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Ce principe, il l'a appliqué jusque dans ses conséquences extrêmes. Prêchant en quelque sorte l'impassibilité du conteur devant sa matière, il ne s’est pas reconnu le droit de rien changer au portrait de son héros. « Dans toute œuvre parfaite », a-t-il dit en un style chargé d'expressions scientifiques { que ne désavouerait pas un écrivain de nos jours, « il faut représenter les défauts aussi bien que le visage... J'espère ne pas encourir le déplaisir des sages pour ce que, dans ce discours d'Euphues, j'ai touché aussi bien les vanités de son amour que les vertus de sa vie... Car de même qu’un peintre, dessinant un homme dans tous ses détails, donne à chaque partie ses justes proportions, de même celui qui analyse les qualités de l'esprit devrait montrer chaque humeur dans sa nature, comme l'autre chaque partie avec sa couleur. Le chirurgien qui fait une anatomie met à nu aussi bien les muscles du talon que les veines du cœur. Si donc à première vue Euphues paraît trop léger pour être lu par les sages ou trop frivole pour être pris en considération par les savants, il ne le faut pas imputer à la perversité de l’auteur, mais aux nécessités de l’histoire ? ». Trois cents ans plus tard, Lylv se fût, à n'en pas douter, rangé parmi les disciples de l'école réaliste. Il n'a pas entrevu — est-il besoin de le dire ? — tout ce qu'un pareil manifeste contenait de nouveautés et de progrès en puissance. Néanmoins, en s’im-
1. Le ‘tre, Anatomy of Wit, est lui-même significatif de la méthode.
2. « In all perfect workes aswell the fault as the face is to be showen.… I hope I shal not incur the displeasure of the wise, in that in the discourse of Euphues I haue aswel touched the vanities of his loue, as the vertues of his lyfe.. For as euery Paynter that shadoweth à man in all parts, giueth euery peece his iust proporcion, so he that disciphereth the qualities of the mynde, ought aswell to shew euery humor in his kinde, as the other doth euery part in his colour. The Surgion that maketh the Anatomy sheweth aswel the muscles in the heele, as the vaines of the hart. If then the first sight of Euphues, shal seeme to light to be read of the wise, or to foolish to
be regarded of the learned, they ought not to impute it to the iniquitie of the author, but to the necessitie of the history » (Works, I, 179-180).
posant cette méthode sévère, il s’est, du premier coup, affranchi des préjugés qui, jusqu’au XVIIF siècle, vicieront l'atmosphère du roman. Notamment, il ne s’est pas cru obligé de transformer en princes ou en princesses héroïques les modestes acteurs de l'aventure de Brackley. Don Ferardo et sa fille, Euphues et Philautus ont gardé dans le récit la condition qui était la leur dans la réalité; ils appar-tiennent à cette classe moyenne des simples gentlemen qui, à l’époque, était à mi-chemin entre les marchands et la noblesse titrée, classe qui correspondrait peut-être à ce que nous appellerions aujourd’hui la riche bourgeoisie.
C'est bien là le milieu social qu’exploiteront largement et de préférence les novcelists anglais. Mais Lyly a fait mieux que revendiquer pour ce milieu le droit à l'existence en littérature; il a essayé d'en donner quelques descriptions. Il a indiqué les incidents de la vie de salon — visites, soupers, jeux — au cours desquels les personnages avaient noué leurs intrigues; il a rapporté les conversations qui s'étaient tenues dans ces réunions; il a même reproduit une de ces discussions sur des points de scolastique amoureuse dont la mode, venue des académies italiennes, semble à ce moment-là avoir sévi sur toute l'Europe ?. Assurément, ces peintures sont gauches et imparfaites ; elles atteignent tout au plus à la valeur d’une esquisse presque effacée. Mais l'intention est à retenir. Et si l’on se rappelle que, par derrière ces pâles représentations de la société de son temps, l’auteur faisait la satire des habitudes italianisées de ses contemporains, ce n’est pas exagérer que de voir dans ces essais maladroits une ébauche de roman de mœurs.
1. Voir, notamment, le dîner chez Philautus (Works, I, 199); la visite des deux jeunes gens à Lucilla et le souper qui suivit (I, 200); la seconde visite d’Euphues et de Philautus à Lucilla (I, 215).