L'ODE A UNE URNE GRECQUE
Voici que remplaçant sur les contours de l'urne Ambition, Poésie, Amour, une pastorale déroule aux yeux du poète son arabesque tranquille. La première vision, par conséquent, et, pour mieux dire le premier symbole qui prend la place des formes auxquelles Keats a dit un définitif adieu est un lieucommun de la littérature.
Sous la banalité de ces formes (bergers à la poursuite de vierges rebelles) Keats lira et veut que nous lisions avec lui des thèmes humains; il veut que sous la fixité de ces lignes et de ces courbes, nous entendions avec lui « des musiques inentendues », plus suaves que celles que l'oreille perçoit. On ne peut pas plus nettement inviter la poésie à dédaigner le monde des formes visibles pour le domaine fluide des images rêvées.
L'Ode à une Urne grecque nous propose donc des
images dont les apparences aimables dissimulent la vraie signification (1).
UOde se développe sur ce double rythme, la mélodie irréelle (ditty of no tone) que l'esprit (spirit) ne peut s'empêcher de vouloir expliquer (2) et l'arabesque de l'image dont la grâce se suffit à ellemême, sans explication.
Le premier tableau esquissé par le poète représente des bergers à la poursuite de jeunes bergères, tandis que sous les arbres d'autres pastoureaux jouent d'agrestes mélodies.
Ici l'image n'est qu'indiquée et, par contre, l'esprit imposant ses droits commente la signification de l'image: c'est le passage connu où Keats interprète ainsi la pastorale qu'il a évoquée:
O bienheureux rameaux, vous qui gardez sans cesse Dans l'avril éternel votre feuillage frais. Heureux chanteur, ô toi qui sans fatigue chantes La mélodie exquise espérée à jamais, O plus heureux amour, ô plus heureuse ivresse D'une éternelle ardeur à jamais palpitante. Du désir éternel à jamais haletante.
Toi qui t'élèves au-dessus des amours vrais OUI 'homme ne saurait trouver que vaines fièvres Que dégoût pour le cœur, et qu'amertume aux lè-
[ vres.
(1) Rappelons que la conclusion de cette Ode sera « Beauté c'est vérité ».
(2) Ce qui est une erreur poétique.
Cette interprétation, intéressante en soi, laissait Keats insatisfait qui, en 1819, ainsi que nous essayons de le montrer, tâche à supprimer de sa poésie tout apport intellectuel, veut interdire à son esprit toute intrusion dans le domaine des images pures (1). C'est pourquoi le tableautin qui suit la pastorale s'inscrit sur le fond vierge de la « fantaisie > avec le minimum d'intellectualité ; rappelonsle brièvement:
Qui sont-Us ces gens-là qui vont au sacrifice? Vers quel rustique autel, prêtre mystérieux. Malgré sa plainte conduis-tu cette génisse. Des guirlandes de fleurs parant ses flancs soyeux?
Le rôle de l'esprit dans ces vers se réduit à poser une question. Seul l'adjectif mystérieux accolé au mot prêtre suggère que Keats écoute derrière l'image une « musique suave ». Tandis que devant la pastorale de la strophe qui précède Keats laissait à son esprit toute liberté d'analyse et d'interprétation, ici il le bride, le supprime presque et trace d'une ligne fine l'image qui le hante.
Redisons-le: il importe peu que cette image soit ou ne soit pas empruntée à une urne réelle, qu'elle vienne logiquement ou arbitrairement après la pas-
Ci) Ce qui fut le rêve inconscient de toute sa vie: « 0 vivre de sensations plutôt que d'idées! »
torale (laquelle semble vraiment sculptée sur l'ui-ne et avoir été le simple point de départ réveillant dans l'âme du poète des images connexes) . La liaison des somboles entre eux n'est pas du domaine de l'esprit. D'ailleurs ce 4ui tend à prouver que l'image du sacrifice (avec le prêtre mystérieux, l'autel agreste, la blanche génisse) est image permanente des rêves de Keats, c'est le fait que quatorze auparavant dans VEpitre à Sir John Hamilton Reynolds, il l'avait déjà esquissée comme exemple parmi d'autres créations spontanées de sa « fantaisie ». Ce passage mérite d'être cité partiellement:
Voici le sacrifice, le couteau du pontife Luit au soleil, la blanche génisse mugit, Les pipeaux résonnent, la libation coule. Une voile blanche passe au-dessus de la falaise
[dont la cime verdoie.
Double le cap, et jette l'ancre, cependant que Les matelots joignent leur hymne à l'hymne qu'on
[chante sur terre.
On remarquera que dans ce tableautin charmant, plusieurs éléments disparates sont réunis, notamment les pipeaux (qu'on retrouve dans la pastorale de l'urne), et cette falaise dont la cime verdoyante rattache la scène d'inspiration grecque au monde réel des Iles Britanniques. C'est cette falaise que nous retrouvons mais transformée dans VOde à une Urne Grecque:
Quelle petite ville près dune rivière, ou awr bords
[marins.
Ou bâtie sur le mont, avec sa calme citadelle, En ce pieux matin s'est vidée de fidèles?
On considère habituellement ces vers comme signifiant :
Quel est le mystère de cette petite ville dessinée sur l'urne, quel est le mystère de son emplacement et la raison de sa solitude? Alors que conformément à nos précédentes remarques nous interprétons: quelle est celle parmi les petites villes de mon expérience que j'évoque sur le galbe de 1' « urne rêveuse »? Est-ce celle que j'ai aimée en Ecosse, avec sa forteresse en ruines sur le sommet du mont? Est-ce celle de la côte méridionale? Est-ce une autre? Keats s'émerveille devant le mystère de sa création poétique. Un s\Tnbole s'impose à lui, le Sacrifice auquel se lie mystérieusement celui de la Petite- Ville déserte, et la beauté plastique de ce sjTnbole doublée d'une légère musique de mélancolie met en* lui l'inquiétude du mystère universel.
Car c'est un caractère du symbole que d'éveiller ces résonnances infinies qui insinuent en nous le sens du mystère de notre propre conscience et par conséquent celui du mystère des choses.
* Musiques inentendues » des hommes peut-être mais perçues par l'esprit du poète, à condition que le poète ait d'abord fermé l'oreille de son corps aux bruits réels du monde. C'est bien le cas de Keats
comme nous l'avons dit: une solitude favorable l'étreint, et il pourrait dire comme déjà dans VOde à un rossignol « darkling I listen ». Il écoute dans ces ténèbres de l'âme où s'agitent et chantent des images chargées des émotions de toute une vie. Que de ces musiques intérieures Keats retire le sentiment renouvelé de sa solitude, il n'y a rien là pour nous surprendre. La strophe quatrième se termine sur trois vers dont les critiques ont cherché à pénétrer le sens, sans peut-être y arriver faute d'admettre que nous n'avons pas à faire ici à la description d'une urne véritable, mais au rappel d'un symbole :
Tes rues, cité, seront emplies de quiétude A jamais et jamais ne viendra nul humain Pour dire la raison de cette solitude.
Désormais, semblable à la petite ville d'où sont partis les fidèles pour servir de cortège funèbre à la génisse qu'on va sacrifier aux dieux cruels, la conscience de Keats reste pétrifiée dans la solitude et le mystère. Déjà dans VE pitre à Reynolds, mars 1818, Keats inquiet de cette pétrification et de ces ténèbres qu'il sentait venir, s'écriait:
Que nos rêves, qu'ils soient du sommeil ou de la
[ veille.
Ne prennent-ils tous leurs couleurs aux couchants, Dans le vide obscur de la nuit!
Cette espèce de pressentiment d'une mort prochaine n'est pas le moindre des charmes des Odes de 1819. Ce qui les rend particulièrement curieuses c'est qu'elles manifestent la réaction de Keats contre une « nonchalance » qui, si elle offre un attrait délicieux, n'en a pas moins le goût de la mort. C'est cette réaction que nous lisons dans la strophe cinquième de VUrne grecque où l'esprit reprend ses droits et tâche d'apporter sa consolation. En effet en face du rappel de la « froideur de la Pastorale » du « Silence de l'Urne » l'esprit proclame l'éternité du beau. Ce concept d'éternité doit remplacer en nous tout mouvement intérieur. Et à la connaissance proprement dite nous devons substituer ce sens nouveau qui est la vraie science:
Beauté, c'est vérité; vérité c'est beauté...
Nous voyons bien que la beauté dont il s'agit c'est la beauté sub specie aeternitatis qui fut pour d'autres mystiques l'être divin lui-même, explique Jean de la Croix et Thérèse d'Avila, mais n'est pour John Keats à 23 ans que le sens de la protestation contre la mort prochaine. Telle la génisse que va sacrifier à des puissances obscures le prêtre mystérieux, Keats marche sans protester vers un destin pressenti, mais, contrairement à l'animal privé de raison, il se refuse à croire à l'anéantissement définitif et absolu.
Cette affirmation de l'être en face des formes éphémères reste chez Keats, il va sans dire, une in-
tuition poétique, mais les Odes ne semblent n'être qu'un effort pour la formuler, l'enserrer dans les mailles ténues de leurs filets. A quoi oppose-t-il (dans VOde à un Rossignol) son destin malheureux et passager? A la sérénité du rossignol considéré comme symbole. Et la Psyché de VOde est-elle autre chose que, dans la conscience, ce qui subsiste à travers les pensées incertaines et les émotions d'une heure? Que reproche-t-il (1) au monde des choses et des êtres humains? à la jeunesse, d'être un spectre, à la beauté de ne pouvoir conserver son lustre; à l'amour, de durer quelques instants. Que cherchet-il en face de ces illusions? Ce qui demeure. « Thou shalt remain », dit-il à l'Urne grecque comme il l'a dit au rossignol ou a Psyché, et en des termes voisins à une déesse nouvelle, la mélancolie.
(1) Ode à un rossignol.