LA FAILLITE DE L'ANGLICANISME
I. L'été de 1839 : le fantôme. Un article de Wiseman. — II. Les titres de l'anglicanisme et les torts de Rome. — III. Le tract 90 sur les « trente-neuf Articles de religion. » — IV. Les censures épiscopales. L'évêché de Jérusalem. — V. L'anglicanisme et Samarie.
Cherchant dans le passé une compensation aux désordres et aux perplexités du présent, Newman pendant les grandes vacances de 1839 se remit à l'étude des Pères. En lisant l'histoire des monophysites un doute se leva, le fantôme de Rome apparut comme l'ange de vérité, luttant contre l'esprit d'hérésie. La forteresse de Newman était l'antiquité, et voilà que tout-à-coup il retrouvait au milieu du VI^ic siècle, réfléchi comme dans un miroir, le christianisme du XVI™o et du XlX^e; dans ce miroir il regarda son visage : il était un monophysite. Il était difïicile, a dit Newman, de prouver que les monophysites étaient des hérétiques, sans prouver que les protestants et les anglicans l'étaient également, difficile de trouver des arguments contre les Pères du concile de Trente, qui ne fussent en môme temps la condamnation des Pères du concile de Ghalcédoine,
difficile de condamner les papes du XYI^^^ siècle sans condamner ceux du V°^e... Il y avait une similitude terrible, d'autant plus terrible qu'elle était muette et impassible, entre les annales mortes du passé et la chronique fiévreuse du présent (*). Ceci est le récit de 1850 reproduit dans VApologia. D'après VApologia, vers la fin d'août, Newman était sérieusement alarmé. Malheureusement aucune lettre du mois d'août n'a été conservée qui jette la lumière sur cette crise. Mais une lettre du 15 septembre, à Rogers, atteste une inquiétude, un malaise. Le 22, nouvelle lettre à Rogers, nous lisons : (( Depuis que je vous ai écrit, j'ai reçu le premier véritable coup du romanisme. » Il s'agit d'un article de Wiseman sur les prétentions anglicanes : uncomfortahle article dont la lecture lui a procuré une crise d'estomac (stomach-ache) (**). Wiseman y traitait des donatistes, ces schismatiques d'Afrique combattus par saint Augustin, et les rapprochait des anglicans. Un ami communique l'article à Newman qui, d'abord, n'est pas ému ; son ami lui fait remarquer et répète même à plusieurs reprises la parole de saint Augustin : Securusjudicat orbis terrarum {***). Resté seul, Newman est poursuivi par ces mots. Cette parole allait plus loin que la question des donatistes et s'appliquait à celle des monophysites ; elle décidait des sujets ecclésiastiques d'après une règle plus simple que celle de l'antiquité; ou plutôt — car saint Augustin était l'un des premiers oracles de
( * ) Apologia, pages 115, 116,
( * * ) Letters and Correspondence, II, page 256.
(***) Entre les deux épiscopats qui se disputaient l'Afrique, quel était le plus légitime ? Augustin disait : celui avec lequel l'ensemble de l'Église est en communion, et formulait sa pensée par ces mots : securus judicat orbis terrarum.
l'antiquité — ou plutôt l'antiquité décidait contre ellemême. « Qui peut rendre compte des impressions qu'il reçoit? a écrit Newman. La parole de saint Augustin me frappait avec une puissance que je n'avais jamais trouvée dans aucune autre... Elle était comme le « toile lege », qui convertit saint Augustin lui-même. Securus judicat orbis terrarum : par cette grande parole de l'ancien Père, la Via Media était absolument pulvérisée » (*). L'anglicanisme comme théorie ne pouvait se soutenir, et Wiseman le répétait : il faudrait ou bien reconnaître l'autorité infaillible, ou bien accepter le libre examen avec toutes ses conséquences, adopter un système ou un autre, mais un système logique : rationalisme ou romanisme. Et ce que Newman redoutait avant tout, c'était le rationalisme, l'incrédulité; il frissonnait à l'idée d'en courir les redoutables chances. (( Maintenant il y a une voie d'eau, écrivait-il en septembre. Ce qui est le plus malheureux, c'est que Ward, Stanley et les autres ne permettront pas qu'on s'endorme là-dessus. Je n'en ai dit autant à qui que ce soit. Je veux y voir clair, mais ne me croyez pas assez écervelé pour me faire une opinion soudaine. Seulement il y a là l'ouverture d'une perspective désagréable qui était auparavant fermée » (**). Il disait aussi à Henry Wilberforce, en se promenant avec lui : « Je ne puis me cacher que pour la première fois, depuis que je fais de la théologie, une perspective s'est ouverte devant moi, dont je ne vois pas l'issue. » Sa révélation produit (( l'effet d'un coup de tonnerre )). « Mieux vaudrait pour tous deux mourir!», s'écrie Wilberforce.
(*) Apologia, page 117 (récit de 1850).
( * * ) Letters and Correspondence, II, page 256.
Newman répond tristement que, si jamais il se sentait en danger de faire cette démarclie, il demanderait à ses amis de prier pour que, si elle n'était pas dans la volonté de Dieu, il fût enlevé avant d'avoir agi {*). (( Une chose d'ailleurs dont je suis sûr, dit-il, c'est que je ne prendrai jamais un tel parti sans que Keble et Pusey ne soient d'avis avec moi que c'est un devoir. » Il déclare, en outre, se refuser à l'idée que ses jeunes amis puissent se croire obligés de le suivre en masse.
« En attendant, a-t-il écrit plus tard dans VApologia, voici ce qui était certain : j'avais vu l'ombre d'une main sur la muraille. Peut-être quelque lumière nouvelle se levait pour m'éclairer. Celui qui a vu un esprit ne peut être comme s'il ne l'avait jamais vu. Les deux s'étaient ouverts, puis refermés. Et tout de suite je pensai : on finira par trouver que l'Église de Rome est dans le vrai. )) (**).
Celui qui a vu un esprit ne peut être comme s'il ne l'avait jamais vu. Tout vibrant de la mystérieuse crise qui avait bouleversé son âme, et tout ému de cette manifestation soudaine, en octobre 1839, Newman prêchait sur les appels divins. « Qu'est-ce qu'être applaudi, admiré, courtisé, suivi, comparé à ce soin unique de ne pas méconnaître une vision du ciel ? » Ne pas méconnaître une vision du ciel: Newman, encore, ne possède pas la certitude que la vision qui l'a fait tressaillir est du ciel. Il se méfie de ses émotions, il veut désormais se laisser guider par sa raison, non par son imagination surexcitée. Un doute véritable naissait alors de ses réflexions : la suggestion ne venait-elle pas d'en bas ?
(*) Letters and Correspondence, II, page 257. (**) Apologia, page 118.
I felt on considération a positioe doubt tohether the suggestion did not corne from helow. Le temps seul pourrait résoudre la question. Si cette suggestion venait d'en haut, elle reviendrait encore, se reproduirait d'une façon significative. Il songeait à Samuel avant qu'il eût reconnu la voix du Seigneur : comme lui, après un court réveil, il se livrait de nouveau au sommeil.
Mais l'impression ne devait pas de sitôt s'effacer. Et il avait beau chercher à se persuader qu'il possédait toujours la même confiance dans son Église, et que ses convictions anglicanes demeuraient telles qu'elles étaient avant, le malaise persistait. Il avait reçu, au fort de son anxiété, une lettre de l'archidiacre Manning lui demandant des conseils pour retenir une dame tentée de passer au romanisme. « J'ai conscience, répondit-il, que notre Église n'a pas les moyens par lesquels on pourrait retenir, mettre en sûreté et diriger vers le ciel les aspirations catholiques. Nous développons des désirs et des goûts qu'il ne nous est pas permis de satisfaire, et jusqu'à ce que nos évoques et d'autres donnent libre carrière au développement extérieur et sage du catholicisme, nous tendons en vérité à faire que les esprits impatients cherchent la satisfaction de ces aspirations là où on l'a toujours, à Rome... Ceci est, je l'avoue, ma vue personnelle ; je pense que rien ne peut nous retenir dans l'Eglise d'Angleterre, sinon la patience et le devoir. » Il cherchait des raisons ingénieuses pour justifier l'anglicanisme et s'agitait péniblement dans des contradictions. Notre Église est-elle morte? A-telle les
signes de la mort? A-t-elle plus que les signes de la maladie? N'a-t-elle pas duré à travers des temps très troublés ? Ne s'est-elle pas, de temps en temps, merveilleusement ranimée, quand elle semblait perdre toute foi dans la sainteté? Peut-on nier que la main de Dieu soit avec elle? (*) Il n'est pas bien certain que l'Église anglicane n'ait pas la note de catholicité ; mais si elle n'a pas celle-là, elle possède les autres notes de la vraie Église ( * * ) . Elle a la succession apostolique et la grâce des sacrements. Où voyez vous une preuve décisive qu'elle se soit abandonnée à quelque hérésie ou qu'elle ait pris parti contre la vérité ?
Et êtes-vous sûrs qu'elle ne puisse renaître avec toute la pureté et la force apostolique et arriver à s'unir avec Rome elle-même? Newman l'appelle de tous ses vœux, de toutes ses prières, l'union de la pauvre Église avec Rome, mais avec Rome purifiée: car, regardez-y de près, Rome a des abus et des excès de toutes sortes. Il faut s'élever contre ses inconséquences, ses perfidies, son esprit d'ambition, d'intrigue. « A leurs fruits vous les connaîtrez... Nous voyons l'Église de Rome s'efforcer de faire des prosélytes au milieu de nous à l'aide de faux exposés de ses doctrines, d'appels faits à la faiblesse de la nature humaine, à nos rêves, à nos excentricités, à notre frivolité et à nos fausses philosophies. Nous voyons ses agents sourire, s'agiter, faire le plongeon, pour attirer l'attention, comme les bohémiens qui captivent les écoliers vagabonds en leur présentant des contes de nourrice, de belles images, du pain d'é-
(*) Purcell, Life of cardinal Manning, I, pages 233-234. (**) Article de janvier 1840 sur la catholicité de l'Église anglicane.
pice doré. Qui pourrait voir sans rougir la religion de Ximénès, de Borromée, de Pascal, travestie de la sorte ? » La politique sans scrupule du papisme n'était-elle pas manifeste dans l'alliance des romanistes anglais avec 0' Connell et les libéraux en vue d'une campagne à mener contre l'anglicanisme? Les avances, les sympathies des catholiques charitables, Newman les repoussait, et avec quelle dureté! « De quoi vous mêlez-vous? Ne pouvez- vous me laisser en repos? Vous ne pouvez me faire aucun bien » ( * ).
Ces attaques témoignaient d'un manque de sangfroid, comme d'un ressentiment pour les troubles causés par la hantise de cette cruelle Eglise dont on serait finalement obligé de reconnaître les droits. L'argument de Newman en faveur de l'anglicanisme consistait surtout dans des accusations portées contre l'Eglise immorale, argument négatif qui était son argument principal. « Je n'avais pas de théorie anglicane positive. » Rome lui apparaîtrait, après toutes ses recherches, la vérité. Maintenant il éprouvait de la gêne, une sorte de répugnance à insister sur les erreurs doctrinales de cette Église. Il se rappelait les protestations de Froude mourant contre ses violences. « Un doute me tourmente, écrivait-il : ne me suis-je pas exprimé, dans mes publications, trop durement à l'égard de Rome, bien que je pense l'avoir fait sur la foi de nos théologiens » (**).
Autre pensée douloureuse : Lui, dont l'esprit pressentait avec inquiétude le résultat définitif de ses recherches, était-il capable de préserver, diriger ou conso-
(*) i4po%ia, pages 122-126.
(**) Apologia, page 122,
1er ceux que poursuivaient des doutes personnels ? et pouvait-il cacher son pressentiment? Bien plus, comment, d'une façon tant soit peu satisfaisante pour luimême, pouvait-il analyser sa propre pensée, préciser ce qu'il croyait et ce qu'il ne croyait pas ? ou dire quelles restrictions, quelles nuances, quelles limites il assignait maintenant à ce corps d'opinions qu'il avait professé ouvertement ? Comment pouvait-il sans déloyauté affirmer ou nier tel point ou tel autre, alors que tout le système sur lequel reposaient ses anciennes croyances lui apparaissait sous un nouveau jour? Newman mesurait le danger des sécessions possibles et n'avait pas les moyens d'y faire face, le contrôle ferme et puissant pour arrêter les esprits. Ward répétait : Credo in Newmannum! Newman seul- ne croyait plus en lui-même. Il en vint à se demander si son devoir n'était pas de résigner la cure de Sainte-Marie. Il avait consulté déjà Rogers à ce sujet, et Rogers dont il a dit : « Je ne connais pas d'homme d'une conscience plus délicate et plus juste », l'avait pressé de sortir d'une situation fausse. Indécis encore, Newman, en octobre 1840, s'adresse à son directeur spirituel, Keble: « Je crains, ditil, d'être obligé de reconnaître que, volontairement ou non, je les tourne vers Rome... Rome représente seule avec nous les doctrines de l'Église primitive ; par conséquent, autant ils se détacheront de nous, autant ils se rapprocheront du romanisme. Et puis, la plupart des doctrines soutenues par moi s'appuient principalement ou uniquement sur le système romain... Les arguments que j'ai formulés contre le romanisme me paraissent aussi forts qu'ils l'ont jamais été, mais les hommes se laissent guider par des sympathies, non par des arguments; et, si je sens moi-même la force de cette influ-
ence, moi qui m'incline d3vant les arguments, pourquoi d'autres, qui n'ont jamais eu la même déférence pour les arguments, ne pourraient-ils subir cette influence bien plus encore? » Keble croit que le départ de Newman troublerait encore davantage les esprits, et lui conseille de rester : peut-être le nuage s'évanouira- -t-il. « Puisque votre avis est que je puis continuer, répond Newman, il semble en résulter que, dans les circonstances actuelles, je dois le faire. » Et pour mettre ses scrupules d'accord avec l'avis de Keble, il cherche alors des raisons, il en trouve : « Je ne crois pas que nous ayons encore éprouvé tout ce que l'Église anglaise peut supporter, sans accident, de vérité catholique. — On dit que je fais naître des sympathies pour Rome ; mais n'est-ce pas dans le même sens qu'agissent nos théologiens? — Le rationalisme est le grand mal du jour. Ne puis-je pas me considérer, dans mon poste de Sainte-Marie, comme appelé à protester contre ce rationalisme? Il n'est pas douteux pour moi que l'esprit protestant, auquel je m'oppose, ne conduise à l'incrédulité, bien plus sûrement que l'esprit dont je suis le champion ne conduit à Rome » (*).
Peu de temps après, Newman écrivait : «Je me sens beaucoup plus comfortable. Je ne crains plus qu'un certain nombre de personnes soient sur le point d'aller à Rome si je suis assuré pour ce qui me touche moimême. Que je puisse avoir confiance en moi et je pourrai avoir confiance dans les autres » (**). Aussitôt il songea à consolider l'édifice. — La place était intenable, disait-on. Il y avait surtout dans les Trente-neuf
(*) Apologia, pages 133-136.
(**) Letters and Correspondence, II, pages 285-286.
Articles une note positive contre l'anglo-catholicisme. Cette confession de foi était incompatible avec les principes catholiques : raison sérieuse pour sortir de l'anglicanisme. Que faites- vous des Articles? demandaiton à Newman ; Ward était des plus pressants : par quel accommodement de conscience arrivez-vous à signer les Articles? Ils sont directement contre Rome. — Contre Rome? Qu'entendez-vous par Rome? répondit Newman, il faut distinguer, et cette intelligence féconde fit des prodiges. Le 27 février 1841 les Remarques sur certains passages des XXXIX Articles parurent, c'est le dernier des tracts, le fameux n» 90.
Le Prayer Book, déclare Newman, a une origine catholique, tout le monde le reconnaît ; quant aux Articles, fruit d'un âge uncatholic, ils peuvent être souscrits par ceux qui veulent devenir catholiques de cœur et de doctrine, car ils ne portent pas atteinte à ce qui est l'essence de la religion catholique: notre Église enseigne la foi primitive; la vieille vérité catholique est là vivante dans les Articles. Les Articles paraissent antiromains, mais par doctrine romaine on peut entendre trois choses fort différentes : l'enseignement catholique des premiers siècles ; les dogmes formels de Rome tels qu'ils sont définis dans le concile de Trente ; les croyances et coutumes populaires actuellement sanctionnées par Rome, qui sont les erreurs dominantes. Or, les Articles ne condamnent rien de l'enseignement catholique des premiers siècles; ils ne repoussent entièrement que les erreurs dominantes ;
quant aux dogmes formels, les Articles sont compatibles avec une partie de ces dogmes. « C'est pour nous, disait Newman, un devoir à la fois envers l'Église catliolique et envers notre propre Église de prendre nos confessions de foi dans le sens le plus catholique qu'elles pourront admettre » (*). Élargir le texte, aller, pour chaque article, aussi loin que possible dans la direction romaine, Newman espérait bien arriver aisément à ce résultat vu l'élasticité indubitable des Articles, si vagues, si ambigus. Il appliquait son interprétation aux Articles qui semblaient le plus y répugner. Il s'agissait en somme moins de ce que le signataire des Articles doit croire que de ce qu'il peut croire ; Newman ne voulait pas prouver que la doctrine catholique 'y était imposée ; il lui suffisait de montrer qu'elle y était tolérée. L'Article XI dit: nous sommes justifiés par la foi seule ; oui, explique Newman, la foi est le seul instrument intérieur de justification ; mais le baptême est nécessaire comme instrument extérieur ; l'article n'exclut même pas les œuvres, car les œuvres, si elles sont accomplies sous l'inspiration divine, préparent le don de la foi justifiante. L'article XXV ne nie pas que ces cinq rites: confirmation, pénitence, ordres, mariage et extrême onction ne soient des sacrements; il déclare qu'ils ne sont pas des sacrements dans le sens où le baptême et la Cène sont des sacrements (**). Newman passe en revue les Articles où il est question de l'Écriture et de l'autorité, de l'Église visible, des conciles généraux, du purgatoire, de l'invocation des saints, de la messe, du célibat; et toujours, au moyen d'une argu-
(*) Apologia, page 131.
(**) The Via Media, II, pages 281 et 310.
mentation singulièrement subtile, vient à bout de cette tâche extraordinaire qu'il a assumée.
Et son idée n'était peut-être pas aussi paradoxale qu'elle le paraissait à première vue. Les'Articles étaient dirigés contre la suprématie poZiïiç-ue du pape beaucoup plus que contre les doctrines romaines. Les théologiens qui, sur l'ordre d'Elisabeth, les avaient rédigés, se proposaient expressément de gagner les romanistes : d'où ces termes équivoques du texte auxquels les nouveaux adhérents pouvaient donner un sens catholique. Malgré leur ton dominant, les Articles « mordaient en réalité moins fort qu'ils n'aboyaient. » Il se trouvait même que les rédacteurs en recommandant les Homélies ( article XXXV) avaient admis et imposé comme partie intégrante du protestantisme anglican, nombre de ces doctrines papistes dont on leur attribuait la négation : l'autorité des Pères, des six premiers conciles, la sainteté de l'Église primitive, la présence réelle, les bonnes œuvres (*). « Les Articles, concluait Newman, sont évidemment conçus d'après ce principe qu'il faut laisser indécises les questions controversées. Ils énoncent ouvertement des vérités extrêmes et se taisent sur leur agencement. Par exemple, ils disent que la preuve de tout article de foi nécessaire doit être puisée dans l'Écriture, mais ne disent pas qui doit l'y puiser. Ils disent que l'Église a l'autorité dans les controverses, mais ne disent pas quelle autorité. Ils disent qu'elle ne peut rien imposer au-delà de l'Écriture, mais ne disent pas où se trouve le remède quand l'Église dépasse son droit. Ils disent que les œuvres faites avant la grâce et avant la justification sont de nulle valeur, et
(* ) The Via Media, II, pages 330 et 339.
que les œuvres faites après la grâce et après la justification deviennent méritoires, mais ils ne disent pas un mot d'œuvres faites avec l'aide de Dieu avant la justification. Ils disent que ceux-là sont bien et dûment choisis et envoyés pour prêcher et exercer le ministère, qui sont légitimement choisis et envoyés par les hommes auxquels l'autorité publique a été donnée dans la congrégation ; mais ils n'ajoutent pas par qui l'autorité doit être donnée. Ils disent que les conciles convoqués par des princes peuvent se tromper ; ils ne précisent pas si les conciles convoqués au nom du Christ peuvent se tromper» (*).
C'était l'épreuve du canon que Newman venait de tenter : faire supporter à l'Église anglicane « une forte charge de vérité catholique ». L'expérience était hasardeuse, le métal pouvait éclater pendant l'opération; mais « c'est pour nous, disait Newman, une question de vie ou de mort... Tant mieux si le sens attribué aux Articles porte les gens à regarder l'Église de Rome avec moins d'amertume ». Newman ne savait-il donc pas que le peuple anglais, depuis longtemps, avait rejeté toute idée de conciliation, et choisi, consacré une interprétation antiromaine de la Confession de foi? C'est l'Église, c'est la nation toute entière qui allait se lever avec colère pour le condamner. Lui n'était nullement préparé à l'explosion, et sa violence le fit tressaillir. On dénonçait le complot romaniste et ce traître masqué qui cherchait à livrer son Église ; et l'accusation fut prononcée qui, jusqu'en 1864, devait peser sur « le plus sincère et le plus délicat des hommes » (**) :
(*) The Via Media, II, page 345.
(**) Thureau-Dangin, op. cit., I, page 215.
la note de jésuitisme ou, comme on disait alors, de dishonesty. N'y avait-il rien, en vérité, qui justifiât l'impression de jésuitisme, dans un tract où l'on se demandait comment on peut faire dire aux Articles ce qu'ils ne disent pas, afin d'y introduire la doctrine même qui en est exclue? Accorder le oui et le non, trouver l'autorité de l'Église dans un article qui proclame l'autorité exclusive de l'Écriture, maintenir l'infaillibilité d'un concile général en dépit d'un texte qui l'accuse de s'être trompé, réhabiliter des rites malgré le texte qui les condamne : ces procédés n'impliquent-ils pas un art dans la distinction qui touche de près à la reservatio mentalis, une subtilité de raisonnement qui peut rappeler à beaucoup les subtilités flétries par les Provinciales"! Et faut-il s'étonner que l'argumentation de Newman ait été qualifiée de jesuitical play upon words, son tract considéré comme « une sorte d'escamotage sans loyauté » ?
Les attaques se succèdent. Ward, Keble, Pusey luimême prennent la défense de leur ami. Pusey, qui ne partage pas entièrement ses idées, s'attache à les minimiser. Ward, au contraire, les pousse à leurs conséquences extrêmes. Il déclare prendre les Articles dans « un sens qui n'est pas naturel » ; il ne nie pas les corruptions reprochées à Rome, mais il cherche à atténuer la distinction faite entre l'erreur romaine et la vérité catholique.
Newman a tressailli : « Les chefs des collèges, je crois, écrit-il, viennent de faire un acte de violence. Ils ont dit que mon interprétation des Articles était une écasion. Ne croyez pas que cela m'afflige. Vous le voyez, aucune doctrine n'est censurée, et mes épaules s'arrangeront pour porter le fardeau. J'ai de quoi, grâce
à Dieu, me garder du trouble intérieur ; personne n'a jamais fait une grande cliose sans souffrir ». Pusey écrivait le 17 mars: « Newman est très calme ». En apparence, oui. On plonge au fond, on trouve cette anxiété : les évoques interviendront-ils ? Son évoque, en qui il a foi, que fait-il ? que dit-il ? approuve-t-il ? L'évêque d'Oxford désapprouve. Newman, bouleversé, veut arrêter le coup fatal :'une condamnation officielle, prononcée ex cathedra. L'évêque d'Oxford demande la suppression et le désaveu du tract. Newman résiste, fait des démarches désespérées. Les négociations aboutissent à un compromis : les tracts ne seront pas continués, mais le n» 90 n'est ni condamné ni supprimé. De mars 1826, Newman a écrit : a cardinal point of time. Cinq ans plus tard les mêmes notes : l'affaire du n» 90 — mars 1841 — fut une crise bien plus pénible et ouvrit une scène toutgà fait différente (*).
Newman a abdiqué son rôle de leader. Il en ressent un soulagement. Les protestations et les accusations injurieuses prouvaient, sans doute, que toute confiance en lui était perdue ; perdue, soit : mais lui-même, cette confiance, il ne l'a plus pleine et entière. Sans doute, sa conviction n'est pas moindre de la gravité de ce qu'il a appelé les erreurs dominantes de Rome (**), mais comment pouvait-il, après l'autom ne de 1839, avoir encore une confiance absolue en luimême? Comment pouvait-il être certain de conserver
{*i) Letters, II, page 291.
(**) Dans sa lettre explicative au D' Jelf, il renouvelait sa condamnation de l'enseignement de Rome sur la messe, le culte des^saints, de la Vierge, des reliques, la doctrine du purgatoire et les indulgences. (Voir The Via Media, II.)
toujours ses idées actuelles ? Et il lui semble « qu'une Providence secourable l'a tiré d'une position qui menaçait de devenir impossible » (*).
Dans VApologia, Newman a assuré que les idées inquiétantes de 1839 s'en étaient allées. Les lettres révèlent un tout autre état d'esprit : presque continuellement, depuis 1839, l'ombre de Rome a enténébré ses pensées intimes, et le souvenir même est revenu, à plusieurs reprises, du voyage en Italie et de la maladie mystérieuse: il a reécrit le récit de cette crise, car de nouveaux détails ont surgi. Maintenant, dans l'été de 1841, retiré près d'Oxford, à Littlemore, où il tâchait d'oublier les controverses du jour, Newman s'occupait d'une traduction de saint Athanase. Il avait à peine commencé son travail, lorsque le fantôme, pour la seconde fois, lui apparut : il vit tout à coup clairement que les ariens purs étaient les protestants, que les semi-ariens étaient les anglicans, et que Rome était ce qu'elle est toujours. Il n'y avait plus guère à hésiter : la théorie de la Via Media était simplement une fantaisie, un rêve sur le papier, une chimère: l'anglicanisme était une hérésie ; ne s'exposait-il pas à perdre son âme en y demeurant ?
Un coup 'terrible venait augmenter l'anxiété : la série des censures épiscopales. Newman avait cru sauver son tract, mais au cours de l'automne plusieurs évoques ayant censuré le n.° 90, le signal fut donné, et les
(*) Apologia, page 89.
condamnations suivirent, nombreuses, rejetant durement une interprétation des Articles, déloyale envers l'Église, propre à susciter le scliisme ou l'apostasie. Des évoques même passaient aux actes, et refusaient l'ordination aux jeunes clergymen de la nouvelle école. Les tractariens étaient rejetés de l'Église.
Quarante ans après ces événements, Pusey disait, en parlant des condamnations épiscopales : « Si seulement les évoques nous avaient compris, que ne serait pas devenu le mouvement? Je me rappelle les paroles de Newman à Littlemore : « Oh ! Pusey, nous nous sommes appuyés sur les évoques et ils se sont brisés sous nousl » C'était trop tard pour lui répondre, car il était déjà à la veille de nous quitter, mais je dis en moimême : moi, du moins, je ne me suis jamais appuyé sur les évêques. Je m'appuyais sur l'Église d'Angleterre ». Liddon, son biographe, nous explique que Pusey avait trouvé une plus grande force, plus de sécurité, plus d'autorité, a more authoritative guide, dans les formulaires anglicans (*).
L'attitude des évoques est sûrement la meilleure explication de la perversion de Newman ; les biographes l'ont pensé. Newman a écrit : « Je ne pouvais exercer de fonctions dans l'Église anglaise si je n'étais pas autorisé à soutenir le sens catholique des Articles ». Voici le passage du roman Loss and Gain où il donne son sentiment sur cette interprétation : « Est-ce, demanda Reding, uneopinionadmise? — Il n'y a pas d'opinion admise, dit l'autre; les Articles sont admis, mais il n'y a aucune interprétation de ces Articles qui fasse autorité.— Est-ce une opinion tolérée ? — Il est vrai qu'on y a fait
(*) Cité par Brémond, \ Inquiétude religieuse, pages 64-65.
une rude opposition, dit Bateman, mais elle n'a jamais été condamnée. — Mais, poursuivit Charles, quelque évêque la soutient-il? quelque évêque l'a-t-il jamais soutenue ? A-t-elle jamais été formellement admise par un évêque comme pouvant être défendue? » — Bateman ne put que répéter la même réponse à ces questions. « C'est bien ce que je pensais, dit Charles ; l'idée est spécieuse certainement. Je ne vois pas pourquoi elle n'aurait pas pu être soutenue, si elle avait été sanctionnée d'une manière acceptable; mais vous ne pouvez me montrer aucune sanction. C'est une pure théorie lancée par des individus. Notre Église eût pu adopter cette manière d'interpréter les Articles; mais, d'après ce que vous me dites, elle ne l'a certainement pas fait » ( * ) .
Le 17 octobre 1841 Newman écrivait à un ami : « Je vous avouerai que les mandements des évêques sont chose fort grave parce qu'ils montrent qu'il n'est pas impossible que notre Église tombe dans l'hérésie. Je ne puis nier qu'il se fait une grande et inquiétante épreuve pour voir si notre Église est ou n'est pas catholique. Je dois dire nettement que, si cela doit aboutir au protestantisme, je jugerai de mon devoir, si je vis, de m'en séparer. Je crains d'être obligé de dire que je commence à croire que le seul moyen de garder l'Église d'Angleterre est d'envisager ouvertement la possibilité de la quitter « et d'agir en conséquence )) ( **).
Keble songe aussi à cette éventualité désolante, il sent plus profondément chaque jour « la faillite effective de l'Église anglicane », mais il ne veut pas passer à Rome.
(*) Loss and Gain, pages 134-135.
(**) Letters and Correspondencc, II, pages 318-319.
« Je puis être forcé à quitter l'anglicanisme, et plusieurs qui seraient réduits à la même extrémité ne se résigneraient sans doute pas — comme, pour ma part, j'essaierais de le faire — à rester en dehors de toute Église (*). Un nouveau coup terrible — avant la fin de 1841 — acheva d'anéantir la Via Media et de briser Nev^man : l'affaire de l'évêché de Jérusalem. Avec l'approbation de l'archevêque de Canterbury et de l'évêque de Londres, le gouvernement faisait voter un bill établissant un évêque anglican à Jérusalem : cet évéque devait exercer sa juridiction sur des luthériens et des calvinistes. Était-ce possible? Son Église, la Church of England, non seulement défendait, réprouvait toute sympathie à l'égard de Rome, mais voici qu'elle aspirait à se mettre en communion avec la secte luthérienne et l'hérésie d'Orient ! elle faisait profession publique, officielle de protestantisme! Newman revint à plusieurs reprises, dans ses lettres, sur « cette misérable affaire » de l'évêché de Jérusalem. « Je suis persuadé, écrivit-il à Rickards, que cette mesure aura plus fait pour nous ôter le caractère d'une Église (to unchurch us) que tous les événements qui se sont produits depuis trois cents ans »(**). Une telle compromission avec l'hérésie privait l'Église anglicane du droit d'être considérée comme une branche de l'Église universelle. Dans la conviction personnelle de Newman, à dater de ce moment son Église ne fut plus une portion de l'Église une, ou du moins lui parut dans un état anormal. Il hésita beaucoup à le dire tout haut, se confia à Keble et finit par rédiger une protestation très hardie. Mais nulle
(*) Cité par Brémond, Ames religieuses, page 34. (**) Letters and Correspondence, II, page 333.
intention ferme encore de quitter l'anglicanisme. « Je n'avais ni le droit ni la liberté d'agir contre ma conscience : c'était là une règle supérieure à toutes les discussions touchant les notes de l'Église » (*).
Après le choc de 1839, Newman s'était tourné vers la note de la sainteté avec l'intention de prouver que l'Église anglicane possédait au moins l'une des notes essentielles aussi pleinement que Rome, plus pleinement même que Rome corrompue et perfide. « Nous avions la note de la vie, d'une vie chrétienne surnaturelle » ; un corps religieux, disait-il, fait partie de l'Église une, catholique et apostolique s'il possède la succession et la foi apostolique, et la note de la sainteté de vie. Maintenant, que dire pour défendre l'anglicanisme, quand les évoques et le peuple anglais non seulement ne toléraient pas mais rejetaient positivement la doctrine catholique primitive et excommuniaient ceux qui la défendaient? Que dire après les mandements des évoques, après « l'abomination » de l'évêché de Jérusalem ? Comment prévenir les désertions ?
(( Sur les ruines et avec les fragments brisés de ses premiers systèmes » (**), Newman essaya d'élever un édifice plus humble qu'il croyait habitable. Péniblement, il tenta un dernier essai de justification de son Église : ce fut, exposée en décembre, dans quatre sermons, la théorie sur l'anglicanisme et Samarie, par laquelle il
(*) Apologia, page 150.
(**) Thureau-Dangin, op. cit., I, page 232.
remplaçait la Via Media. Malgré le caractère rigoureux de la loi juive, en dépit de leur schisme, les tribus rebelles d'Israël avaient continué à être traitées en peuple du Seigneur qui leur avait envoj'é Élie et Elisée. Les deux prophètes leur prêchaient la parole de Dieu sans leur intimer en aucune façon l'ordre de se réconcilier avec la race de David et le sacerdoce d'Aaron, ni de se rendre à Jérusalem pour adorer. Ces tribus n'étaient point dans l'Église, elles avaient cependant gardé les moyens de salut. L'Église anglicane est Samarie, elle a gardé les moyens de salut, elle possède des dons surnaturels, jouit de grâces surnaturelles ; elle a encore des titres à la fidélité de ses enfants. Il parait simple, et c'est une grande source de réconfort en un temps comme le nôtre, lorsque les signes extérieurs de l'Église brillent si faiblement parmi nous, d'être induit à croire que les signes intérieurs des âmes sont la vraie part des chrétiens, qu'ils apportent les messages de Dieu, les témoignages de sa présence, et que nous n'avons pas besoin d'en chercher d'autres. « La seule satisfaisante preuve de la religion est quelque chose audedans de nous. S'il n'est pas présomptueux de le dire, la présence intime du Christ en nous par les sacrements m'apparait bien plus nettement, telle qu'elle nous est promise, au moment où les signes extérieurs de cette présence me sont retirés. Et je me résigne à demeurer avec Moïse dans le désert ou avec Élie excommunié du temple » (*). Une intense anxiété se trahit à la fm de ses sermons du mois de décembre. « De
(*) Apologia, page 157. Voir surtout dans Sermons on suhjccts of the day les sermons 21-24, notamment Invisible présence of Christ, un de ses meilleurs en émotion et en beauté littéraire.
quoi avons-nous besoin, si ce n'est de foi dans notre Église? Avec la foi nous pouvons tout; sans la foi nous ne pouvons rien. Si nous avons à son égard de secrètes défiances, tout est perdu » (*).
Sa nouveauté môme rendait suspecte une telle théorie, « si spécieuse quand on se borne à l'examiner, si difficile à prouver, si désespérante quand on veut la mettre en pratique ». Newman avoue que ses amis virent avec chagrin ce mode d'argumentation « frivole, qui bouleversait toute la controverse, réduisait les anciens principes tractariens à l'absurde — Rome était Jérusalem, l'Angleterre n'était que Samarie — et substituait une sorte de self-contemplation méthodiste aux marques simples, vraies, généralement reçues, d'une mission divine dans l'Église anglicane » (**). Newman, par un détour subtil, revenait à l'individualisme, tout simplement, supprimait l'Église comme oracle surnaturel, comme moyen de grâce. Plus d'autorité qui pût décider des questions de controverse, plus de juge suprême de la foi. Semblable aux communautés dissidentes, à ces sectes protestantes qui causaient l'irritation de Newman, l'Église d'Angleterre n'était qu'une société humaine, sans juridiction, sans autorité pour lier les consciences. Nier qu'il existât pour la foi une autorité supérieure à l'autorité humaine, c'était détruire l'objectivité de la vérité et la réduire à une simple opinion, c'était ouvrir la porte à toutes les hérésies, à l'incrédulité.
La grande souffrance de Newman fut un pressentiment clair que tout cela aboutirait au triomphe du
(*) Sermon sur Elle le prophète des derniers Jours. (**) Apologia, page 157.
libéralisme. Lui, en efïet, qui avait employé toutes ses facultés à lutter contre le principe anti-dogmatique contribuait plus que personne à son développement et à son succès. Tandis qu'il s'engageait dans le chemin qui mène à Rome, que d'amis, de disciples cessaient déjà de marcher à ses côtés, pour se retourner vers Arnold, passer tout-à-fait dans le camp libéral et achever l'étape peut-être dans le scepticisme. Son édifice théologique, si laborieusement construit, s'était effondré sous lui : de la Via Media, la théologie que le parti avait adoptée, il ne restait que des ruines! La foi dogmatique ne serait-elle pas aussi anéantie dans l'esprit de beaucoup? Mais comment espérer les amener jamais maintenant à croire à une seconde théologie, après les avoir trompés avec la première? Était-il possible de leur demander d'accueillir comme parole d'évangile la seconde édition d'un symbole dogmatique? N'en conclueraient-ils pas peut-être que la certitude est introuvable ? Comment oser les jeter dans l'inquiétude où il était lui-même, quand il n'avait aucun moyen de les en retirer ? ( * ). Oh ! quelle source de cruels tourments ! Il sentait sa foi anglicane s'évanouir, et ne voulait plus répéter ce qu'il aimait naguère à dire : Anglican je suis né, anglican je veux mourir. » Il s'en confia un jour à Robert Wilberforce qui, bouleversé, répondit : « Je suis tenté de regretter de m'ôtre jamais adonné à la théologie, si elle offre en réalité toutes les incertitudes que vos doutes semblent indiquer » ( ** ).
(*) Apologia, page 204.
( * * ) Lettre du 29 janvier 1842. Wilberforce répondait à une lettre où Newman disait que a dans les controverses des premiers siècles, Rome était toujours du bon côté, ce qui était assurément un argument prima facie en faveur de l'Eglise romaine et contre l'anglicanisme. » Apologia^ page 163.
Ainsi, en plein désarroi, Newman se reconnaissait impuissant à éclairer et à rassurer ceux de ses disciples qui traversaient la même crise que lui. Il se demandait si ce qui était nourriture pour l'un n'était pas poison pour l'autre. Il passait par des alternatives de lumière et d'obscurité, désireux par moment de « prouver que l'état de choses anglais était tenable. » Puis, paralysé par le découragement, il aspirait au silence, au repos. Il se retira tout-à-fait dans sa cellule étroite de Littlemore, pour s'y recueillir, s'y sanctifier, poursuivre, dans la méditation ascétique, la solution de ses problèmes religieux. Cette pensée apparaît dans beaucoup de lettres et dans le sermon : the work of the Christian. « Efforçons-nous, avec la grâce de Dieu, de faire avancer et de sanctifier l'homme intérieur. Là, nous ne pouvons avoir tort » (*).
Plusieurs disciples suivirent le maître dans son asile, et peuplèrent ces pauvres et basses masures de Littlemore (**). En 1840 Newman avait formé le projet de fonder un monastère à Littlemore, mais après l'explosion du tract 90 il y avait renoncé. Il se bornait à offrir à ses disciples l'hospitalité de sa retraite. On y pratiquait l'abstinence presque continuelle, des jeûnes rigoureux ; on récitait en commun le bréviaire; on observait les
(*) Sermons on subjects of the day, page 13, et Letters, II, page 347 : à miss H... : Cultivez la reliyion intérieure.
(**) Cette retraite où agonisa la foi anglicane de Newman nous fait songer à une solitude des landes de Bretagne où agonisa la foi romaine de celui que les catholiques comparent à Lucifer, « Lucifer foudroyé » ; Littlemore nous rappelle La Chesnaie où — quelques années auparavant — Lamennais s'était retiré avec ses disciples, après la condamnation de l'Acenir, pour y cacher sa tristesse, son âpre doute, sa révolte. Quel contraste !
offices de la liturgie romaine, la méditation et l'examen, la confession hebdomadaire, les communions fréquentes. Le public appelait cette retraite le monastère, et des bruits étranges couraient sur le compte de Newman — a concealed romanist, disait-on — qui le remplissaient d'amertume. « Qu'on me donne ce qu'on ne refuse pas aux bêtes blessées, qu'on me laisse mourir seul! » (*).
Un lit de mort n'a guère d'histoire, comme le dit Newman : c'est un lent et pénible déclin avec des alternatives de soulagement et de rechute. Essayons de suivre les phases lentes de l'agonie et de noter les dernières convulsions de ce vaincu.
(*) Apologia, page 172.