L'AUBE DU MOUVEMENT ANGLO-CATHOLIQUE
I. Newman et l'émancipation des catholiques. — II. L'Église anglicane menacée. Newman et l'antiquité. — III. Newman en chaire : le rationalisme, la religion du jour. — IV. Newman en Italie : a crisis in his life.
En 1828, dès les premiers sermons qu'il prêcha à Sainte-Marie, l'église de l'Université, Newman parut incliner vers la théologie antilibérale : ses sermons n'étaient pas purement High Church; ils étaient, dironsnous, High ecangelical. Un revirement d'idées commençait à se manifester ; en 1829, Froude acheva de ramener le pauvre égaré à la haute orthodoxie. La grande question de l'émancipation des catholiques agitait l'Angleterre; elle fut portée devant l'Université d'Oxford. Les libéraux soutenaient Peel ; Pusey, qui était en politique un whig, fit campagne avec eux. Mais le parti tory, si attaché à toutes les vieilles institutions anglaises, était hostile à la réforme proposée par Peel, et presque tout le clergé anglican la repoussait comme impie et révolutionnaire. Newman, absorbé depuis 1826 par son tutorship, avait toujours dit qu'il n'était pas en mesure de se faire une opinion sur la question qui divi-
sait l'Angleterre (*). Mais il estimait que l'émancipation avait été soutenue surtout par hostilité contre l'Église établie et qu'elle devait conduire au renversement de cette Église ; il voyait dans le vote d'une telle mesure « un signe des temps, une preuve de l'invasion du philosophisme et de l'indifïérentisme ». Comme tout le vieil Oxford tory, il confondait avec l'esprit d'indifférence sceptique l'esprit de tolérance. Dans une longue lettre, il fit part à sa mère de ses grands espoirs, mais surtout de ses craintes. Sa chère Église sans défense a de redoutables adversaires; elle est pauvre en talents, en éloquence, la proie des préjugés et du bigotisme ; au lieu d'un esprit de discipline, de subordination, c'est un esprit d'indépendance ou d'intrigue qui règne dans son sein; comment la vérité pourrait-elle triompher? (**) Mais son Église ne vient-elle pas de remporter une glorieuse victoire à Oxford? ( Peel fut battu.) Elle peut encore survivre à l'irréligion, à l'athéisme. N'est-elle pas vivante dans ses sacrements?!***) Achevons de lui rendre la conscience de sa mission surnaturelle! (****) Dans cette période d'excitation, l'inspiration poétique soufflait: Newman écrivait le poème touchant de sa foi, de son amour, de ses extases : « Je suis à toi, / am ail thine! » et il entrevoyait, sinon une œuvre nouvelle bien définie, du moins un nouveau sentier sur lequel il était poussé en avant. Il avait l'impression que son esprit
(*) Leticrs and Corrcspondence, I, page 142.
(**) Voir les deux sermons de mars 1829 : The World our eaemy, et the praise ofmen.
(***) Son premier sermon à Sainte-Maine, Infant baptism, 1828, montre qu'il attachait une importance très grande aux sacrements.
(****) Letters and Correspondence, I, pages 175-180.
« n'avait pas trouvé son repos définitif et qu'il était en voyage » ; dans une note d'alors ( septembre 1829 ) il parlait de lui-même comme « étant présentement au collège d'Oriel, avançant lentement et conduit en aveugle par la main de Dieu, ne sachant où Dieu le mène (*) ». En 1817, Newman avait résolu to lead a single life; il eut bien à plusieurs reprises jusqu'en 1829 la vision fugitive du lady-Ughted home, mais à partir de 1829 il fut entièrement décidé, ainsi que Froude, à vivre dans le célibat; l'Église assaillie, désertée les réclamait, ils se devaient tout entiers à l'Église et à Dieu, ils étaient les champions de la sainteté.
Newman écrivit à sa sœur Harriett que l'Angleterre n'avait pas grand chose à redouter des opinions romanist; seulement une union — possible — du romanisme et de Vinfidéllté serait dangereuse. Il ajoutait : « En principe je suis nettement anti-catholique (**) ». Mais il comprenait plus que jamais, voyant l'orthodoxie tellement compromise, la nécessité d'une autorité qui fixât la foi au milieu des contradictions et des révoltes. L'unité de l'Église, la soumission à l'autorité de l'Église, voilà les sujets de sa prédication (novembre 1829). Il se préoccupa beaucoup de placer sous la direction de l'épiscopat anglican la Church missionanj socicfjj dont il faisait partie et dont il était, à Oxford, l'un des secrétaires : la société des missions avait pris sur elle une charge qu'il appartenait aux évoques de remplir; et cette société était trop eoangelical, trop calviniste, il était même à craindre qu'elle ne devint schisma-
(*) Apologia, page 119. — Lisez les trois sermons de décembre 1829 sur la prière : quelle réalition de la présence et de l'action divines !
(**) Letters and Correspondence, I, page 181.
tique(*). A la vérité Newman était gagné aux idées du High Church, il avait même dépassé Pusey (** ). Et sa mère et ses sœurs faisaient difficulté pour le suivre dans la nouvelle région de pensée religieuse où il se mouvait (***).
1830. La Révolution qui a éclaté en France donne en Angleterre une vive impulsion au mouvement démocratique, on assiste à l'avènement d'un ministère Whig. Des pamphlets circulent aussitôt sur la nécessité de répandre les opinions libérales et de réformer l'Église établie : abolition des credo dans le culte public, expulsion du symbole d'Athanase, suppression de toute mention de la Trinité, de la doctrine de la régénération baptismale, de la pratique de l'absolution ; on veut reviser dogmes, liturgie, hiérarchie. Et cette besogne, c'est un Parlement ouvert aux dissidents qui doit la faire! L'épiscopat est menacé, intimidé par des politiciens. Aucun principe dans l'esprit public auquel on puisse faire appel : un oubli complet du caractère spirituel de l'Église instituée de la main de Dieu, non de celle des hommes ; le plus grossier érastianisme prévalant partout. Les partis ! L'évangélisme étroit et inconsistant, sans prestige et sans influence, parait frappé de stérilité : aucun sacramentalisme, aucun sacerdotalisme ; il
(*) The Via Media, II, pages 3 à 17, et Letters, I, pages 189-
(**) « J'espère, lui écrivait Froude, que Pusey finira après tout par tourner au High Church ». [Letters, I, page 187).
(***) Letters and Correspondence, I, page 189.
a perdu cette simplicité et ce détachement du monde que Newman admirait chez Scott; il communie avec les schismatiques de la dissidence, et il est peut-être un jouet aux mains des libéraux. La Haute Église mérite plus que jamais l'épithète high and dry ; elle compte ces clergymen mondains, chasseurs de renards, pompeux dignitaires, raillés du surnom d'orthodoxes à deux bouteilles (two bottle orthodoxes), comme si leur plus grand zèle religieux se manifestait en buvant du Porto à la santé de l'Église et du Roi ; confiants dans la protection du pouvoir civil et dociles à le servir. Pour sauver l'Église désorganisée, empêcher qu'elle ne soit davantage entamée par l'action libérale, il faut — et tout le mouvement anglo-catholique est ici en germe dans la perception de cette nécessité — il faut l'investir d'une autorité divine et de droits divins, et l'établir forte de cette autorité et de ces droits en face de l'État et du rationalisme menaçants.
Newman désirait vouer son effort au recioal de l'anglicanisme, lui restituer ses titres surnaturels, les notes ou caractères authentiques qui font l'Église et sans lesquelles il n'y a pas d'Église, remettre en honneur les souvenirs catholiques qui sont à la base du High Church, et il regardait avec amour vers le passé. « A cet Établissement si divisé, si menacé, si ignorant de sa force réelle, je comparais cette puissance vivace et énergique dont j'étudiais l'histoire dans les siècles primitifs. Je reconnus dans l'Église des apôtres ma mère spirituelle. L'esprit de renoncement de ses ascètes, la patience de ses martyrs, la fermeté indomptable de ses évêques, l'élan joyeux de son progrès m'exaltaient et me confondaient à la fois. Je me disais : Regarde ce spectacle, puis cet autre... Je me sentais pour mon
Église de l'attachement, mais aucune tendresse; je tremblais pour son avenir, j'éprouvais de la colère et du mépris pour ses indolentes perplexités, je pensais que si le libéralisme prenait une fois pied chez elle, il était sûr de la victoire à la fm; je voyais que les principes de la Réforme étaient impuissants à la secourir. Quant à l'abandonner, l'idée ne s'en présentait pas à mon imagination. Mais j'étais toujours poursuivi par cette pensée qu'il existait quelque chose de plus grand que l'Église établie : l'Église catholique et apostolique instituée dès l'origine; la nôtre n'en était que l'organe et le représentant local ; ou elle n'était rien, ou elle était cela; il lui fallait un remède énergique ou elle était perdue: une seconde Réforme était nécessaire ))(*).
Un esprit soufflait alors qui allait rajeunir et transformer l'anglicanisme : l'esprit romantique qui s'exprimait dans le lyrisme de Keble, et dont l'imagination de Pusey et de Froude était pénétrée. Newman n'a pas échappé à l'influence de son temps (**); il a parlé luimême de cet « esprit flottant dans l'air..., surgissant dans les cœurs où il était le moins attendu, faisant son chemin d'une façon subtile et impalpable, esprit inaccessible et insaisissable, parce qu'il émanait de causes beaucoup plus profondes que les influences politiques
(*) Apologia, pages 31-32.
(**) Romantique, Newman l'était à la fois par l'imagination et par la sensibilité; 11 eut toujours le goût de se mettre luimême dans ses écrits. M. Brunetière a défini excellemment le romantisme une « combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l'imagination avec l'expansion de la personnalité du poète. »
ou tout autre influence visible : c'était le réveil spirituel de besoins spirituels » (*).
Ce romantisme retournait aux idées mystiques du moyen-âge et aux pratiques, aux croyances catholiques des premiers siècles du christianisme : autour du nom catholique W. Scott avait mis « un reflet de chevalerie, de romanesque et de loyalisme fidèle jusqu'à la mort ( ** ). Les noms, les dogmes, les traditions, les usages des temps anciens étaient environnés d'une auréole de sainteté et de vérité : idolâtrie du passé qui renaissait chez un Newman de l'excès même de critique et d'innovation. Celui-ci s'enthousiasmait pour les Pères. Il sentait leur enseignement pénétrer dans son âme ainsi qu'une douce musique, comme s'il eût répondu à des idées qu'il caressait depuis longtemps sans que rien du dehors vint les encourager. Les conceptions magnifiques d'un Clément et d'un Origène faisaient écho à des idées dont ses jeunes années s'étaient enchantées et qui lui étaient plus particulièrement chères depuis ses méditations de Butler et de VAnnée chrétienne. Les choses terrestres étaient des symboles, des sacrements de choses célestes ; la nature était une parabole, l'Écriture une allégorie. Dans l'histoire, les révélations d'un esprit divin s'étaient succédées, et l'imagination pouvait supposer des révélations nouvelles et plus complètes de vérités voilées encore. Le monde visible n'a pas encore son interprétation divine ; l'Église, avec ses sacrements et ses lois hiérarchiques, doit être jusqu'à la fin des siècles un symbole des faits célestes qui remplissent l'éternité ; ses mystères ne sont que la traduc-
(*) Apologia, page 98.
(**) "W. Ward, Le card. Wiseman, trad. Cardon, I, page 247,
tion en langage humain de vérités auxquelles l'esprit humain ne peut atteindre. Les anges sont les ministres de l'Éternel, dans les secours dispensés aux hommes pour les conduire à leurs fins surnaturelles ; ils sont les agents mystérieux du Créateur, cachés sous les objets visibles, donnant à tout la grâce, la beauté et la perfection, causes réelles du mouvement, de la lumière, de la vie. Les races, les peuples, les états, les communautés religieuses sont habités et dirigés par d'invisibles intelligences, des êtres à demi-tombés, génies capricieux ou mobiles, bienveillants ou perfides : John Bull est de cette race intermédiaire, il n'appartient ni au ciel ni à l'enfer (*).
Rêvant de rajeunir et transformer l'anglicanisme, en lui donnant pour fondement l'antiquité, Newman mit toute son âme ardente dans un écrit considérable sur les Ariens du IV^ siècle. La magie d'une imagination incomparable donnait vie au passé, et le transfigurait, idéalisait l'Église des premiers siècles : le livre fut une œuvre de passion et de poésie (**). Newman s'y appliquait à défendre le dogme, base de sa religion, à montrer la nécessité de l'analyse et de la définition dogmatique en présence des difficultés énormes soulevées par les négations du scepticisme et les attaques de l'hérésie. Il sentait même les inquisiteurs utiles pour contenir les divagations de la pensée humaine dans les spéculations religieuses. L'hérésiarque joue le rôle du tentateur; aussi longtemps que son erreur se
(*) Apologia, pages 27 et suivcantes.
(**) « Plutôt qu'une œuvre d'histoire », ajoute le D' Fairbairn qui va jusqu'à dire que ce livre sur les Ariens est un traité sur les controverses d'Oxford sous la forme d'une page d'histoire ecclésiastique. (Critical Review, 1891, n" 2.)
propage, il doit être poursuivi par l'autorité comme s'il était le mal incarné; c'est une fausse et dangereuse pitié que de l'épargner, car on expose des milliers d'âmes à leur perte, « Tel est le caractère venimeux de l'orthodoxie ! Quels effets ne doit-elle pas produire sur un cœur sec et un esprit étroit, puisqu'elle en produit de si affreux sur le cœur le plus charmant et l'esprit le plus élevé, sur l'aimable, l'intellectuel, le délicat John- Henry Newman! » (*)
Et dans la chaire de l'Université, Newman dénonçait les empiétements de la raison sur le domaine de la foi, l'immense développement d'une usurpation qui a marché plus ou moins ouvertement pendant quelques siècles, et qui maintenant hausse le ton et s'installe dans le temple de Dieu qu'elle prétend représenter. Il faut dater de la Réforme les empiétements de la raison : l'autorité légitime du pouvoir ecclésiastique fut ébranlée, l'autorité suprême de la conscience rejetée. La raison ravit témérairement à l'Église la garde des saintes Écritures et les abandonna au monde, à une opinion publique proclamée infaillible, qui trahissait le lendemain les intérêts qu'elle affectait de soutenir la veille. La raison osa plus encore lorsqu'elle tenta de dépouiller la loi morale de son autorité intrinsèque, afin de lui donner pour fondement une théorie utilitaire. Ainsi, elle se posa comme la cour d'appel en dernier ressort dans les discussions religieuses, sous prétexte de pré-
( * ) Blanco White, cité dans l'Apologia, page 48.
senter « un code plus lucide et plus en harmonie avec la science que ne pouvaient l'offrir les obscurs antécédents et les lois mutilées de la conscience ». Newman n'accorde pas que la raison usurpatrice ait réussi à s'établir solidement encore sur le territoire qu'elle a injustement envahi, et souhaite de voir son Église suivre l'exemple de l'Église primitive qui n'oubliait jamais la grandeur et le prix des dons qu'elle avait reçus, les dérobait d'abord à la foule, puis, lorsque l'hérésie les dévoila, les plaçait sous la sauvegarde d'un anathème, de peur qu'une raison curieuse ne portât sur eux un regard téméraire et n'y trouvât sa perte (*).
La vérité religieuse apparaît à Newman non pas comme une vérité abstraite, mais comme une vérité vivante, personnifiée à travers les siècles par des apôtres et par des saints qui transmettent à d'autres, aussi brillant qu'ils l'on reçu, le flambeau sacré (**). Et il fait appel aux hommes d'élite, élevés à l'école de la sainteté, convie ces représentants de la vérité de Dieu à la lutte sans merci contre le tentateur, « l'esprit de l'Antéchrist », c'est-à-dire le monde, père d'une race nombreuse d'esprits mauvais et faux comme lui (***). Newman songe toujours à sa pauvre Église, que vont ruiner le rationalisme et de funestes innovations sociniennes : il faut l'arracher à ces « mailres d'une nouvelle école d'erreurs » qui essaient de la captiver en lui prê-
(*) Sermons universitaires : the usurpations of reason (déc. 1831). Voir aussi dans les serinons paroissiaux: the self-wise inquirer (oct. 1830), et curiosity a temptation to sin (juin 1831).
(**) Sermons universitaires: Personal i fiicnce, the means of propagatlng the truth (janvier 1832).
(***) Ihid. : contest beticeen faith and siyht (mai 1832).
chant des doctrines mensongères. Le ticar de Sainte- Marie (*) développe l'enseignement doctrinal qu'il estime nécessaire au salut de l'anglicanisme : importance primordiale donnée à la notion d'Église, rôle prédominant donné aux sacrements et à la régénération baptismale ; besoin d'une religion qui pratique la pénitence, le jeune, la mortification, l'ascétisme, ces œuvres qui sont la caractéristique du vrai chrôlien. Newman ne peut admettre cette religion du jour qui substitue la prudence éclairée ou Tamour du beau à cette terreur respectueuse et sainte que la conscience inspire et que la révélation divine fortifie; cette religion du jour « dans laquelle il n'y a ni crainte véritable de Dieu, ni zèle fervent pour son honneur, ni haine profonde du péché, ni horreur à la vue des pécheurs, ni indignation ni pitié à l'ouïe des blasphèmes des hérétiques, ni adhésion jalouse à la vérité doctrinale, ni loyauté envers la sainte Église apostolique... » Et il exprime sa conviction que « ce serait un gain pour ce pays, s'il était réellement plus superstitieux, plus bigot, plus sombre, plus
(*) Il faut retenir le jugement de M. Brémond sur Newman prédicateur. Newman n'était pas de ceux qui vont à l'esprit par le cœur, il suivait la voie opposée ; « l'idée qu'il se faisait de la religion n'était pas compatible avec une éloquence trop passionnée. » Respectueux jusqu'à l'excès de l'indépendance d'autrui, il se gardait d'encourager les sentiments exaltés, crainte d'attrister (( le paisible esprit de Dieu qui aime à mener au-dedans de nous son œuvre dans le calme et le silence. » Et l'admirable c'est qu'il arrivait, sans cris de passion, par la seule puissance des idées à remuer profondément ; ses sermons sont d'un pathétique discret et poignant. (Brémond, les Sermons de Ntwman, dans les Études des Pères jésuites, n° du 5 août 1897.) — L'étude des sermons de Newman est un des plus remarquables chapitres du Card. Neicman de Hutton.
féroce (fierce) dans sa religion. Non, sans doute, ajoutet-il, que je suppose cet état d'esprit désirable, ce qui serait une évidente absurdité, mais je pense qu'il est infiniment plus désirable, plus plein de promesses qu'un endurcissement paien et une tranquillité froide, sufïisante et présomptueuse (self-sufficient, self -wise )..... Si misérables que soient les superstitions des siècles d'ignorance, si révoltantes que soient les tortures maintenant en usage chez les paiens de l'Est, il vaut mieux, beaucoup mieux, torturer son corps tous les jours et faire de la vie un enfer sur la terre, que de demeurer ici dans une courte tranquillité, jusqu'à ce qu'à la fin la fosse s'ouvre sous nos pieds et éveille en nous une conscience de notre état et un remords qui seront éternellement sans fruit » (*).
Dans ce sermon, comme dans les autres de 1832, l'anxiété de Newman et son excitation se trahissent. Épuisé par des troubles d'esprit et un excès de travail, il se décida, à la fin de 1832, à accompagner Fronde malade partant pour l'Italie.
Newman, pour la première fois de sa vie, se trouve en contact avec des catholiques ; il visite « la Babylone
(*) Sermons paroissiaux : The religion ofthe day (août 1832). Voyez encore: Faith and obédience (février 1830), The duty of self-denial (mars 1830), Miracles no remedy for unbelief (mai 1830), Jeremiah (sept. 1830), Religions émotion (mairs 1831), Christian manhood (mai 1831), Christian nobleness (mai 1831), Use of saints' days (nov. 1831), Christian repentence (nov. 1831), The spiritual mind (déc. 1831), The lapse of time (janvier 1832), Sudden conversions (janvier 1832), The révérence due do the blessed Virgin Mary (mars 1832).
romaine »; et, à la fin d'un voyage assombri de craintes superstitieuses et illuminé de pressentiments, tombe gravement malade d'une maladie terrible et mystérieuse, dont il gardera l'obsession étonnée, mêlée de vénération et de terreur : n'a-t-il pas eu, au milieu de cette crise, la révélation de sa destinée ?
Au moment du départ, une sorte d'instinct secret l'avertissait qu'un changement allait peut-être se produire en lui ; et il était comme dans l'attente d'une intervention, d'une manifestation surnaturelle : « Sont-ce là les traces de quelque ami céleste, les vestiges de ses pas, le bord de sa robe de lumière?.. Est-ce lui qui, lorsque je converse avec les hommes, rend leurs paroles sympathiques ou met leurs actes à Vunisson de ma secrète pensée? Est-ce lui qui, dans les rèces de la nuit, m'offre l'image de ce que deviendra ce qui est à présent? Si j'étais de ceux que le Christ appelle les siens, je pourrais sans audace dire cette vision véritable... » (*). Au cours de ce voyage, Newman a épanché ses sentiments dans des poésies qui émaillent ses lettres. On dirait qu'il voyage en rêve, il vit les yeux tournés vers le dedans, absorbé dans des méditations ascétiques, cherchant « la présence de Celui qui seul peut bénir ». Oh! il ne songe pas à observer curieusement les contrées qu'il traverse. Une idée fixe l'hypnotise, une vision le poursuit. L'Angleterre occupe toutes ses pensées. La situation y devient de jour en jour plus menaçante, l'État s'arroge le droit de juridiction, d'administration ecclésiastique. Newman s'indigne : beaucoup de ses poésies sont des anathèmes théologico-politiques. « Hommes au cœur présomptueux , je vous connais », il veut dire les libéraux.
(*) Letters and Correspondance, I, page 259.
Dans une conversation, à Rome, quelqu'un demande si une certaine interprétation de l'Écriture est chrétienne; on répond que le D^ Arnold l'admet: « Mais, est-il chrétien, lui? » s'écrie Newman. Une œuvre est à faire en Angleterre ; et Newman se répète à lui-même: exoriare aliquis ! Ne serait-il pas l'ouvrier attendu? Le salut s'opère non par la foule, mais par des individus.
Quoique profondément remués par les souvenirs ecclésiastiques qu'ils éveillent, les deux voyageurs sont à chaque instant choqués, irrités, scandalisés par le spectacle d'un clergé indigne. « C'est effrayant d'avoir sous les yeux la perversion des sentiments les meilleurs, les plus saints, les plus enthousiastes de la nature humaine. On dirait que Satan, échappé de prison, erre librement sur la terre. Ce monde ci marche peut-être vers quelque crise terrible. J'espère qu'en cette heure sombre l'Angleterre sera la Terre des Saints et son Église le sel de la terre » (*).
Mais voici Rome; il y entre plein de ses idées apocalyptiques, maudissant la grande ennemie de Dieu. Ses rancunes dataient de loin ; on se le rappelle, l'écolier d'Ealing appelait le pape l'Antéchrist, et même telle était la passion de ce petit protestant qu'il avait effacé dans son Gradus ad Parnassum les épithètes qui accompagnaient le mot pape, vicarius Christi, sacer interpres, pour les remplacer par des qualifications injurieuses. En 1824 il pensait que Grégoire 1°^ (an 600) était le premier pape qui fût devenu l'antechrist, et cependant qu'il était en même temps un grand et saint homme. En 1827 il goûtait la stance de l'Année chrétienne: « Parlez avec indulgence de la chute de votre sœur. » Depuis ses pre-
(*) Letters, I, pages 295 et 310 (février 1833).
miers rapports avec Froude il tenait à l'égard de l'Église romaine un langage moins amer: successivement (*) il parla de Rome comme étant liée à la cause de l'Antéchrist, comme étant l'un des nombreux Antechrists, comme étant influencée par Vesprit de l'Antéchrist, comme ayant en elle quelque chose de très antichrétien ou de non-chrétien. En 1832 il croyait que c'était le concile de Trente qui avait rattaché l'Église romaine à la cause de l'Antéchrist.
Maintenant Newman a vu Rome, et n'en peut parler calmement. Rome est la Babylone moderne ; et cependant il a senti presque tout de suite que Rome est la première des cités. « Tout ce que j'ai vu n'est que boue et poussière, même notre cher Oxford, en présence de sa majesté et de sa gloire... This is a wonderful place, quelle ville étonnante! » Une exclamation étrange revient sans cesse: « Rome, si tu n'étais pas Rome! Really this is a cruel place, vraiment c'est un lieu cruel ! » Il ne peut se défendre d'une certaine admiration pour la splendeur de cette Église; et les fêtes religieuses, les belles églises, le lieu du martyre de Pierre, les catacombes, les tombeaux des apôtres, tout cela l'émeut ; ces choses-là lui ont à demi volé son cœur. Mais il ne peut s'empêcher de dénoncer le romanisme comme une religion corrompue et dégradante. « C'est la ville à qui nous devons l'Évangile, c'est vrai, mais il y faut voir en même temps les superstitions, ou mieux, la solennelle approbation des superstitions comme fait essentiel du christianisme. Des églises superbes, et en même temps se
( * ) Il n'a pas su dire dans quel ordre ni à quelles dates. Apologia, page 52.
(*) Letters and Correspondence, I, page 325 (mars 1833).
dire que la plus fameuse a été en partie construite avec
l'argent des indulgences, Really this is a cruel place
La messe, le purgatoire, ce sont des inventions du romanisme ; la pire des erreurs c'est son culte des saints. . . Quant au système catholique romain, je l'ai toujours tant détesté que je ne puis le détester davantage ; mais quant au système catholique, je lui suis plus attaché que jamais » ( * ). Froude aussi est antipathique au clergé italien. Cependant l'antipathie n'est pas tellement vive que les deux clergymen ne songent sérieusement à une réconciliation des Églises anglicane et romaine: « au temps de Charles I^- n'avait-il pas été question de négocier une réconciliation dans les termes où en étaient les choses avant le concile de Trente? » Ils ont une entrevue avec le recteur du collège catholique anglais, Wiseman. « Nous avions demandé, a écrit Froude avec une exagération ironique, à être introduits auprès de lui pour savoir si on nous recevrait dans l'Église romaine à des conditions abordables pour nos consciences. Et voilà qu'on ne peut faire un pas sans avaler d'abord tout le concile de Trente. C'est navrant. » La doctrine de l'infaillibilité de l'Église rend l'entente cordiale impossible, — « quand même l'Angleterre reviendrait à ce qu'elle était au temps de Laud ou même à ce qu'elle était avant cet atroce concile. » Wiseman fut très frappé de la disposition d'esprit si catholique des deux amis et de leur complète sincérité (**). Nevvman mentionne à peine cette importante démarche. Il signale la visite, l'interview, puis ce cri passionné lui échappe : Oh !
(*) Letters and Correspondence, I, pages 325 et 332. (**) W. Ward, Le card. Wisemanj trad. Cardon, I, pages 127,
si Rome n'était pas Rome! mais je crois voir aussi clair que le jour que l'union avec elle est impossible. Elle est la cruelle Église demandant de nous des impossibilités, nous excommuniant pour désobéissance ; maintenant elle guette notre ruine qui approche, et elle en exulte ( * ) . Un jour ou deux après la visite à Wiseman, Fronde quitte Rome pour retourner en Angleterre, Newman part pour la Sicile. Le séjour dans la Ville a diminué à beaucoup d'égards la répulsion de ce dernier pour Rome, mais semble avoir produit un effet contraire sur Froude, sur Fronde qui s'était tant soucié de rendre moins violentes et moins amères les attaques de son ami contre le romanisme (** ). C'est le cœur déchiré en proie à une inexprimable tristesse, à une anxiété confuse, que Newman a quitté la ville pleine de souvenirs sacrés. La vue des sanctuaires, des ruines a impressionné son imagination romantique. Rome a des titres à la reconnaissance, au respect, à l'amour; elle a sa séduction triomphante. Et il secoue ses préjugés invétérés qui lui cachent Rome, cherche à se débarrasser de ses vieilles préventions qui lui commandent de la maudire: l'Antéchrist ne peut être Rome; non, elle n'est pas la grande ennemie de Dieu ; une malédiction pèse sur elle, dont elle n'est pas responsable. Mais ici l'âme anglicane proteste : cette religion est polythéiste,
(*) Letters and Correspondence, I, page 338 (avril 1833).
(**) Froude à un ami, en février : a Vous m'avez prédit que je reviendrais meilleur Anglais que je n'étais parti, plus satisfait, non seulement de ce que notre Église est théoriquement dans le vrai, mais aussi de ce que pratiquement, en dépit de ses abus, ses œuvres sont les meilleures : eh bien, pour confesser la vérité, votre prophétie est déjà presque réalisée. )) {Remains, citée par Hutton, Card. Newman, page 44.)
perverse, idolâtrique. Et les accusations paraissent légitimes et la raison condamne. Devoir rigoureux cependant d'être sévère et de frapper d'une sentence de condamnation l'Église en apparence divinement inspirée ! Newman souffre d'une lutte intérieure, d'un conflit d'impressions : gratitude passionnée, reproches passionnés! Le souvenir de Rome lui sera doux toujours... O Rome, si tu n'étais pas Rome! (*)
Mais sa propre Église est encore l'objet principal de ses pensées. En quittant Wiseman, il lui a dit : (( Nous avons une œuvre à faire en Angleterre ». Ce pressentiment se fortifiait lorsqu'il partit pour la Sicile, en mai. Depuis quelques semaines, il se trouvait très énervé, anxieux, dans un état permanent de dépression, livré à la tyrannie d'idées obsédantes qui s'accompagnaient même de véritables hallucinations. Au cœur de l'île, à Léonforte, dans une auberge, il se coucha en proie à une sorte de fièvre, une fièvre qui le rongeait jusqu'aux os, et il resta plusieurs semaines entre la vie et la mort, halluciné, délirant, pleurant, terrifié. Newman a toujours regardé cette maladie comme une crise étrange, mais providentielle, crise décisive où il s'était trouvé plus directement sous la main de Dieu. Ses souvenirs, recueillis avec un soin pieux à divers intervalles de sa vie, restent comme des songes inconsistants, dreamy and incertain. « Je sentais que Dieu combattait contre moi, et je compris à la fin que c'était pour vaincre en moi l'attachement à ma propre volonté. » Il donna ses dernières instructions à son domestique, tout en exprimant sa certitude qu'il ne mourrait pas, « parce que Dieu avait de l'ouvrage pour lui ». Dans son délire,
(*) Lettre à Rickards, du 14 avril 1833.
il prononçait ces étranges paroles : « Je ne mourrai pas! Je ne mourrai pas! Je n'ai pas péché contre la lumière, / hâve no sinned against light )) (*). Par moments il éprouvait une impression admirablement consolante, fortifiante, à la pensée que Dieu dans son amour l'avait élu et l'avait fait sien. Puis, avec une lucidité d'esprit merveilleuse, une précision d'analyse remarquable, il cherchait dans le passé les causes qui pouvaient justifier son état de souffrance, il repassait les circonstances où il avait montré de la déloyauté, et des idées d'humilité, de remords, d'auto-accusation, de self-condemnation, l'obsédaient (**); il réfléchissait à tous les principes qu'il avait professés et sentait qu'ils n'étaient que pures déductions intellectuelles de une ou deux vérités reçues. Il se comparait à Keble, estimait qu'il avait développé simplement les convictions de Keble, non les siennes propres. « En vérité, je suis comme un panneau de verre qui transmet la chaleur en étant froid lui-même. Ce que j'ai, c'est une vive perception des conséquences de certains principes une fois admis, une capacité intellectuelle considérable pour les en déduire, un élégant raffinement pour les admirer, et une puissance de rhéteur ou d'acteur (a rhetorical or histrionie power) pour les présenter... J'aime la vérité mais ne la possède pas ; aussi bien je me trouve at heart presque perfide, c'est-à-dire sans vif amour et sans désintéressement. Je crois avoir une certaine foi, c'est là tout; mes péchés, j'ai besoin d'une mesure de foi pas petite pour les effacer et obtenir leur rémission. » Autre obsession:
(*) Letters, I, page 363 {31 août 1834) et Apologia (1864).
(**) Ce sont les idées que, sous l'influence de la douleur morale, évoquent les mélancoliques délirants. (G. Dumas, la Tristesse et la Joie. )
n'avait-il pas fait preuve d'entêtement dans l'affaire du tutorship (ses démêlés avec Hawkins qui durèrent jusqu'au milieu de 1832)? Obstiné et présomptueux, voilà ce qu'il était. Puis il se répétait à lui-même : « Je n'ai pas péché contre la lumière » (*). A la fln de ses nuits de fièvre, lorsque le jour paraissait, il avait l'iiabitude de dire : « douce lumière, le meilleur don de Dieu ! » Et « la cruelle Église » aussi le terrifiait : « Ce qui m'exaspérait le plus, c'était tous les matins la cloche pour la messe : quand elle commençait, je me tordais, je cachais ma tête sous les couvertures et je demandais à Gennaro ( son domestique ) si on ne pouvait pas la faire taire » (**). Au début de sa maladie, il fut visité par un prêtre: dans un demi-délire, il disait à son domestique qu'il voulait disputer avec ce prêtre (***). La fièvre enfin le quitta, mais il demeura quelques jours prostré, incapable de lire, d'écrire, de penser, de se souvenir de quoi que ce soit. Lorsqu'il put se mettre en route, au moment de partir, il s'assit sur son lit et se mit à sangloter amèrement. A son domestique qui l'interrogeait, il ne put répondre que ces mots : « Je suis sûr que j'ai une œuvre à accomplir en Angleterre» (****). A Palerme, pendant sa convalescence, Newman trouva du calme, de la douceur en entrant dans les églises catholiques, sans d'ailleurs assister jamais aux offices. Les sympathies pour Rome l'envahissaient. Elle était le bon Samaritain qui soulageait le voyageur blessé. « Oh! si ta foi était pure! car tu sais
(*) Letters, I, pages 365, 366 {28 décembre 1834).
(**) Ibid., I, page 372 {8 mars 1840, Littlemore).
(***) Idid., I, page 375 (55 mars 1840, Littlemore).
(****) Letters, I, page 358 (Palerme, juin 1833) et Apologia (1864).
apaiser le cœur, Église de Rome, le bercer et l'endormir... Ici, sur ce rivage étranger, seul et malade du mal du pays (home-sick), j'ai vu venir à moi un ennemi, avec de l'huile et du vin pour panser mes plaies. » Un ennemi qu'il commence à ne pas pouvoir se défendre d'aimer !
Le 10 juin, Newman quittait Palerme; il composait, en mer, par une nuit sombre, l'hymne où il nous révèle l'état de son âme pendant ce retour, son cantique d'espoir et de foi si célèbre, l'hymne à la lumière : « Lead, kindltj light... Guide-moi, bienfaisante lumière, à travers l'ombre environnante, guide -moi en avant! » L'âme pure, qui n'a pas péché contre la lumière, l'âme avide de vérité contemplée, de certitude enfin possédée, l'âme errante dans les ténèbres du monde sensible, invoque passionnément le guide divin qui éclaire, et qui préserve d'être dupe de quelque mirage ou de quelque fantasmagorie, et de prendre les ombres de la réalité et de la vérité pour la réalité et la vérité mêmes. Lead, kindly light l — « /e n'ai pas toujours été ainsi; je n'ai pas toujours prié pour que tu me conduises ! J'aimais à voir et à choisir ma voie. Mais, maintenant, conduis-moi. J'aimais le jour brillant, et, en dépit de mes craintes, l'orgueil dirigeait ma volonté. Ne te souviens pas des années passées » (*).
(*) Les vers suivants, composés aussi pendant ce retour, sont moins connus : « Je regarde en arrière et je vois l'épreuve, la souffrance, des ècènements étranges apporter à mon âme tourmentée un trésor de grâces incomparablement meilleur, Je sens la Providence étendre sur moi l'ombre de sa main ; des tressaillements profonds arrêtent mon souffle, agitent ma poitrine; je
cherche ce que le Maître est prêt à me révéler et je recueille
mes forces pour accomplir sa volonté toute entière. »