent la conséquence de cette rencontre de Newman et de Froude en 1826. Les deux années qui suivirent furent décisives pour le développement de Newman.
Nommé tulor au début de 1826, il avait résigné ses fonctions de vice-principal à Alban-Hall; il n'était plus le collaborateur de Whately. « Son action sur moi, dit VApologia, cessa peu à peu. »
Richard Hurrell Froude — nous nous attarderons plus loin à retracer sa physionomie — devint le pupille
( * ) Letters and Correspondence, 1, pages 114-115.
de Newman. Newman se prit bientôt de sympathie pour ce jeune liomme vers qui l'attiraient, en dépit de grandes divergences ecclésiastiques, de secrètes affinités intellectuelles et morales. Même lorsqu'il ne partageait pas ses manières de voir, Newman restait sous le charme pénétrant de la parole de Froude ; et le contact d'un esprit aussi rigoureux, aussi hardi le stimulait et le mettait, pour ainsi dire, en équilibre. L'influence de Froude ne se trouva pas en désaccord avec les besoins intimes de son àme. Sur plus d'un point, Froude venait répondre aux doutes qui le travaillaient, à ses peines étouffées, à ses craintes superstitieuses, à ses pressentiments vagues, à toutes les agitations mystérieuses de son âme inquiète.
High churchman convaincu et très avancé ( Newman le traitait de red-hot high churchman), Froude fut à coup sûr un peu suspect d'abord à notre evangelical teinté de libéralisme. Froude détestait les libéraux, ces hommes qui détachaient les esprits de la religion dogmatique, traditionnelle et surnaturelle. Le mouvement de rénovation scientifique qui s'était emparé d'Oriel n'excitait que ses colères : les nouvelles méthodes de recherche menaient au désordre, au schisme, au rationalisme, à cette « erreur par laquelle on soumet au jugement humain les doctrines révélées qui par leur nature le dépassent et en sont indépendantes (*) ». Froude avertissait Newman des dangers qu'il courait.
En 1827, Newman donna la preuve qu'il était encore attaché au parti d'Oriel, dans l'élection d'un prévôt, en soutenant, malgré les protestations de Froude, Hawkins contre Keble, le représentant des idées High Church. Ici,
(*) Apologia, Appendice, page 288.
une raison particulière de son choix nous fait voir que Newman, spéculatif et mystique par nature, savait, en véritable Anglais, être positif et pratique : à Froude, qui lui prouvait qu'avec Keble le collège deviendrait comme un monde nouveau, plus pur, plus élevé, il répondit en riant que si une place d'ange était vacante il nommerait Keble, mais qu'il s'agissait d'élire un prévôt. Par une réaction inattendue, il devenait, peu de mois après, l'intime allié de Keble, et Froude, qui avait tant désiré le rapprochement, triomphait : « J'ai amené Keble et Newman à se comprendre. » Il faut dire que l'état d'esprit de New^man à ce moment-là facilita beaucoup cette victoire. N'exagérons rien, et gardons-nous de croire que l'influence de Froude sur lui fût très prompte. Ce serait étrangement rabaisser son génie. Newman ne fut pas un simple reflet. S'il devait aux autres des excitations — et pour un caractère aussi éminemment suggestible les relations de société étaient un stimulant nécessaire — sa pensée n'en était pas moins bien sienne, formée par des recherches et des efforts personnels.
Nous sommes à la fin de 1827. Depuis plusieurs mois, Newman sentait une sorte de dédain pour l'antiquité se développer en lui, et il le laissa voir par quelques paroles trop lestes contre les anciens Pères. Froude fut effrayé, Whately lui-même s'émut et accusa Newman de tourner à l'arianisme. « La vérité est que je commençais à mettre la supériorité intellectuefle au-dessus de la supériorité morale : j'allais à la dérive vers le libéralisme. Deux grands coups m'arrachèrent rudement à mon rêve : la maladie et le chagrin » (*).
(*) Apologia, page 14.
En novembre 1827 il tombe malade; Abbott (*) parle d'une prostration mentale et physique. Un coup déchirant, la mort d'une sœur (5 janvier 1828), cette exquise Mary qu'il a chantée — joy of sad hearts... — rend la crise plus aiguë encore. Mais la souffrance l'illumine, maintenant il voit clair en lui.
Il a trop étudié, trop critiqué, trop analysé, et trop marqué sa sympathie pour « ce scepticisme profond et plausible considéré comme le développement de la raison, quand elle est exercée pratiquement par l'homme livré à lui-même ))(**). Périlleuse discipline ! Son esprit s'est substitué à sa conscience. La religion, le christianisme sont pour lui objet de spéculation ; tout ce qui était destiné à nourrir l'âme est devenu la pâture de l'intelligence. Et au lieu de parvenir aux sources de la lumière, de la vérité, de la vie, il s'en éloigne toujours plus. Non, décidément la plus grande justesse d'esprit, la plus grande rigueur logique ne mènent pas au vrai moral. Au contraire; et ((l'intelligence croissante est un sérieux danger quand elle ne se subordonne pas à l'idée du bien » (***). il s'agit donc de la subordonner. Le pourra-t-il ? — Quoiqu'elle lui ait fait banqueroute, ayant prouvé son impuissance à l'enrichir, il restera malgré tout, notre intellectuel, fort en sollicitude pour la satisfaire. Chez lui, pourtant, la conscience est sincèrement éprise de sainteté, de cette sainteté héroïque que Froude ambitionne, et le cœur surtout — la sauvegarde de la foi ! — tient à la religion de Mary, la douce
(*) The Anglican Career ofcard. Neicman, I, page 96.
(**) Apologia, page 261.
(***) Expression de M. Boutroux.
morte, par ces racines profondes qui sont une attaclie invincible.
Il existe un ordre du cœur, supérieur peut-être à l'ordre de la raison. Newman a lu ce recueil de poèmes, l'Année chrétienne, qui, depuis quelques mois, rend populaire le nom de Keble, et avec Keble il se représente la vérité sous la forme de Dieu sensible au cœur. La vérité n'est pas chose purement intellectuelle, saisissable à l'entendement seul. Ce n'est pas la probabilité pure qui donne la certitude ( le principe de Butler peut conduire à regarder toute conclusion comme douteuse), mais la probabilité mise en valeur par l'amour et la foi ; c'est dans l'amour et la foi que la probabilité puise une force qu'elle n'a point par elle-même. La foi et l'amour se concentrent sur un objet, vivent dans sa contemplation; et c'est parce que cet objet est accueilli par l'amour et la foi que l'on peut regarder la probabilité comme suiïisante pour amener la conviction intérieure. De cette façon, conclut Newman, en matière religieuse, l'argument de la probabilité devient un argument fondé sur la personnalité qui n'est de fait qu'une forme de l'argument d'autorité : l'évidence religieuse fondée sur des motifs émotionnels est une évidence subjective qui ne peut reposer sur elle-même et a besoin du renfort de l'autorité extérieure (*).
Newman a donc senti le mal de l'intellectualisme et s'en est inquiété. Le calme est revenu avec le printemps : un contact plus étroit avec la nature a apaisé le trouble intérieur; les sources profondes de vie et d'émotion ont jailli(**). Et Newman, selon son expres-
(*) Voyez Apologia, pages 18 et suiv.
(**) Letters and Correspondence, I, page 161.
sion, « a commencé à se dégager des ombres du libéralisme ». Ce protestantisme des Whately, des Arnold, n'est pas un système cohérent, c'est un amas de fragments sans principe et sans vie où Newman ne discerne plus que témérité, scepticisme, incrédulité latente et volonté de l'homme (*) : ce rationalisme orthodoxe n'est pas un christianisme vivant. Mais voici l'Année chrétienne, de Keble, un enseignement profond et tendre qui a jailli du cœur d'un chrétien fervent : peut-on ne pas en goûter l'inspiration ? Et l'auteur du Christian Year n'est-il pas, par son genre d'esprit, ses talents littéraires et son élévation morale incomparable, un des hommes les plus aptes à opposer une barrière à ce qu'on appelle « la marche des idées »?
Plus merveilleusement doué encore, ce Froude que Keble lui-même a formé et qui propage avec succès dans l'Université les doctrines High Church, tout en dénonçant libéraux, érastiens, dissidents et sentimentalists ; Newman est saisi de plus en plus par l'étonnante fascination qui émane de lui. Et voici « le cher Pusey », revenu d'Allemagne ( au foyer de Pusey Newman a une place qu'il vient très souvent occuper), voici Pusey qui, gagné lui-même au charme du Christian Year, se prend à ambitionner pour son Église des jours d'héroïsme et de sainteté.
Pusey, Keble et Froude (**), nobles et saintes figures, âmes sincèrement ferventes : il faut ( pour un moment
(*) Lisez le sermon Religion, a iceariness to the natural man, prêché en juillet 1828, précisément à la fin de sa maladie. (**) Consulter, outre VApologia, Church, Hutton et Abbott:
nous interrompons notre ordre chronologique) il faut regarder ces âmes de plus près ; ce ne sera pas peine perdue, car peut-être réussirons-nous à donner à la physionomie morale de Newman un peu plus d'expression et de relief.
Pusey, il nous semble, est presque incapable de charmer, il manque sûrement de grâce. Vénérons Pusey ; avec Newman admirons ce grand savoir, cette parfaite vertu et cette héroïque simplicité d'âme, mais donnons notre tendresse à des modèles plus aimables. La religion de Pusey était le produit de l'âpre calvinisme de ses ancêtres; comme Newman, il avait du sang huguenot dans les veines, descendant par son père de protestants wallons.
L'éducation maternelle avait cependant incliné Edward Pusey vers les principes de la Haute Église : il en conservait une grande dévotion au Prayer-Book et une foi, alors assez rare, en la présence réelle du Christ dans l'eucharistie. Surtout il manifestait une forte croyance dans le passé et l'avenir de l'Église anglicane. Sa science de la patristique était très étendue. Comme Newman, il trouva dans les Pères le vrai fondement de l'anglicanisme; ébloui par ce tableau de l'unité extérieure de l'Église chrétienne qu'ont tracé certains Pères, il devint anglo-catholique, High Church, aussi High Church que possible. Mais en 1828 il était encore un high très tiède : ne déclarait-il pas, par exemple, dans une polémique, que les vues High Church de son adversaire « entraînaient l'abandon des principes
Fairbairn, Catholicism roman and anglican; Rev. Rigg, Oxford high anglicanism and its chief leaders ; Whyte, Newman, an appréciation ; Keble, The Christian Year; Brémond, Ames religieuses et l'Inquiétude religieuse.
fondamentaux du protestantisme et portaient atteinte à l'indépendance et à l'autorité naturelle de la Parole de Dieu ))? Pusey ne partageait pas les dédains de beaucoup de ses amis à Tégard des Réformateurs : à la différence de Froude qui les maudissait presque et appelait le luthéranisme une hérésie, il témoignait de l'estime, de l'admiration pour « ces immortels héros ». Il admettait même l'usage du terme protestante appliqué à l'Église d'Angleterre, et s'accommodait fort du système protestant qui place la règle de foi dans la Bible. Lorsque parut le livre sur la critique biblique, qu'il avait rapporté d'Allemagne, on lui reprocha sa complaisance pour le rationalisme germanique, on l'accusa de latitudinarisme ; il s'en défendit vivement, et Newman le soutint. Si Newman, en dépit de son intimité avec Keble et Froude, tarda tant à répudier son évangélisme, l'influence de Pusey n'y fut peut-être pas étrangère, — quoique, dans le commerce de deux esprits si différents, il ne pût guère y avoir autre chose que de l'affection.
Pusey n'était pas un homme d'Oxford, un humaniste, un lettré ; il n'en avait ni la culture variée, ni la grâce légère : quel contraste entre l'esprit attique, exercé à toutes les finesses de la spéculation, et une nature de penseur érudit telle que celle de Pusey! Pusey ne prenait pas les choses avec le même tour que son ami : il n'était pas une de ces âmes fiévreuses, menées par une sensibilité maladive, il était une âme active et résistante, bien défendue contre les émotions changeantes et soudaines. Il n'avait pas l'esprit compliqué et perplexe ; il ignorait les subtilités et les détours, incapable de trouble et d'ébranlement, mais capable de croire, de vouloir et de persévérer dans sa croyance et dans sa
volonté, capable d'embrasser une cause et d'y rester attaché fermement, quoi qu'il arrivât, sans rien rabattre de son courage ou de ses espérances. Chef de parti, Pusey eut des disciples plus fidèles que lui-même à sa propre pensée. Il vit avec regret Newman aller à Rome, mais ne fut jamais tenté de l'y suivre ; il ne pouvait concevoir même un doute sur la légitimité de l'Église anglicane : il la voyait, a-t on dit, à travers une telle atmosphère d'amour filial, que ses traits en étaient travestis ou sublimisés.
L'homme obstinément tranquille, souverainement confiant qu'était Pusey pouvait-il comprendre l'homme voué à de perpétuelles craintes, « porté par scrupule et subtilité à se défier de ses propres postulats..., fatalement incliné à tourner et à retourner sous toutes ses faces son credo, à en chercher avec inquiétude les points faibles (*) »? Newman, aux moments critiques de sa vie , ne s'adressa pas à Pusey : c'est à Keble, au poète et non au savant, qu'il eut recours lorsque, après la mort de Froude, il désira soumettre à un directeur ses cas de conscience ; c'est Keble qu'il appela en toute conjoncture grave, et c'est de Keble qu'il prit les conseils.
Newman eut toujours des sentiments de vénération pour John Keble, de neuf ans son aîné. Étudiant, il le citait comme le premier homme d'Oxford , mais il n'allait pas jusqu'à le choisir pour maître et pour guide : à cet âge où le caractère et les principes sont très absolus, il estimait que Keble n'appartenait pas à la vraie Église, professant pour cela des idées bien trop étrangères aux siennes. Il lui écrivit même, à la fin de
(*) F. de Pressensé, Le card. Manning, page 166-167.
1827, une lettre où il exposait ses raisons de lui préférer Hawkins comme prévôt ; il se disait d'accord avec Hawkins sur les opinions religieuses, la façon de penser et les vues pratiques, « et je soupçonne plutôt, ajoutait-il, bien que je puisse me tromper, que si je vous connaissais mieux, je trouverais que vous n'approuvez pas des opinions, des desseins et des mesures auxquelles mon propre tour d'esprit m'a conduit à adhérer » (*). Newman se trompait; et d'abord il constata qu'il existait entre Hawkins et lui une profonde divergence d'idées (**), puis..., vers le milieu de 1828, Keble et Newman sont liés d'une amitié tendre et religieusement intime.
En réalité, leurs tendances n'étaient pas si fort opposées que Newman le pensait. « Keble était un homme qui se dirigeait et formait ses jugements, non par des procédés de la raison, par l'examen, mais, pour employer le mot dans son sens le plus large, par l'autorité. La conscience est une autorité; la Bible est une autorité ; l'Église, l'antiquité, la parole des sages, les enseignements héréditaires, les vérités morales, les souvenirs historiques, les adages de la loi, les maximes de l'État, les sentiments, les présages, les préventions sont des
(*) Letters and Correspondence, I, page 153.
(**) Hawkins pensait que l'emploi de tutor devait être envisagé comme une fonction laïque, et il n'approuvait pas le caractère d'apostolat pastoral que Newman entendait lui donner. De cette divergence naquit toute une polémique : Newman fut graduellement privé de ses élèves ; son tutorship dura jusqu'en été 1832. « Humainement parlant, dit le memoir, le mouvement tractarien n'aurait jamais eu lieu si Newman n'avait pas été privé de ses fonctions et si Keble avait été prévôt à la place de Hawkins. » — Voyez Letters and Correspondence, I, pages 129-140.
autorités. Il était toujours plus à l'aise quand il pouvait parler et agir d'après une de ces sanctions preroières ou extérieures, et employer le raisonnement surtout comme un moyen de recommander ou d'expliquer ce qui avait droit à son hommage, même avant d'être prouvé... Ce qu'il haïssait instinctivement c'était l'hérésie, l'insubordination, la résistance aux choses établies, les prétentions à l'indépendance, le désir d'innover, l'esprit de critique. » Ne reconnaissez-vous pas un peu Newman lui-même dans ce portrait qu'il a tracé de son ami? N'était-il pas, Newman, toujours plus ai ease, quand il pouvait parler et agir d'après une de ces sanctions premières ou extérieures f Et nous croyons fort que, comme Keble, « il sentait, en dépit de Bacon, une sorte de tendresse pour les Idoles de la Tribu et de la Caverne, du Marché et du Théâtre » (*).
Disons même que chez Keble il y avait quelque chose de traditionnellement équilibré et positif qui manquait chez Newman, moins calme, moins égal, plus à la merci des impressions et prédestiné peut-être aux illusions ou aux fantômes (idola), en tout cas plus étroit et plus exclusif dans ses sympathies et ses principes ecclésiastiques. Faut-il ajouter que Newman reçut du commerce de Keble une bienfaisante correction de ses tendances négatives ? Keble n'était pas, à proprement parler, un controversiste ; il n'y avait rien en lui de cette combativité que nous admirons chez Froude et qui, à certains moments, dans les débats passionnés du common room d'Oriel, se manifestait chez Newman ; positif et doux, respectant l'autorité, vénérant les évoques.
(*) Voyez Apologia, Appendice, page 290.
aimant l'ordre et la fidélité aux traditions, Keble ne chercha jamais à révolutionner (*).
Un fonds d'idées solides et compactes avec une imagination qui volontiers vagabonde, la sensibilité intellectuelle vive, l'esprit ouvert qui sait se maîtriser et n'abandonne pas aisément ses vieilles habitudes, tel est Keble. Son équilibre néanmoins n'est pas assez parfait pour que rien ne le trouble. Il ne ressemble pas à Pusey. On voit plus d'un nuage voiler le ciel serein de Keble : cette longue série d'épreuves, qui n'a pu amener Pusey à douter de lui-même, a bouleversé, accablé, écrasé le pauvre doux poète. Keble avait le don de sympathie intellectuelle, il comprenait ces peines intérieures, ces luttes secrètes auxquelles Pusey ne pouvait rien; il était capable d'entrer dans l'esprit de ceux qui étaient perplexes et errants.
Keble, comme Newman, était une âme très sensiiive. Tous deux avaient beaucoup de féminin dans leur nature. Newman — en qui tant de contrastes se heurtaient et se conciliaient qu'il y a dans son caractère comme dans son intelligence quelque chose d'insaisissable — représente à merveille ces âmes timides et audacieuses, pieuses jusqu'à l'extase et curieuses du péché, raffinées et amoureuses de controverses, esclaves d'une sensitiveness aiguë, susceptibles, inégales, inquiètes et toujours agitées, partant fort capables de troubler le repos, de gâter les méditations de ces candides et fragiles sœurs que leur puissance magnétique a fascinées ; Keble est de celles-ci : âme délicate, craintive, de sensibilité frémissante, passionnément tendre, méditative et douce,
(*) His Church principles were sentiments rather than énergies (Rev. Rigg, op. cit., page 7).
dévouée aux devoirs du foyer, à la tâche de la paroisse, à la poésie et à la musique sacrée — « faisant avec plus de cœur la besogne de la journée, parce qu'en elle chante un refrain du ciel ». On peut dire que le talent de Keble est l'image de son caractère, et que ses poèmes sont l'écho de sa vie. Newman était certes plus puissamment doué, mais ses dons, s'ils étaient plus riches, étaient de qualité moins pure. Keble n'avait pas l'imagination ardente de Newman. Sa muse calme, ignore le frémissement des extases suprêmes Ses poèmes, qui se complaisent dans un esthétisme religieux et un mysticisme idéal, n'ont pas la passion du mystique qui voudrait voir Dieu face à face ; nous le savons, Newman est ce mystique : il aspire à la communion directe de Dieu, tour à tour recherche les moyens, les intermédiaires qui l'en approchent ou les écarte comme des obstacles à sa présence ; il voudrait trouver jusqu'à Dieu un chemin sûr, ce mystique est en même temps un douteur. Keble considère les hommes et les choses avec une simple confiance, un certain contentement d'esprit. Il voit bien les sujets de tristesse, les diiïïcultés, et il se plaint, mais il se résigne vite : il chante la douceur du crépuscule, les bienfaits de l'incertitude même où nous sommes, the henejits of uncertainty . Son Dieu n'est pas le Législateur, le Juge qui fait frissonner, c'est le Père saint qu'il faut craindre, le Créateur qui aime ses créatures pécheresses et leur distribue ses dons précieux, parle à leur âme derrière ce voile brillant qu'est la nature. Le Christ lui est intimement présent ; et avec quelle tendresse il invoque celle « dont le nom, sauf l'adoration, a droit à tous les amours ! » S'il y a un écrivain anglican, écrivait Newman en 1846, qui ait fait preuve d'une dévotion profonde, tendre,
loyale â la sainte Vierge, c'est bien l'auteur de l'Année chrétienne. » (*).
Le Christian Year (**) était tout entier inspiré des idées High Church de Keble sur l'autorité de l'Église, le culte, les fêtes, la communion des saints, les mystères de la foi. Keble disait ce que l'Église anglicane avait été, ce qu'elle était, surtout ce qu'elle devait être. L'état du monde religieux d'alors l'attristait : une rénovation était nécessaire. Ayant appris de W. Scott à aimer le passé, Keble souhaitait le retour de sa clière Église à l'idéal si longtemps oublié, aux institutions, à l'esprit du christianisme des premiers siècles. Et l'influence de ces hymnes fut immense : ce qu'aucune discussion théologique, aucune polémique ecclésiastique, aucune activité paroissiale n'auraient jamais pu accomplir, la poésie de Keble l'accomplit ; préparant l'âme anglicane, elle rendit le mouvement anglo-catholique non seulement possible mais nécessaire.
Et si quelqu'un à Oxford était fait pour mettre en branle les esprits et remuer les âmes à une grande profondeur, c'était bien l'enthousiaste champion des idées High Church de V Année chrétienne, Hurrell Froude.
Gentleman accompli, d'une beauté rare et exquise, ce jeune homme austère et dominateur, d'imagination chaude et emportée, avait au sein de la jeunesse universitaire un grand prestige. Agressif, il engageait
(*) Cité par H. Brémond, Ames rellgieusf-s, page 26. Lisez le portrait exquis que M. Brémond a tracé de Keble.
(**) Newman s'est dit redevable à l'Année chrétienne de cette doctrine (déjà dans Butler) suivant laquelle les phénomènes matériels sont les types, les instruments des réalités invisibles — le système sacramentel.
les controverses et soutenait brillamment ses thèses. « Les idées et les vues originales se pressaient et débordaient, si nombreuses, si puissantes, que son faible corps lui-même ployait sous leur efïort, et qu'elles se gênaient, se heurtaient entre elles en travaillant à atteindre une forme et une expression distinctes » (*). Cet esprit spéculatif et hardi ne manquait pas de logique. Sans crainte, sans scrupules, il développait les conséquences des principes posés; sa fougue l'aveuglait un peu sur tout ce qui n'était pas orthodoxe.
Par son originalité (**), Froude était de ceux qui deviennent, suivant un mot de Renan, des excitateurs d'âmes. Newman admirait les généreuses ardeurs de cette nature de feu. Plus tard il écrivait à Keble : (( Nous avons dit que le mouvement, pour qu'il en sorte quelque chose, doit être enthusiastic: eh bien, voici un homme fait plus que tout autre pour allumer l'enthousiasme ». De fait, la pensée brûlante de Froude enflamma celle de Newman, et devait bientôt le consumer lui-même : de pareils êtres vivent peu ; Froude mourut prématurément en 1836.
Ses œuvres posthumes [Remains) révèlent d'une façon saisissante les étapes d'une ascension spirituelle douloureuse et tragique vers la sainteté. Sévère à l'excès envers lui-même, Froude cherchait à vaincre les obstacles qui s'opposaient à la réalisation de son idéal au moyen d'austérités et de sacrifices : il se prescrivait des jeûnes très fréquents, trop fréquents. Là, il dépassait la mesure, comme en toutes choses. Il voulut sup-
(*) Apologia, page 24.
(**) Le fonds de bon sens anglais sauvait Froude de la singularité, cet écueil des natures d'exception.
voulut supprimer tout égoisme, toute passion, saisi d'une haine presque amère de lui-même. « On eût dit qu'il voyait Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue ; un vertige s'emparait de lui, il se prenait de rage en se voyant si charmant » (*). Jusqu'à la fin de sa vie il fut admirateur des pratiques ascétiques. Sa religion était dure comme ses mœurs; devant un Dieu sombre et farouche, il frissonnait sans cesse ; ce Dieu l'effrayait, dans son sommeil, de mystères inconnus et redoutables, l'inquiétait de mortifications, exigeait des renoncements. Les Remains trahissent un état de trouble, de fièvre, de mélancolie : Ghurch a comparé Fronde à Pascal et même à Hamlet (**). Newman, dès qu'il le connut, sentit entre Froude et lui une communauté intime de besoins et de souffrances.
« Et pour le nombre et la puissance des facultés, a-t-il écrit, je crois qu'il dépassait de beaucoup Keble lui-même. Je ne puis exprimer ce que je lui dois en ce qui regarde les principes intellectuels de la religion et de la morale... Ses opinions m'arrêtèrent et m'influencèrent même lorsqu'elles ne gagnèrent pas mon assentiment » (***). Newman se laissa séduire peu à peu par ces idées, exposées sous une forme si vive et avec tant d'ardente sincérité; quelques-unes d'ailleurs étaient bien déjà un peu les siennes. Froude l'amena par
(*) Renan, Soucenirs d'enfance et de jeunesse : Froude nous a fait songer à ce M. Gottofrey, un des professeurs de Renan, qui vit dans son cas un exemple remarquable de « suicide par orthodoxie mystique ».
(**) Lisez la page admirable sur Pascal et Froude, The Oxford Mo ventent, page 56-57.
(***) Leitersj II, page 156, et Apologia, page 24.
degrés à croire à la présence réelle, le pénétra profondément de l'idée de la dévotion à la sainte Vierge, et fortifia son idée de l'excellence de la virginité dont Marie est le type suprême. Fronde se plaisait à songer aux saints du catholicisme, aux miracles des temps apostoliques et surtout du moyen -âge, et recommandait volontiers la pénitence, le jeûne. Il se glorifiait d'accepter la tradition comme un des moyens principaux de l'enseignement religieux ; il louait les bienfaits d'un système de hiérarchie et de pouvoir sacerdotal, mais montrait du dégoût pour le formalisme superficiel et routinier des churchmen high and dry de l'époque; il proclamait le devoir pour l'Église anglicane d'être en communion avec l'Église universelle, et l'accusait de s'être écartée de l'antiquité. Il ne cachait pas sa haine des Réformateurs, des Puritains, de tous les irrecerent disseniers, et son dédain pour cette maxime : « La Bible et la Bible seule ». Il professait ouvertement son admiration pour Rome; il ne pouvait croire que son ami regardât sérieusement cette Église comme antichrétienne : Newman , assez bon ecangelical encore en 1828, tenait le papisme pour l'adversaire détesté et redouté, tandis que le dissident était presque un ami (*); Keble, lui, n'avait pas plus d'égards pour Rome que pour la non-conformité. Aussitôt en rapports avec Newman, Froude s'attacha à détruire ses préventions contre l'Église romaine. « Froude, déclare Church, fut peut-être le premier Anglais qui essaya de rendre justice à Rome et d'en parler sans avoir l'intention de
(*) En 1824, dans sa paroisse, il faisait de l'alliance évangélique avec les disseniers. « Un bon dissenter vaut mieux, infiniment mieux, qu'un mauvais churchman. » (Letters, I, page 77.)
— esse réunir à elle; il ne combattit ni pour Rome ni pour l'unité, mais pour une Église d'Angleterre telle que la concevaient les Caroline divines et les non jurors » (*). Fronde conseillait à son ami — dès 1826 — les théologiens anglicans, les Caroline dicines. Newman étudia ces savants docteurs qui, sous Charles I^r, combattirent à la fois le romanisme et le protestantisme ; il apprit d'eux que la Réforme, au lieu de restaurer les croyances des premiers siècles, avait sur bien des points introduit des innovations désastreuses. Il n'était pas d'accord avec Fronde sans doute pour appeler le luthéranisme une hérésie (**), mais cette impression demeurait que le protestantisme n'avait été, en définitive, qu'une force dissolvante, un principe stérile et instable de foi religieuse; ne fallait-il pas louer les Caroline divines d'avoir imposé un symbolisme extérieur, le rituel maudit par la Réforme, et mis en valeur l'autorité de l'épiscopat dépositaire de la succession apostolique? Mais Newman sentit surtout renaître sa dévotion première pour les anciens Pères, et entreprit, pendant les vacances de 1828, de les lire dans l'ordre chronologique. Ainsi l'entente se faisait de jour en jour entre Newman et Froude ; elle était, en 1828, deux ans après le début de leurs relations, presque complète. Newman prenait une direction nouvelle. Mais dans cette voie catholique, Froude toujours le précédait (***). Et il est
(*) The Oxford Movemenf, page 50-51.
(**) Voyez Letters and Correspondcncej I, page 202.
(***) « Newman, écrivait Froude en septembre 1828, est un compagnon que j'aime davantage à mesure que je le connais; seulement je donnerais beaucoup pour qu'il ne fût pas hérétique. » (Remains, cité par Thureau-Dangin, op. cit., I, page 38.)
certain qu'un fils d'archidiacre, nourri dans les plus pures traditions catholiques de la Haute Église, avait pour se rapprocher de Rome beaucoup moins de chemin à parcourir qu'un petit-fils de huguenot, grandi dans l'atmosphère de l'évangélisme.