‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 132 sur 321 · Works, II · texte numérisé non relu

Works, II

Pour qu'elle accepte le passé avec une pareille indulgence, il faut que cette toute jeune fille ait déjà les idées d'une femme mürie par la vie. C’est un joli pastel, un peu flou dans l’ensemble, plein de finesse dans le détail.

Mais la figure à la fois la plus originale et la plus nette est celle de Lady Flavia. Matrone respectable, pourtant en deçà de la vieillesse, elle est la seule qui ne soit pas amoureuse. Elle affirme même de bonne foi, qu'ayant quitté l’âge d'aimer, elle est pleine d’indifférence pour la passion t. Ce qui est sans doute vrai. Mais il ne lui déplaît pas de parler d'amour, ainsi qu'en pourrait témoigner le soldat Martius qui, pour lui tenir tête, est obligé de faire appel à de très vieux souvenirs ?. En réalité, c'est une de ces femmes qui ont le cœur éternellement jeune et toujours vibrant. Et n'ayant plus où dépenser cette tendresse, elle lui donne cours en favorisant les amours des autres. Elle est la providence de ceux qui tombent sous sa complaisante protection. Rien n'échappe à ses yeux malins des petits manèges par lesquels les hardis ou les timides essaient de faire avancer leur cour. Sans en avoir l'air, elle facilite les accords, au besoin les provoque. Elle rectifie avec son expérience clairvoyante les erreurs que les amants commettent dans leur choix. Elle n’a qu'un défaut : elle ne sait pas résister au plaisir de poursuivre de ses taquineries ceux-là mêmes qu'elle a rapprochés #. Souvent, au milieu

1. « Loue in mee », dit-elle, « hath neither power to commaunde, nor perswasion to entreate » (II, 170).

2. Works, II, 170. Martius est un vieux soldat, pour qui les choses d'amour ne sont plus intéressantes. C’est avec lui cependant que Lady Flavia discute sur le sujet suivant : « Vaut-il mieux que les femmes fréquentent les endroits où se trouvent des hommes ou vaut-il mieux que ce soient les hommes qui aient accès auprès des femmes, chose intolérable, puisqu'il n’y a rien de plus pernicieux que l’amour et que l’amour est le plus souvent engendré par le regard ». Martius se prête à la fantaisie de son hôtesse et donne, assez gauchement, son opinion sur ce point de scolastique amoureuse.

3. C’est elle qui pousse Philautus à remarquer Frances (II, 137).

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de leurs tendres entreliens, elle lance quelque gênante allusion, ou les trouble par quelque espiègle remarque qui atre sur eux l'attention de la compagnie. Mais on ne saurait lui en vouloir, car elle est le boute-en-train de toute cette Jeunesse amoureuse qu'elle met à l'aise par sa belle humeur. C’est une jolie figure de femme qui se laisse vieillir sans aigreur, et conserve dans sa franche gaieté le pouvoir d'aimer la jeunesse sans éprouver le ressentiment de n'être plus jeune.

Ces personnages, on le voit, sont loin d'être simples. Mais 1ls ont en plus une qualité que nous n'avions pas eu encore l'occasion de relever : ils sont, jusqu’à un certain point, vivants. C'est là, peut-être, le plus grand des progrès réalisés par l’auteur. À tout prendre, Fidus, Iffida sont psychologiquement aussi vrais et aussi complexes que Philautus, Camilla, etc. ; mais il leur manque d’avoir été animés. Pendant que leur caractère se manifeste, euxmêmes restent figés; ils ressemblent à une statue de pierre sur le visage de laquelle passeraient des émotions. Les personnages qui figurent dans l’histoire de Philautus sont, eux, descendus de leur socle, et, à notre surprise, 1ls marchent. Ils font seulement des pas d'enfant, mais enfin ils marchent. Car Lyly a maintenant compris que l’homme n'est pas seulement un composé de sentiments et de passions; qu'à côté de la vie intérieure, il y a une seconde vie, en quelque sorte extérieure, indépendante de la première, faite d’attitudes, de manières, d’habitudes. Or, cet aspect purement physique d’un personnage est, pour le conteur, d'un secours inappréciable; car 1l situe une âme et, parce qu'il s'adresse directement à l'imagination au travers des sens, il est un merveilleux provocateur d'illusion. Sous l'influence de cette découverte, Lyly examine ses personnages avec plus de curiosité; 1l note avec minutie, avec

prolixité même, tous les gestes ou mouvements quil surprend. Voici, par exemple, des invités qui se rendent à un diner. Au lieu de les laisser passer en une phrase brève, comme il l’eût fait dans l’Analomy of Wit, et même dans l'histoire de Fidus, l’auteur ne consacre pas moins de deux pages à la description de leur entrée :

« Euphues et Philautus étant de nouveau mandés à la maison de Lady Flavia, arrivèrent bientôt et là 1ls trouvèrent l'honorable Surius, Camilla, Mistress Frances, et beaucoup d’autres gentilshommes et gentilstemmes.

Dès leur entrée, rendant leurs devoirs, ils saluèrent toute la compagnie; et on leur souhaita la bienvenue.

Lady Flavia les accueillit tous deux avec de grandes marques d'amitié; elle remercia Philautus de sa dernière visite, et lui dit : « Réjouissez-vous, monsieur ; à cette époque de l’année une violette vaut mieux qu'une roset! » Puis elle se leva et s’éloigna, laissant Philautus tout rêveur à ces paroles, lui qui auparavant était tout perplexe devant les regards de Camilla. Camilla s’avança vers Euphues et lui parla en ::es termes : «Je regrette, Euphues, que nous n'ayons pas répandu du jonc frais ?, attendu que vous nous êtes devenu tout à fait étranger. Vous m'obligez presque à avoir de vous une opinion qu'habituellement je n'ai de personne, à savoir que, ou bien vous vous êtes considéré comme trop bon, ou bien vous avez jugé notre chère trop mauvaise. D'autre raison à votre absence, je n'en puis imaginer. À moins que nous voyant oisifs, vous n'ayez cherché à vous bien employer. Mais je vous en prie,

1. Ceci est une allusion espiègle à une scène précédente où Lady Flavia, voyant Camilla refuser une rose offerte par Philautus, avait dit au jeune homme : « While you tarrie in Englande my neece [Frances] shal be your Violet » (II, 137).

2. On avait l'habitude, pour honorer un étranger, de renouveler les joncs qui couvraient le sol des demeures élizabethaines.

à l'avenir, soyez plus hardi, et ce qui vous a paru mal sera corrigé. Car nous aurons des cailles pour améliorer votre table et des questions! pour aiguiser votre esprit. Ainsi vous ne trouverez à redire n1 à la grossièreté de votre nourriture ni à la facilité de vos exercices. Quant à votre camarade et ami Philautus, nous lui avons obligation, car il nous visitait quelquefois, mais il mangeait rarement avec nous; ce qui nous a donné à penser qu'il préférait notre compagnie à notre table ».

Euphues, en homme qui avait de l'usage, répondit comme suit :

« Belle dame, il serait malséant de répandre du jonc frais pour la venue de celui dont la compagnie ne vaut pas un fétu, ou de tenir pour étranger celui dont la hardiesse a paru étrange à tous ceux qui le savaient être étranger.

Le peu de pouvoir que J'ai en moi de m'acquitter, comparé à la bonne chère que l’on m'a fait faire, a peutêtre causé mon abstention ; et ceci est juste l'opposé de votre conjecture. Je n'ai pas non plus été tellement occupé par de graves affaires, que je ne les aie considérées comme du temps perdu en comparaison de la récréation que J'ai toujours trouvée en votre compagnie; ceci me fait penser que votre dernière objection avait plutôt pour but de me convaincre d'inconstance que de révéler une vérité. En ce qui touche les cailles que vous me promettez, je puis me contenter de bœuf ; pour ce qui est des questions, elles devront être faciles, sans quoi je n'y répondrai pas. Car mon esprit révélera avec quelle grossière nourriture j'ai été élevé, si bien que, conférant mes inhabiles réponses et mon peu de naissance, vous estimerez qu'une chère médiocre me suffira, et que des questions raisonnables me

1. C'est-à-dire une discussion, dans le genre de celle que Lyly a reproduite quelques pages plus loin (Works, II, 163-183). Cf. plus haut, page 60, note 3.

mettront en défaut; en sorte que je ne trouverai ni faute à mon repas, ni faveur pour mes raisons. Assurément Philautus prend autant de plaisir à une agréable compagnie qu'à des mets délicats. Mais il répondra pour lui-même ». Sur quoi Philautus dit :

« Vraiment Camilla, là où je me vois bienvenu, j'aime être hardi, et quand mon estomac est satisfait, je n’ai cure de la table; ainsi j'espère que vous ne me blâmerez pas si je suis venu souvent et si j'ai peu mangé ». — « Je ne vous blâme pas, par ma foii », dit Camilla, « vous vous méprenez; car plus souvent vous viendrez et mieux vous serez accueilh ; et moins vous mangerez, plus il y aura d’économie 1 ».

1. « Euphues and Philautus being nowe againe sent for to the Lady Flauia hir house, they came presently, where they founde the worthy Gentleman Surius, Camilla, Mistres Frauncis, with many other Gentlemen and Gentlewomen.

At their first entrance doing their duetie, they saluted all the companie, and were welcommed.

The Lady Flauia entertayned them both very louingly, thanking Philautus for his last company, saying be merry Gentleman, at this time of the yeare a Violette is better then a Rose, and so shee arose and went hir way, leauing Philautus in a muse at hir wordes, who before was in a maze at Camillas lookes. Camilla came to Euphues in this manner.

I am sory Euphues that we haue no greene Rushes, considering you haue beene so great a straunger, you make me almost to thinke that of you which commonly I am not accustomed to iudge of any, that either you thought your selfe too good, or our cheer2 too badde, other cause of absence I cannot imagine, vnlesse seing vs very idle, you sought meanes to be well imployed, but I pray you hereaîfter be bolde, and those thinges which were amisse shall be redressed, for we will haue Quailes to amende your commons, and some questions to sharpen your wittes, so that you shall neither finde faulte with your dyot for the grosenesse, nor with your exercise for the easinesse. As for your fellowe and friende Philautus we are bounde to him, for he would oftentimes see vs, but seldome eate wt vs, which made vs thinke that he cared more for our company, then our meat.

Euphues as one that knewe his good, aunswered hir in this wise.

Fayre Ladye, it Were vnseemely to strewe grene rushes for his comming, whose companie is not worth a strawe, or to accompt him a straunger whose boldenesse hath bin straunge to all those that knew him to be a straunger.

The smal abilitie in me to requite, compared wt the great cheere I receiued, might happlie make me refraine which is contrary to your coniecture Neither was I euer so busied in any weightie affaires, whiche I accompted not as lost time in respect of the exercise I alwayes founde in your company,

Quand l’auteur a ainsi décrit l’arrivée de ses personnages, et leur façon de s’aborder, il passe aux présentaüons et, enfin, il les met en place pour le souper :

«€ Camulla insista auprès de Surius pour qu'il fit la connaissance d'Euphues. Il se rendit très volontiers à cette requête et pria Euphues, pour les bons rapports qu'il avait ouis sur son compte, de vouloir bien en user aussi librement avec lui qu'avec quiconque d'Angleterre. Euphues, rendant humblement ses devoirs, promit aussi, à l’occasion, d'en faire l'épreuve. Mais l'heure du souper s’avançait; on mit la table et l'on apporta les mets. Lady Flavia plaça Surius vis-à-vis de Camilla et Philautus à côté de Mistress Frances: elle prit ensuite Euphues et les autres, et les disposa dans l'ordre qu'elle jugea préférable t ».

L'on estimera sans doute que les actes rapportés par Lyly n'ont qu'un intérêt médiocre. Et en effet, l’auteur s’est contenté d'évoquer des gestes qui ne sortent pas du cercle

whiche maketh me thinke that your latter obiection proceeded rather to conuince mee for a treuant, then to manyfest a trueth.

As for the Quailes you promise me, I can be content with beefe, and for the questions they must be easie, els shall I not answere them, for my wit will shew with what grosse diot I haue beene brought vp, so that conferring my rude replyes with my base birth, you will thinke that meane cheare will serue me, and resonable questions deceiue me, so that I shall neither finde fault for my repast, nor fauour for my reasons. Philautus in deede taketh as much delight in good companie as in good cates, who shall answere for him-selfe, with that Philautus saide.

Truely Camilla where I thinke my selfe welcome I loue to bee bolde, and when my stomake is filled I care for no meat, so that I hope you will not blame if I came often and eate little. <

I doe not blame you by my faith quoth Camilla, you mistake mee, for the oftener you come the better welcome, and the lesse you eate, the more is saued » (Works, II, 161-162).

1. « Camilla earnestly desired Surius to be acquainted with Euphues, who very willingly accomplished hir request, desiring Euphues for the good report he had harde of him, that he woulde be as bolde with him, as with any one in Englande, Euphues humbly shewing his duetie, promised also as occasion should serue, to trye him.

It now grew toward Supper time, when the table being couered, and the meate serued in, Ladye Flauia placed Surius ouer against Camilla and Philautus next Mistres Frauncis, she tooke Euphues and the rest, & placed them in such order, as she thought best » (Works, II, 162).

restreint de la vie la plus ordinaire : sourires et révérences cérémonieuses d’un visiteur ; accueil affable et empressé d'une maîtresse de maison ; échanges de compliments ; mouvements d'invités dans leurs efforts pour se rapprocher ou faire connaissance. Mais la banalité de ces notations a eu son bon côté. À force de montrer ses personnages dans les moindres attitudes de leur existence quotidienne, Lyly s’est trouvé peindre à petits coups le milieu où ils se mouvaient. Ce qui n'était qu'une ébauche dans l’Anatomy oj Wit et dans l'histoire de Fidus est maintenant un tableau assez détaillé. On y voit, en effet, présentés dans leur importance démesurée toutes les monotones occupations qui constituent les minuscules incidents de la vie de salon : les visites, les bals, les invitations, les réceptions, les dîners, les présentations. On y rencontre aussi tout ce qui fait le charme vain des réunions mondaines : les intrigues amoureuses, les chuchotements des gens qui s'accordent, les accès de jalousie de ceux que l'on repousse, ou de curiosité de ceux qui surprennent un manège t, la contrainte des amants et leurs ruses pour continuer en public, par sous-entendus, leurs entretiens secrets, l'air indulgent et amusé des vieillards, les taquineries des sages qui ont le cœur libre de passions, les propos sur les absents ?, et enfin, et surtout, ce besoin obsédant de courir après l'esprit, qui semble avoir toujours été et sera sans doute toujours le presque unique dérivatif au désœuvrement de ceux qui vivent cette vie. Assurément, il serait téméraire d'affirmer que ce tableau est exact; mais ce qu'il a de permanent nous

1. Voir le joli trait de curiosité des amies de Camilla, lorsqu'elles la voient lisant avec Philautus un passage de Pétrarque (II, 129).

2. Voir, par exemple, II, 137. « When he [Philautus] was gone there fell much talke of him between the Gentlewomen, one commending his wit, an other his personage, some his fauour, all his good conditions inso much that the Ladie Flauia bound it with an othe, that she thought him both wise and honest ».

donne le droit de supposer que Lyly n'a pas dû s'éloigner beaucoup de la réalité.

Ainsi se sont atténués, au point de disparaître presque, les défauts que nous avions relevés dans l’Anatomy of Wil. De progrès en progrès, Lyly est parvenu à concevoir une intrigue capable d'intéresser, à dessiner des personnages assez vivants et à évoquer en une image assez nette la société anglaise de l’époque. Cette fois, il serait difficile de lui refuser le titre de novelist. La fin de l’'Euphues and his England est un véritable roman de mœurs. Un roman encore imparfait, sans doute ; mais l'historien de la littérature n'en constate pas moins avec intérêt que la formule du genre a été intégralement appliquée. On pourra à l'avenir faire preuve d'une connaissance plus intime du cœur humain; entasser incidents sur incidents; buriner des dessins plus complets et plus poussés d'une cour, d’une caste, ou brosser largement le tableau d’une ville, d’une nation ; en réalité, on n'ajoutera aucun élément essentiel aux caractéristiques que nous avons pu découvrir dans l'histoire de Philautus à Londres.

Avant de terminer, 1l est pourtant nécessaire de faire une constatation qui va diminuer sensiblement le mérite de Lyly. Ce petit roman de mœurs, dont nous avons salué la naissance avec tant de Joie, ne constitue qu'une partie de l'Euphues and his Engiand. Si l’on considère le livre dans son entier — et c'est ainsi qu'il faut faire pour en avoir une juste impression -—— l’on est obligé de convenir que rarement on vit œuvre plus informe. Avec ses trois histoires si différentes de ton, de genre et de valeur, l’Euphues and his England offre l'aspect de ces édifices hétéroclites et sans harmonie où de multiples additions ont confondu tous les styles. Encore faut-il ajouter que ces trois histoires sont autant de hors-d'œuvre; elles sont encastrées dans une

quatrième (dont je n'ai pas parlé, car elle est insignifiante comme développement), narrant le voyage d'Euphues et sa visite à Londres 1. Or, cette partie, sacrifiée au point d'être réduite à quelques pages distribuées au commencement et à la fin ?, est précisément celle qui, d’après le titre, devrait former le sujet même que l’auteur a prétendu traiter $. En sorte que nous avons un exemple peu banal d’un livre où les digressions sont tout et où le sujet n'est rien. C'est là le gros défaut de l'Euphues and his England, et qui rend cette œuvre à jamais illisible. Le lecteur est sans cesse dérouté par ce perpétuel déplacement de l'intérêt, et trouve tout excepté ce qu'il attend : rebuté, il n’achève pas, négligeant ainsi ce qu'il y a de meilleur 4. De là vient que la tentative de Lyly pour dégager du bloc de la fiction en prose le roman de la vie moderne aura été faite en pure perte. Seuls des spécialistes peuvent avoir un esprit assez patient et assez curieux pour aller rechercher dans ce fouillis la matière précieuse que l’auteur y a enfouie. C’est généralement un public moins restreint qui consacre les chefsd'œuvre.

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