Endimion, acte II, scène ii
5. Camilla dit de Suavia : « Her toung is so nimble it will neuer lye still » (Midas, III, iii, 77-78). Ceci pourrait s'appliquer avec autant de justice à chacune des dames d'honneur.
la gaieté, ont en partie dissipé l'atmosphère floue et irréelle où languissait l’action.
Les sentiments. L'amour.
Le plaisir d'avoir rencontré ces personnages ne doit pourtant pas nous faire oublier qu'ils tiennent seulement des rôles secondaires et épisodiques. N'’étant pas directement engagés dans l'intrigue, vagabondant librement et sans raison d’être bien précise, ils ne s'imposent pas au spectateur; leur troupe, quelque bruyante qu’elle soit, quelques efforts qu'elle fasse pour attirer l'attention, ne parvient pas à détruire l’impression de terne effacement qui se dégage des personnages principaux et qui, en fin de compte, domine toute pièce lylienne. Cette impression est d'autant plus forte qu'aucun intérêt humain ne vient masquer cette triomphante insignifiance des caractères. Il serait vain de chercher dans Lyly la peinture des multiples mouvements de l’âme qui forment l'écheveau embrouillé des passions. Ce n'est que par hasard, et d’une manière toute fugitive, dans de petits bouts de scènes, que l’on perçoit parfois un écho de sentiments comme l’avarice, la colère?, la violence 8, l'amour paternel#. Le monde où se meuvent les personnages lyliens est un pays à l'air raréfié, où le cœur semble battre moins vite et moins fort.
. Voir les pères riches dans Mother Bombie.
. Voir Tellus (Endimion).
. Voir Erisichton (Loves Metamorphosis).
. Voir Tyterus et Melebeus (Gallathea).
Même l'amour, qui pourtant forme le sujet de toutes les comédies et en accapare à son profit le peu d'intrigue, est dépouillé de tout ce qui pourrait lui donner quelque profondeur, car il ne s'exprime pas d’une façon complète et claire. Il semble que sur tous les personnages d’amoureux pèse une sorte de contrainte, comme une fausse pudeur de laisser voir leurs sentiments. Ils se raidissent contre la tendresse, ils la refoulent sous des protestations d'indifiérence. Jamais on ne voit deux amants s’abandonner aux douceurs d’un amour partagé : ou bien ils trouvent dans une impossibilité entrevue un prétexte subtil pour étouffer leur passion en son germe, ou bien ils mettent d'euxmêmes des obstacles à son expression en la dissimulant sous des rebuffades agressives ?. N’avoir pas l'air de céder à un sentiment qu'ils déclarent être un fardeau. telle est leur règle de conduite. Même après la défaite, ils conservent des airs d'indépendance et de résistance. Ils restent toujours sur un qui-vive railleur qui glace toute libre expansion de leurs désirs. Campaspe, par exemple, a déjà dit « oui » en son cœur; mais ce mot d'accord, elle ne le prononcera pas. Aux ruses de son amant, qui veut l’amener à reddition, elle oppose la plus exaspérante des tactiques, celle qui consiste à feindre de ne pas comprendre et à tourner en plaisanterie les choses les plus sérieuses :
« Apelle. Non, madame, peindre Vénus serait un plaisir, mais ombrer le doux visage de Campaspe c’est le ciel !
Campaspe. Si votre langue était faite de la même chair que votre cœur, vos paroles seraient telles que vos pensées. Mais la louange est parmi vous chose si commune que bien
1. Gallathea et Phillida, par exemple, éprouvent comme une amère volupté à prévoir l'impossibilité de leur amour.
2. JI1 faut, d’ailleurs, remarquer que cette attitude est due à l'influence du pétrarquisme (Cf., plus haut, page 395).
des fois vous déclarez belles celles que vous savez être noires f.
Apel. Que pourraient donc faire les hommes pour qu'on les croie ?
Camp. Aiguiser leur langue sur leur cœur.
Apel. C'est ce qu'ils font et ils disent ce qu'ils pensent.
Camp. Plûüt au ciel qu'ils le fissent !
Apel. Plût au ciel qu'ils ne le fissent pas!
Camp. Eh quoi! voulez-vous qu'ils dissimulent ?
Apel. Pas en amour, mais leur amour. Mais me permettrez-vous de vous poser une question, sans vous offenser ?
Camp. Oui, mais à la condition que vous répondrez à une autre queslion sans vous excuser.
Apel. Qui aimez-vous le mieux au monde ?
Camp. Le dernier qui m'a faite en ce monde.
Apel. C'est un dieu.
Camp. J'eusse cru que c'était un homme. Mais qui honorez-vous par-dessus tout, Apelle ?
Apel. La chose qui vous ressemble le plus, Campaspe.
Camp. Mon portrait ?
Apel. Je n'ose porter mes désirs sur votre personne ? ».
1. « Belles » et « noires » font antithèse, car, à l'époque, seules étaient belles les femmes qui avaient des cheveux blonds et un visage pâle. « J’en ay veu », dit Montaigne, « engloutir du sable, de la cendre, et se travailler à poinct nommé de ruyner leur estomach, pour acquerir les pasles couleurs » (Essais, Liv. I, ch. xl).
9. « Apel. No Madame, to painte Venus was a pleasure, but to shadowe the sweete face of Campaspe it is a heauen !
Camp. If your tongue were made of the same flesh that your heart is, your wordes would bee as your thoughtes are : but such à common thing it is amongst you to commend, that oftentimes for fashion sake you cal them beautifull, whom you know black.
Apel. What might men doe to be beleeued ?
Camp. Whet their tongues on their heartes.
Apel. So they doe, and speake as they thinke
Camp. I would they did!
Encore respirons-nous ici une certaine atmosphère d'émotion. Si Campaspe ne fait pas l’aveu demandé et par son attitude semble démentir les sentiments réels qu'elle éprouve, du moins sous ce marivaudage, — car c'est à notre Marivaux que de pareilles scènes font songer, — on sent un pelit tressaillement de faiblesse qui rend le personnage quelque peu humain. Mais que dire de l’entrevue entre Sapho et Phaon? Sont-ce de véritables amants ces gens qui, en une occasion décisive, ne irouvent pour se déclarer leur amour qu'une rebondissante cascade de jeux de mots? Sapho a envoyé chercher Phaon sous prétexte de lui demander des simples pour le mal dont elle souffre. Après une série d'équivoques où les deux amants s'amusent à retenir l’aveu qu'ils voudraient faire, 1ls finissent par une confession réciproque. Mais c’est par le moyen de deux termes homonymes, « yew » el « you », que s'exprime celte étrange déclaration. Ici, il faut citer en anglais, car une traduction ne saurait conserver la bizarre préciosité de la scène : |
« Sapho. Phao, you may make me sleepe, if you will ! Phao. If I can, I must, if you will!
Sapho. What hearbes haue you brought Phao?
Apel. I would they did not!
Camp. Why, would you haue them dissemble ?
Apel. Not in loue, but their love. But wil you giue me leaue to aske you a question without offence ?
Camp. So that you wil aunswere me an other without excuse.
Apel. Whom do you loue best in the world ?
Cam». He that made me last in the world.
Apel. That was à God.
Camp. I had thought it had beene a man. But whome do you honour most, Apelles ?
Apel. The thing that is lykest ycu, Campaspe.
Camp. My picture ?
Apel. I dare not venture vpon your person » (Acte IV, scène ii). J'aurais pu citer tout aussi bien les scènes i et iii de l’acte III.
Phao. Such as will make you sleepe Madame, though they cannot make me slumber.
Sapho. Why, how can you cure me, when you cannot remedy your selle ?
Phao. Yes Madame, the causes are contrary. For it is onely a drinesse in your braines, that keepeth you from rest; but —
Sapho. But what? .
Phao. Nothing, but mine is not so.
Sapho. Nay, then I despaire of helpe, if our disease bee not all one.
Phao. 1 would our diseases were all one.
Sapho. It goes hard with the pacient, when the Phisition is desperate. |
Phao. Yet Medæa made the euerwaking Dragon to snorte, when shee poore soule could not winke.
Sapho. Medæa was in loue, & nothing could cause her rest but Iason.
Phao. Indeede I know no hearb to make louers sleepe but Heartes ease, which beecause it groweth so high, I cannot reach : for —
Sapho. For whom ?
Phao. For such as loue.
Sapho. It groweth very low, and I can never stoope to it, that —
Phao. That what?
Sapho. That I may gather it : but why doe you sigh so, Phao ?
Phao. It is mine vse Madame.
Sapho. It will doe you harme, and mee too : for [ neuer heare one sighe, but I must sigh't also.
Phao. It were best then that your Ladyship giue mee leaue to be gone : for I can but sigh.
Sapho. Nay stay : for now I beginne to sighe, I shall not leaue, though you be gone. But what do you thinke best for your sighing to take it away ?
Phao. Yew Madame.
Sapho. Mee ?
Phao. No Madame, yewe of the tree.
Sapho. Then will I loue yewe the better. And indeede I think it would make mee sleepe too, therfore all other simples set aside, I will simply vse onely yewe.
Phao. Doe Madame : for I think nothing in the world so good as yewe.
Sapho. Farewell for this time t ».
On a beau écouter, il est impossible de percevoir sous ces doubles sens savamment et froidement prolongés le moindre battement d’un cœur vraiment épris. L'amour qui est dépeint dans des scènes semblables est un pur passetemps, où seule la subtilité a part et non la sincérité du sentiment. C’est une ivresse de mots et dans cette ivresse la passion a été comme résorbée par l'irrésistible besoin de faire de l'esprit.
L'esprit, le dialoque et le comique.
C'est qu'en effet, dans une pièce lylienne, l'esprit ne perd jamais ses droits. Tout lui est asservi; aux yeux de l’auteur, il tient lieu de sentiments et de passions. Dans ce monde où les conditions matérielles de la vie ont été presque