‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 120 sur 321 · Remedium Amoris · texte numérisé non relu

Remedium Amoris

2. Le mot est de M. Héguin de Guerle (Ovide, Les Héroñdes, etc., Bibliothèque Latine-Française, 215).

tous les novices : « Si ma vie débauchée, messieurs, vous a oflensés, que mes bons conseils vous corrigent; si par mes folies, quelques-uns d’entre vous ont été entraînés à la luxure, qu'ils soient par mon exemple ramenés à la continence... Ceci est donc pour avertir tous les jeunes gens el novices en amour de ne point attiser par le désir les charbons de l'imagination, mais de les éteindre par le dédain. Quand l'amour te chatouille, repousse-le, de peur qu'il ne l’étouffe; jeûne plutôt que de te gorger! ». La haine de l'amour et des femmes, tel est le texte du sermon de Lyly. Pour prononcer cette exhortation morale contre la débauche, Lyly empruntait donc arguments et phrases au poële le plus corrompu de la Rome impériale, au chantre cynique de l'amour sensuel ?. Et pour faire entrer dans le cadre qu'il s'était tracé ces lambeaux de pensée, qui gardaient une forte odeur d'alcôve, il a été obligé de leur faire subir une sorte de stérilisation. Puis, quand 1l les à eu privés de tout parfum d’origine, il les a insérés sur la trame de ses propres pensées, où ils ont pris un sens opposé à celui qu'ils avaient jusqu'alors exprimé. L'imilation apparaît ici plus difficile que l'effort nécessaire pour concevoir des idées originales !

Cette façon de substituer la pensée d'autrui à la sienne propre ne laisse pas que de choquer nos idées modernes sur la probité littéraire. Gardons-nous pourtant de crier au plagiat, car ce serait ignorer certaines convictions qui furent celles de Lyly et de ses contemporains. C'est, en effet,

1. « If my lewde lyfe Gentlemen bhaue giuen you offence, lette my good counsayle make amendes, if by my folly any be allured to lust, let them by my repentaunce be drawne to continencie.. This is therefore to admonish all young Impes and nouises in loue, not to blow the coales of fancie wyth desire, but to quench them with disdayne. When loue tickleth thee decline it lest it stiffle thee, rather fast then surfette » (I, 247-248).

2. Ilest vrai de dire que le moyen âge avait répandu l'habitude de « moraliser » Ovide.

l'un des traits les plus curieux du mouvement de la Renaissance que la servilité avec laquelle les gens de cette époque admiraient les œuvres de l'antiquité. Toute idée venue de Grèce ou de Rome apparaissait comme l'expression infaillible de la vérité; elle avait force de preuve ou d'argument. On n'imaginait pas qu'il fût possible de concevoir une beauté plus parfaite, ou même autre, que celle qui, après des siècles d'enfouissement, rayonnait encore dans les reliques du passé ressuscité 1 : là était la source unique de toute pensée élevée. Et sous le charme de cette idolâtrie s’engourdissait le désir d’être soi. Pourquoi ne pas puiser tout simplement à pleines mains dans le trésor inépuisable? Pourquoi ne pas imiter l'exemple des Latins qui euxmêmes empruntaient largement à leurs prédécesseurs, Cicéron à Platon et à Démosthène, Virgile à Homère, Horace à Pindare?? « Avant d'écrire ou de parler éloquemment, disait l’un des maîtres ès sciences rhétoriques de la Renaissance anglaise, nous devons entièrement livrer notre esprit à la direction des plus sages et des plus savants, et prendre pour modèle aussi bien leur langage et leurs gestes que leur jugement et leur composition. Si nous faisons cela d'un esprit sérieux, nous ne pourrons manquer avec le temps de leur ressembler... Ceux qui s'efforcent avec intelligence et volonté d'imiter les autres prendront quelque couleur de leur modèle et lui ressembleront en vertu de ce proverbe qui dit : En la compagnie des sages on apprend la sagesse 3 ». On avait suivi ce conseil et l’on

1, Parlant des œuvres de Ménandre qui nous sont restées, Ascham s’écrie avec enthousiasme : « Some pieces remain, like broken jewels whereby men may rightly esteem and justly lament the loss of the whole » (Schooëmaster. Works, IV, 214).

2. C’est l'argument qu’Ascham développe longuement dans son Schoolmaster, au chapitre de l’Imitation (Works, 214-219).

3. « Now, before we vse either to write, or speake eloquently, we muste dedicate our mindes wholie to folowe the moste wise and learned menne, and

s'élail mis consciencieusement à l'œuvre de pillage. On « leuilletait de main nocturne et journelle » les exemplaires grecs et latins pour s’en repaître. Le désir de créer passait après celui de connaître ou plutôt avait disparu chassé par le besoin d'érudition : on voulait savoir des idées, on ne se souciait pas d'en avoir. Les esprits les plus distingués aspiraient au titre suprême de compilateur : Erasme luimême ne passa-t-1l pas un temps considérable à rassembler ses Chiliades 1? Puis, quand on écrivait, la pensée antique se présentait d'elle-même pour aider l'esprit timide et révérencieux ? ; elle se substituait naturellement et de droit à celle de l’auteur. Si l'écrivain était « homme d'esprit », il laissait faire sa mémoire, sur les défaillances de laquelle

seeke to fashion, as well their speache and gesturing, as their witte or enditing. The whiche when we earnestlie minde to do, we can not but in time appere somwhat like them... it can not be but that thei, whiche wittyngly and willyngly, trauaile to counterfecte other, muste needes take some colour of theim, and bee like vnto theim, in some one thing or other, accordyng to the Prouerbe, by companiyng with the wise, a man shall learne wisedome » (Wilson, Arte of Rhetorique, fo 3).

1. Erasmi Roterodami Adagiorum Chiliades tres, ac centuriae fere totidem. Les livres nizoliens, composés à l’imitation du Thesaurus Ciceronianus de Marius Nizolius, étaient très à la mode, trop à la mode, au gré de Sidney (Apologie for Poetrie, 57). Cf. Ascham, Schoolmaster (Works, IV, 201). L’imitation tournait parfois à la servilité inintelligente; William Bellenden avait écrit les deuxième et troisième parties de son De Statu à l’aide de phrases de Cicéron habilement juxtaposées! (Dictionary of National Biography, IV, 189).

2. Les anciens étaient les « patrons » de toute idée (le mot est de Lodge, Defence of Poetry, etc., 8) de la même façon que les grands seigneurs étaient les protecteurs temporels des écrivains. On n'osait pas écrire sur un sujet, ou adopter une manière littéraire, si l’on ne pouvait s'appuyer sur quelque précédent latin ou grec. L’auteur anonyme de Beware ihe Cat ne veut pas que l’on fasse parler les animaux, car cela, dit-il, ne se trouve chez aucun auteur — entendez aucun auteur antique. Des gens de goût, comme Sidney, faisaient violence à leurs préférences et hésitaient à admettre les archaïsmes de Spenser, parce que « ni Théocrite, ni Virgile n’en ont fait usage » dans leurs pastorales (Apologie for Poetrie, 51). Par contre, un ancien a-t-il montré la voie? Cela suffit pour justifier toutes les entreprises. Salluste ayant dit que « l'homme ne doit pas passer la vie dans la paresse », l’auteur de The Instilucion of a Gentleman considère comme un devoir de prendre sa plume et d'écrire ; le même texte latin incita le galant auteur de la Defence of Women (1560) à entreprendre sa réhabilitation de la femme, etc.

il comptait pour modifier la forme de ses emprunts 1; si c'était un pur esclave, il se contentait de traduire. C'est surtout lorsqu'il s'agissait d'idées morales ou philosophiques que nul n'osait se départir des préceptes établis par les anciens. Montaigne lui-même ne savait pas exprimer les sentiments les plus intimes, son amitié pour La Boétie, par exemple, sans s’aider d’Aristote ou de Cicéron. En de pareils cas, l’imitation était non seulement admise, mais de règle?. Et celui qui eût voulu s'y soustraire pour revendiquer les droits de l'originalité eût été considéré par les gens sensés comme un présomptueux qui n'avait d'autre excuse que son ignorance à.

1. C’est ce qui fait la différence entre un homme comme Montaigne et un Lyly. Le premier imitait presque sans s'en apercevoir ; il était si pénétré des œuvres antiques qu'il s'était complètement assimilé la pensée étrangère ; et quand il écrivait, cette pensée avait été si bien transformée, par une mystérieuse élaboration, qu’elle était en quelque sorte devenue originale. C’est là le genre d'imitation que recommandait Ben Jonson dans ses Discoveries « The third requisite in our poet, or maker, is imitation, to be able to convert the substance or riches of another poet to his own use. To make choice of -one excellent man above the rest, and so to follow him till he grow very he, or so like him, as the copy may be mistaken for the principal. Not as a creature that swallows what it takes in crude, raw, or indigested ; but that feeds with an appetite, and hath a stomach to concoct, divide, and turn all into nourishment. Not to imitate servilely, as Horace saith, and catch at vices for virtue ; but to draw forth out of the best and choicest flowers, with the bee, and turn all into honey, work it into one relish and savour » (Works, III, 420-491). Lyly est un démarqueur conscient ; il pille, il n’assimile guère ses matériaux.

z. Les ouvrages traitant de l’imitation sont innombrables au XVIe siècle. Parmi les principaux on peut citer : Sturmius (De Imitatione Oratorid) ; Bartholomæus Riccius Lugensis (De Imitatione Libri tres); Pic de la Mirandole (Ad Petlrum Bembum De Imitatione Libellus) et la réponse de Bembo à Pic de la Mirandole (Petrus Bembus Ioanni Francisco Pico); Wilson (Art of Rhetorique); Ascham (Schoolmaster), etc., etc. D'ailleurs, ces partisans de l’imitation prêchaient d'exemple dans les livres où ils la codifiaient; car, dans leurs règles, ils imitaient Cicéron (De Oratore ; De Genere Dicendi Attico et Asiatico) et Quintilien (De Institutione Orat.). L’éloge de l’imitation le plus remarquable se trouve dans la lettre de Pétrarque à Boccace (Lettres Familières, xxiii, 19. Traduction Develay, p. 42 et sqq.).

3. « Some ignorant, unlearned, and idle student ; or some busy looker upon this little poor book, that hath neither will to do good himself, nor skill to judge right of others, but can lustily contemn, by pride and ignorance, all painful diligence and right order in study; will perchance say, that I am

Lyly, lorsqu'il se livrait à son travail de marqueterie, ne faisait donc que se plier aux impérieuses habitudes de son époque. Il pouvait sans honte avouer ses emprunts et il l’a fait. Lorsqu'il déposa son Anatomy of Wit à la Slationers’ Company, il qualifia son œuvre de « compilation », et dans la préface de son Euphues and his England, il a reconnu qu'il « glanait derrière le char des autres », et qu'il appartenait au groupe de ces poètes que les peintres ont représentés venant lapper dans l'écuelle d'Homère 1. Naturellement pas un de ses contemporains n'a songé à le lui reprocher. Harvey lui-même, malgré la fureur dont il était transporté contre l’auteur de Pappe with an Halchel?, trouvait qu Euphues était un pretly fellow lorsqu'il « couvait les œufs pondus par ses aînés 3 ». Je ne suis pas sûr que la souple habileté avec laquelle Lyly a su démarquer les grandes œuvres de l'antiquité n'ait pas été jadis un de ses plus beaux titres de gloire.

Mais nous ne brûülons plus d'enthousiasme pour les anciens, et au culte de l’imitaiion nous avons substitué l'idolâtrie de l'originalité. C'est pourquoi cette partie

too precise ; too curious in marking and piddling thus about the Imitation of others; and that the old and worthy authors did never busy their heads and wits, in following so precisely either the matter, what other men wrote, or else the manner, how other men wrote. They will say, it were a plain slavery, and injury too, to shackle and tie a good wit, and hinder the course of a man’s good nature with such bonds of servitude in following others. Except such men think themselves wiser than Cicero for teaching of eloquence, they must be content to turn a new leaf » (Ascham, Schoolmaster, Bk. ii. Works, IV, 216-217).

1. « If I seeme to gleane after an others Cart, for a few eares of corne, or of the Taylors shreds to make me a lyuery, I will not deny, but that I am one of those Poets, which the painters faine to come vnto Homers bason, there to lap vp, that he doth cast vp » (Works, II, 5).

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