‹ John Keats et les odesChapitre 10 sur 18 · ODE A LA MELANCOLIE · texte numérisé non relu

ODE A LA MELANCOLIE

Dans cette Ode Keats ajoute à son sens de la brièveté des formes qui peuplent nos jours humains la douleur qui en résulte. D'abord (Strophe I) il énumère quelques-unes des images artificiellement créées par l'homme pour nourrir la douleur: le Lethé, la belladone, les baies de l'if, etc.. Comme si l'homme avait eu besoin de concrétiser^ ses raisons de souffrir, comme si l'homme ne les portait pas en lui, ces raisons qui se réduisent à une seule, la brièveté des choses aimées. La strophe deuxième indique quelques-unes de ces dernières, rose matinale, arc-en-ciel, vague, pivoines arrondies, colère de la bien-aimée. Toutes images, qu'on le remarque, indiquant une éclosion voluptueuse et brève.

Voilà où gît la douleur humaine:

...en la beauté qui doit mourir,

ainsi que le dit Keats dans la strophe troisième.

Est-ce bien la douleur? John Keats dit « la mélancolie voilée », car, ayant renoncé à l'existence réelle.

la douleur ne l'atteint plus, mais dans sa solitude nostalgique un regret des voluptés perdues s'insinue et effleure sa chair. C'est la mélancolie que seuls connaissent ceux qui savent

Ecraser le raisin de la joie dans la bouche,

c'est-à-dire évidemment ceux qui dans leur solitude savourent la volupté du monde ramassée en quelque instant fugitif.

A la douleur humaine John Keats substitue l'étrange fleur de la mélancolie.

Puis cette fleur, grandit, hallucinante. Son parfum tient l'âme prisonnière. Force naturelle qui pourchasse les âmes pour les clouer comme des trophées sur les murs de son temple.

C'est sur cette image puissante, une des plus originales qui se trouvent dans la poésie de Keats, que se finit VOde à la Mélancolie.

L'âme goûtera la tristesse de sa puissance, Et parmi ses trophées sombres sera clouée.

La mélancolie voilée, déesse mystérieuse et un peu cruelle, cloue au mur comme des bêtes tuées les âmes dont elle a fait sa proie. Image peu hellénique certes, mais au contraire significative d'un tempérament anglo-saxon intact, sur lequel les douceurs mythologiques ne tendent que voiles légers. Mais c'est dans l'image que se révèle la vérité d'un poète. Keats acceptait la puissance tyrannique de la

mélancolie parce qu'il ne pouvait faire autrement. La génisse de l'Urne Grecque aussi marchait à la mort sans protester, conduite par le « prêtre mystérieux ». Ici le symbole est emprunté à l'imagerie la plus autochtone: la chasse, sport national et jadis occupation vitale des Anglais. Sa résonnance n'en est que plus large, sa « musique inentendue » n'en a que plus d'échos. Cette image finale est une parfaite illustration de la théorie esquissée par Keats dans VOde à une Urne Grecque sur l'excellence des musiques inentendues, c'est-à-dire des images-symboles par opposition aux images-concepts. Nous retrouvons ici une conclusion importante de notre discussion. Il n'est pas inutile de s'y arrêter.

Relisons VOde à la Mélancolie. Négligeons cette fois le fond émotif du poème pour nous attacher à son expression. Que voyons-nous dans la première strophe à ce point de vue? Keats s'écrie en propres termes: « les emblèmes habituels de la mélancolie sont inutiles et impuissants. Inutiles car la mélan colie vient toujours sans l'aide de ces emblèmes traditionnels. Impuissants car la mélancolie porte en elle-même la force suffisante pour submerger l'âme inquiète. Keats repousse donc le Lethé, l'aconit, les baies de l'if, le phalène, la chouette. C'est à propos du phalène que Keats s'explique moins obscurément. Que le phalène, dit-il, ne soit pas:

Votre plaintive Psyché ni la sombre chouette Un confident de vos secrètes douleurs.

Nous savons que la Psyché de Keats est au contraire une femme jeune et belle qu'il adore dans un coin retiré de son âme. Le phalène est aussi loin de cette femme que sa mélancolie personnelle est éloignée des formes figées de la souffrance humaine. De même la chouette n'est pas digne d'exprimer « sa secrète douleur » et Keats la repousse.

Mais ayant ainsi écarté les symboles traditionnels, Keats se voit obligé d'en indicjuer de nouveaux, seulement ceux-ci ne seront point comme ceux qu'il repousse des images-concepts, des musiques connues. Ils exprimeront le mystère de l'âme (the sorrow's mysteries) ce seront les « musiques inentendues » dont Keats a dit la beauté (1) dans VUrne Grecque. Voilà pourquoi la strophe deuxième énumère quelques images où Keats conseille de repaître sa douleur: la rose matinale, le luxe des pivoines arrondies, le riche dépit d'une amante.

On voit tout ce qui sépare les premières des secondes. Le Lethé, l'aconit, la chouette, la belladone (nightshade) présentent un rapport lointain et impersonnel avec la mélancolie. Tandis que la jeunesse d'une rose à l'aurore, la vague irisée, les yeux ar dents de l'aimée expriment l'âme du poète d'une façon directe et pour ainsi dire immédiate. Les premières restent des emblèmes, les secondes sont des svmboles au sens exact du mot.

(1) Et la vérité.

il est même à remarquer que, tandis que belladone (en anglais nightshade) Lethé, chouette, if, phalène (en anglais death-moth) évoquent l'ombre et le mystère de la mort, les symboles choisis par Keats évoquent le soleil, la jeunesse, l'amour. N'y a-t-il point là une volonté non dissimulée de créer un svinbolisme personnel, et, comme nous le disions plus haut, d'orienter la poésie vers les suaves musiques inentendues, vers cette nouvelle réalité poétique, qui n'a cessé d'être la recherche des poètes d'Angleterre (et de France) depuis un siècle. Ici encore John Keats se sépare des poètes précédents pour annoncer le mouvement moderne qui a introduit dans l'art des vers la notion du thème musical, symbole fluide à la fois et précis de la réalité du monde intérieur.

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