‹ John Keats et les odesChapitre 2 sur 18 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

On a beaucoup disserté sur John Keats. Ce poète n'a cessé d'exercer une sorte de fascination sur ceux qui Vont connu ou ceux qui l'ont lu avec attention. Il y a chez lui un « charme » auquel le cœur ne se trompe pas. Si la poésie est vraiment une magie qui se dissimule, nulle poésie au monde ne répond mieux à cette définition que celle de Keats.

L'œuvre de Keats, abondante et confuse, pure et troublante, ne cessera de provoquer l'admiration et la critique.

C'est mon excuse pour publier ces quelques payes consacrées à un moment de la carrière poétique de Keats. Après Sir S. Colvin, après Amy Lowell, après Wolff, il eût été prétentieux et vain d'écrire toutes les remarques que l'cristence et l'œuvre entières de Keats peuvent suggérer aujourd'hui encore. Mais isoler une année de sa production poétique, à condition que cette année-là soit marquée par une

moisson exceptionnelle, résultat d'un climat décisif: voilà une entreprise pardonnable.

J'ai choisi parmi les vers de Keats ceux qu'il a lui-même isolés d'une production généreuse: les Odes. Les Sonnets mis à part et que je me propose d'étudier plus tard, car ils sont particulièrement réussis, je ne crois pas que d'autres poèmes que les Odes vivent dans l'œuvre de Keats d'une vie proprement définie. Cest ainsi que dans un jardin on isole quelques fleurs rares, ou du moins des fleurs auxquelles s'attache pour nous une valeur Imaginative, un coloris qui s'accorde avec nous. Les Odes si elles n'ont point un coloris particulier ont une musique qui s'accorde avec l'année 1819, musique nouvelle, comme le fut celle de Debussg, c'est-à-dire renouvelée par l'emploi d'intervalles tellement oubliés que l'homme crut y entendre l'oubli lui-même et la mélancolie de l'oubli et la mort dont l'oubli n'est qu'un prélude, y chanter doucement.

Les critiques n'ont certes pas négligé les Odes. Mais il m'a semblé que, Garrod mis à part, ni Wolff, ni Amy Lowell, ni les autres, ne leur attribuaient l'importance essentielle qu'elles ont dans le flot poétique du jeune écrivain. Garrod dit sur les Odes des choses excellentes. J'avoue lui devoir beaucoup, bien que j'aie lu son livre longtemps après avoir atteint mes propres conclusions. A l'autre pôle Amy Lowell traite avec désinvolture les Odes auxquelles elle ne semble attribuer qu'une froide perfection. Wolff dans son enthousiasme étudie les Odes com-

me si elles n'étaient que des répétitions améliorées des premiers poèmes.

Il y a un fait auquel vient s'arrêter toute critique: les Odes émergent de l'année 1819 comme des fleurs tourmentées. Or, cette année 1819 est la dernière période de la production de John Keats. A la fin de 1819 en effet le mal l'a conquis. Et l'année 1820 est une agonie lente et muette.

Il meurt au début de 1821.

Seuls les critiques qui ne .^ont pas devant le poème comme devant le, mystère même de l'âme se refuseraient à me suivre.

Un mot encore sur la méthode es.sayée. Je crois que chaque poète a un symbolisme personnel qui ne communique avec le symbolisme des poètes voisins que par de très mystérieuses et très subtiles ramures .

D'où dcu.r remarques et deu.v directions .s'imposent à moi: ne tenir que légèrement compte des ressemblances que trahissent des poèmes voisins. Amy Lowell, Wolff, par e.remple, se livrent à un travail très patient mais un peu vain: celui qui consi.ste en la découverte de mots, cVimages, de tours identiques chez Keats, et chez d'autres poètes, Spen.ser, par

exemple. Je ne crois pas que ce procédé mène loin. Il est certes agréable de relier les génies entre eux: John Keats donnant la main à Edmond Spenser et parfois à William Shakespeare, voilà une vision qui .satisfait notre besoin de continuité, d'influence, de fraternité. Mais je ne crois pas que Amy Lowell aille loin dans .sa découverte de la chose qui seule importe, après tout, la pureté inviolée de l'âme personnelle.

D'un autre côté, une fois admis que le symbolisme appartient aux profondeurs les plus secrètes du poète, il faut admettre que ce symbolisme échappant aux lois du temps et de l'espace (auxquelles le poète en tant qu'être social est cependant soumis), doit être considéré de la même façon: hors de l'espace et du temps. Qu'est-ce à dire? Cela veut-il suggérer qu'un poème est .sans relation avec le temps où. il fut écrit, avec le lieu où il prit corps? Il est difficile de .soutenir thèse semblable en ces termes. Car le poète est .soumis même dans les profondeurs de .son inspiration à l'usage, à la mode, au climat des lieux et du temps où il vit. Cependant de ces éléments réels le poète crée une irréalité que nous appelons poème. En fait les plus beaux vers n'ont plus rien de commun avec le moment qui les vit naître. Ils s'en .sont détachés comme des fruits mûrs qui ne gardent de la branche qui les porta rien de connaissable. Le poète emprunte les mots .sans doute, mais il ne doit qu'à lui-même cette « magie » spéciale qui fait les vers. Chez Keats ce jugement

trouve sa preuve. Considérons un poème de Keats comme élevé hors du temps et de l'espace et soudain il nous saisit et nous marque d'un sceau surnaturel: celui qui vient du poète lui-même. Tous les poèmes et dans tel poème tous les vers ne sont pas également su.sceptihles de cette élévation, cela va sans dire. Mais à travers une œuvre abondante, comme celle de Keats, court une magie sensible qui, tels des feux follets, monte en lueurs subites et brèves, impuissants à éclairer l'existence du poète, mais suffisants pour illuminer son âme pure.

La poésie de John Keats accuse ce caractère dès ses premiers balbutiements, mais c'est dans la suite que Keats, de plus en plus étranger à un monde indifférent ou hostile, c.iprimera la « chose de beauté » en termes de vérité (1). Un travail de simplification .s'opérait en .son âme jeune. Un orgueil persistant maintenait cette âme dans un utile i.solement. C'est ainsi qu'il pouvait la dépouiller de tous les artifices. A l'abri du monde dont il méprisait les jeu.r, John Keats « prêtre » d'un rite nouveau comme il le dit lui-même dans .son Ode à Psyché a créé une magie dont j'ai essayé de pénétrer le sens: les Odes, j'y reviens en guise de conclusion, sont les incanta-

(1) Beauty is truth... dit-il dans l'Urne Grecque. Cette formule mal comprise sera commentée plus loin.

tioii^ que John Krots nous a léguées pour que ne meurent point tout à fuit les derniers murmures de « sa lyre ndive » (1).

On trouvera la traduction des Odes de John Keats à la fin du livre.

(1) Fond — believing lyre, dit-il, dans l'Ode à Psyclié.

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