‹ John Keats et les odesChapitre 8 sur 18 · ODE A L'INDOLENCE · texte numérisé non relu

ODE A L'INDOLENCE

Cet état d'anéantissement favorable à l'expérience poétique est décrit par Keats lui-même «iaiis VOde à l'Indolence qui n'est autre chose qu'une tentative pour saisir dans sa fuyante réalité cfllc- « humeur 1819 *. Examinons d'abord une lettre où Keats la décrit simplement et sans intermé<iiaire (mars 1819).

« En cet état efféminé les fibres cérébrales sont relâchées, ainsi que celles du reste du corps, à un degré si heureux que le plaisir n'a plus de séduction ni la souffrance d'acuité et que ni la poésie, ni l'ambition, ni l'amour ne présentent de viviuité dans leur expression en défilant devant moi; ils ressemblent plutôt à des personnages sur un vase grec... » (1). Voici qui est fait pour nous écluiKM*. « L'humeur 1819 » de John Keats accuse le détaihe-

(1) Traduction Wolff.

ment heureux de son être; il prend son parti d'une solitude où plaisir et douleur se fondent en une lumière sereine; il ne vit plus que d'une vie ralentie, comme engourdie; les forces qui jusqu'ici l'ont poussé de l'avant, ambition, amour, poésie, sont devenues de tranquilles compagnes. Il les voit comme des figures sur un vase grec.

L'Ode à l'Indolence est faite: trois Ombres passent et repassent devant la vision assoupie du jeune malade:

Comme un complot tacite et sauamment ourdi.

Le poète souhaite des ailes pour les suivre sur leur route mystérieuse; une fois encore elles reviennent. A quoi bon? s'écrie le poète,

Vous ne forcerez pas à se lever

Ma tête ensevelie parmi les fleurs et l'herbe.

Que signifie ce refus d'obéir cette fois aux séductions de ses trois démons? Pour quelle autre plus forte réalité Keats renonce-t-il à suivre les Ombres de sa fantaisie? Pour d'autres ombres plus proches de lui, ce jour-là qui était

Tout imprégné du miel de l'indolence.

Pour les ombres de cette réalité que j'appelle volontiers le rêve préraphaélite de Keats, et qu'il décrit comme il l'a fait précédemment au moyen de

traits et de couleurs empruntés au paysage ananglais :

Le rêve avait brodé mon sommeil nonchalant. Mon âme avait été une pelouse aimable, Où dansaient le soleil et les ombres tremblantes. Le volet en s'ouvrant avait pressé la treille, M' inondant de tiédeur et du chant de la grive.

On serait donc tenté d'abord de conclure ainsi: Keats abandonne ses trois démons non pas pour un autre démon, mais pour la réalité, celle si charmante du paysage anglais, avec ses fraîcheurs, et ses chansons printanières; c'est le refus de poursuivre par ambition l'idéal poétique qui doit lui donner l'amour pour désormais vivre, nonchalant et libre (1). Telle n'est pas la vraie conclusion de cette Ode. Expliquons-nous d'abord, rappelons le vers qui précéda la délicate évocation du paysage anglais au printemps:

Le rêve avait brodé mon sommeil nonchalant.

Et retenons bien que la vision qui visite Keats en ces jours d'indolence, n'est « qu'une broderie de rêve ». Qu'est-ce à dire? Si Keats emprunte des images à la nature anglaise pour exprimer les visions

(1) Un peu la position de Rimbaud, après sa rupture avec la poésie.

qui hantent son Sommeil, c'est comme symboles et non comme notations réalistes qu'il les emploie.

Il est parfaitement explicite à ce sujet dans la strophe sixième qui sert de conclusion à l'Ode qui nous occupe. « Adieu, fantômes », dit-il aux figures familières de la « Poésie, de l'Ambition, de l'Amour ». Je refuse d'être gavé de louanges, je refuse de devenir

A pet-lamb in a sentimental farce.

Et il ajoute ces mots révélateurs:

Adieu! des visions peuplent encor mes nuits, Mes jours en sont emplis d'une foule imprécise.

On ne saurait être plus catégorique: c'est l'adieu du poète aux illusions qui ont guidé sa vie jusqu'à ce jour et le repliement sur soi d'une façon définitive.

La vie est une farce et Keats refuse d'y jouer un rôle indigne. Ce repliement sur lui-même est le seul refuge qui lui reste. Là il écoutera désormais, les « mélodies immatérielles » celles qui sont « inentendues » comme il va le dire dans l'ode suivante à une Urne grecque d'autant plus curieuse qu'elle prétend expliquer par un symbole classique une attitude personnelle.

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