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« Alex. Campaspe, je vais vous apprendre une nouvelle : Apelle est amoureux de vous.
Camp. Il plaît à Votre Majesté de le dire.
Alex. (à part). Héphestion, je veux l’éprouver, elle aussi. Campaspe, en considération des qualités que je sais être chez Apelle et de la vertu que je vois en vous, J'ai décidé que vous seriez l'un à l’autre. Qu'en dites-vous, Campaspe? Direz-vous : « Oui » ?.
Camp. Votre servante doit obéir, si vous lui donnez un ordre.
Alex. {à part). Ne pensez-vous pas, Héphestion, qu'elle voudrait bien qu'on lui donnât un ordre ?
Héphestion. Je ne lis pas les pensées, mais la malice me fait deviner.
Alexandre (feignant de renoncer à son idée). Je ne veux pas imposer un mariage, là où je ne puis forcer l'amour.
Camp. (vivement). Mais, Votre Majesté peut poser une question là où elle désire une alliance.
Alex. (à Héphestion). Croyez-moi, Héphestion, ces genslà sont d'accord et ils voudraient que Je sois à la fois prêtre et témoin. /A Apelle) Apelle, prenez Campaspe. Pourquoi ne bougez-vous pas? {A Campaspe]) Campaspe, prenez Apelle. Serait-ce non ? (Feignant la colère) Si vous avez honte l’un de l’autre, vous ne vous rapprocherez jamais avec mon consentement. Allons, ne dissimulez pas. Campaspe, aimez-vous Apelle ?
Camp. Pardon, mon Seigneur ; j'aime Apelle.
Alex. Apelle, il serait honteux qu'étant aimé si ouvertement par une vierge si belle, vous fussiez d'opinion contraire. Aimez-vous Campaspe ?
Apel. Je n'aime que Campaspe.
Alex. Deux tendres vermisseaux, Héphestion! Je m'apercois qu'Alexandre ne peut pas maîtriser les affections des
hommes, bien qu'il soumette leurs pays. L'amour tombe comme une rosée aussi bien sur le petit brin d'herbe que sur le cèdre élevé. Les étincelles ont leur chaleur, les fourmis leur fiel, les mouches leur bile. Allons, soyez l’un à l’autre. Je te la donne franchement, Apelle. Tu verras qu'Alexandre se joue de l'amour et tient les affections à la chaîne. Il se sert de l'imagination comme d’un bouffon pour s'en amuser, ou comme d’un ménestrel pour s’en divertir. Ce n’est pas un regard amoureux qui peut fixer une pensée frivole dans le cœur; non, non, c’est un jeu d'enfants, une occupation pour les tailleurs ou pour les savants; les uns, piquant leur aiguille dans la toile, n'ont pas d'autre sujet de réflexion, les autres, cueillant des idées dans les livres, n'ont guère autre chose à admirer. Allez, Apelle, prenez avec vous votre Campaspe ; Alexandre est rassasié de regarder ce dont tu es tout émerveillé.
Apelle. Je remercie Votre Majesté à genoux ; vous avez honoré Apelle.
Camp. Je vous remercie d'un cœur plein d'humilité; vous avez comblé Campaspe.
{Apelle et Campaspe sortent.)
Alex. Page, va avertir Clitus et Parmenio, ainsi que les autres seigneurs, d’avoir à se tenir prêts; que les trompettes sonnent, que les tambours battent ; Je vais partir pour la Perse. Eh bien ! Héphestion, Alexandre est-il capable de résister à l'amour comme il le veut ?
Heph. La conquête de Thèbes n'a pas été aussi honorable que la répression de ces pensées.
Alex. Il serait honteux qu'Alexandre voulût dominer le monde, s'il ne pouvait se dominer. Mais partons. Je vais voir si Je puis accorder mon cœur avec ma main mieux que Je ne l'ai fait avec mon œil. Et mon bon Héphestion, quand
le monde entier sera conquis et que tous les pays seront à toi et à moi, trouve-moi un autre monde à soumettre, ou, ma parole, je deviens amoureux t ».
1. « Alex. Campaspe, here is newes. Apelles is in loue with you.
Camp. It pleaseth your maiestie to say 50.
Atex. (aside). Hephestion, I wil trye her to. — Campaspe, for the good qualities I know in Apelles, and the vertue I see in you, I am determined you shal enioy one the other. How say you Campaspe, would you say I?
Cam». Your handmaid must obey, if you commaund.
Alex. (aside). Think you not, Hephestion, that she wold faine be commaunded ?
Hep. I am no thought catcher, but I gesse vnhappily.
Alex. (to Camp.). I will not enforce mariage, Where I cannot compel loue.
Camp. But your maiestie may moue a question, Where you be willing to haue a match.
Atex. Beleeue me, Hephestion, these parties are agreed, they would haue me both priest and witnesse. Apelles, take Campaspe : why moue ye not? Campaspe, take Apelles : wil it not be? If you be ashamed one of the other, by my consent you shal neuer come togeather. But dissemble not, Campaspe, do you loue Apelles ?
Camp. Pardon my Lord, I loue Apelles !
Alex. Apelles, it were a shame for you, being loued so openliy of $o faire a virgin, to say the contrary. Doe you loue Campaspe ?
Apel. Onely Campaspe !
Alex. Two louing wormes, Hephestion ! I perceiue Alexander cannot subdue the affections of men, though he conquer their countries. Loue falleth like dew aswel vpon the low grasse, as vpon the high Cæder. Sparkes haue their heate, Antes their gall, Flyes their splene. Well, enioy one an other, I giue her thee franckly, Apelles. Thou shalt see that Alexander maketh but a toye of loue, and leadeth affection in fetters; vsing fancy as a foole to make him sport, or a minstrell to make him mery. It is not the amorous glaunce of an eie can settle an idle thought in the heart; no, no, it is childrens game, a life for seamsters and scholers; the one pricking in cloutes haue nothing els to thinke on, the other picking fancies out of books, haue little els to meruaile at. Go Apelles, take with you your Campaspe, Alexander is cloied with looking on that which thou wondrest at.
Apel. Thankes to your maiestie on bended knee, you haue honoured Apelles.
Camp. Thankes with bowed heart, you haue blessed Campaspe.
Exeunt.
Alex. Page, goe warne Clitus and Parmenio and the other Lordes to be in a readines, let the trumpet sound, strike vp the drumme, and I will presently into Persia. How now Hephestion, is Alexander able to resiste loue as he list ?
Hep. The conquering of Thebes was not so honourable as the subdueing of these thoughts.
Alex. It were a shame Alexander should desire to commaund the world, if he could not commaund himselfe. But come, let vs go, I wil try whether I can better beare my hand with my hart, then I could with mine eie. And good Hephestion, when al the world is woone, and euery countrey is thine and mine, either find me out an other to subdue, or of my word 1 wil fall in loue » (Cumpaspe, acte V, scène iv, 103-155).
Sans doute, ce n’est pas là du théâtre puissant. On pourrait reprocher à Lyly de n'avoir pas senti ce qu'il y avait de grandeur dans ce geste du conquérant. On imagine Corneille traitant cette scène et, selon sa manière, haussant les sentiments d'Alexandre à l'héroïsme, perdant le personnage dans des hauteurs de noblesse et de sublime. Mais, s’il ne nous donne pas toute la mesure du protagoniste, le tableau de Lyly limite et définit si nettement les situations des personnages dans leurs rapports réciproques qu'il serait difficile de le modifier sans le gâter. Du ton uniformément discret dont a été voilée l’ardeur latente des sentiments, il se dégage une impression de sobriété et de mesure d'autant plus précieuse que ces qualités sont rares à l'époque, et cette modération peut plaire tout autant que l'emportement des gestes exaltés. Alexandre ne nous apparaît pas dans sa posture officielle et attendue de héros antique et surhumain ; 1l est bien près de prendre les allures d’un Alexandre dameret; mais à cette déchéance, il a gagné une qualité qui a bien sa valeur : l'élégance.
L'élégance se retrouve encore dans toutes les peintures que Lyly a faites de l'antiquité mythologique. Nul écrivain anglais n’a peut-être donné de ce monde fictif une image plus séduisante. Voici, entre autres, la scène où Cupidon prisonnier est condamné par Diane à défaire les lacs d'amour qu'il a noués. Le petit dieu paraît entouré des nymphes qui se vengent maintenant des tourments que, naguère, 1l leur fit endurer :
« Telusa. Allons, Cupidon, à l'ouvrage. D'abord vous allez défaire tous ces lacs d'amour, parce que vous les avez noués.
Cupidon. Si ce sont de vrais lacs d'amour, il est impossible de les délier; s'ils sont faux, je ne les ai jamais noués.
Eurota. Pas d'excuse, mais à l’œuvre.
Cup. Les lacs d'amour sont noués par les yeux el ne peuvent être défaits par les mains ; ils sont resserrés par les pensées et ne peuvent être relâchés par les doigts ; Diane n'avait-elle donc que des tâches impossibles à donner à Cupidon? {Elles le menacent.) Je vais me mettre à l'œuvre.
Ramia. Eh quoi ? vous resserrez les nœuds ?
Cup. Je n'y puis rien ; il me répugne de les relâcher.
Eur. Voyons. Maintenant voilà qu'il est impossible de défaire celui-ci.
Cup. C'est le vrai lacs d'amour d’un cœur de femme ; partant, 1l ne peut être défait.
Ram. Celui-là se resout de lui-même.
Cup. Il a été fait avec la pensée d’un homme, laquelle ne tient jamais.
Larissa. Vous avez bien défait celui-là.
Cup. Oui, car il n’avait jamais été bien noué.
Tel. Voyons les autres, car Diane ne veut pas vous laisser de repos. Ces deux lacs ont été joliment déliés.
Cup. C’est parce que je ne les ai jamais liés. L'un a été noué par Pluton, non par Cupidon, par l'argent et non par l'amour; l’autre par la force et non par la foi, par commandement et non par affection.
Ram. Pourquoi mettez-vous ce lacs de côté ?
Cup. Je le mets de côté pour la mort.
Tel. Pourquoi ?
Cup. Parce que le nœud a été noué par la foi et qu'il ne doit être dénoué que par la mort.
(Cupidon prend un autre lacs et sourit.)
Eur. Pourquoi riez-vous ?
Cup. Parce que c'est le plus beau et le plus faux, fait
avec le plus d’art et le moins de sincérité, avec les meilleurs prétextes et les pires intentions.
Tel. Qui l’a lié?
Cup. La langue d’un homme.
(Cupidon prend un lacs et le glisse dans le sein de Larissa.)
Lar. Pourquoi mettez-vous celui-là dans mon sein ?
Cup. Parce qu'il convient seulement au sein d'une femme.
Lar. Pourquoi ? Qu'est-ce donc ?
Cup. Un cœur de femme.
Tel. Rentrons et allons dire que Cupidon a fini sa tâche. Vous, Larissa, restez. Voyez qu'il ne dorme pas, car l'amour est d'habitude oisif, et prenez garde de ne pas vous gorger, car l'amour est libertin.
{Les nymphes sortent, à l'exception de Larissa.}
Lar. Fiez-vous en à moi. Je lui trouverai bien quelque chose à faire.
(Cupidon essaie d’attendrir la nymphe.)
Cup. Madame, par pitié, pouvez-vous voir Cupidon ainsi puni ?
Lar. Pourquoi Cupidon nous a-t-il punies sans pitié ?
Cup. L'amour est-il une punition ?
Lar. Ce n'est pas un passe-temps.
Cup. O Vénus, si tu voyais Cupidon captif, obligé d’obéir à celles à qui 11 avait l'habitude de commander, redoutant les menaces des dames dont il perçait autrefois les cœurs, Je ne sais si tu voudrais t'en venger de dépit ou en rire pour ton divertissement. O Diane, le temps viendra peutêtre où toi, qui obliges Cupidon à délier des lacs, tu supplieras Cupidon de nouer des lacs, et vous, mes-
dames {, qui avec joie avez contemplé mes peines, avec des soupirs, vous me supplierez d’être pitoyable.
(Il fait semblant de dormir.) Lar. Eh quoi, Cupidon, commencez-vous à sommeiller ? {Ramia et Telusa reviennent.)
Ram. Venez, Cupidon, Diane a préparé pour vous de nouveaux travaux, pour vous qui êles le dieu des amours vous tisserez des modèles toute la nuit et vous servirez Diane pendant le jour. Sous peu, vous tirerez contre les bêtes au lieu de tirer contre les hommes, parce que vous avez transformé les hommes en bêtes, et vous suivrez le cortège des dames parce que vous avez pris des dames au piège avec vos lacets. Toutes les histoires sur les tapisseries de Diane qui ont des sujets d'amour, vous les déferez avec votre aiguille, et à leur place vous coudrez « Vesta et ses nonnes » et « Diane avec ses nymphes ». Comment cela vous plaît-il, Cupidon ?
Cup. Je dis que je piquerai tout aussi bien avec mon aiguille qu'avec mes flèches.
Tel. Diane ne saurait s'incliner; elle vainc les affections.
Cup. Diane s'inclinera, car elle ne peut pas vaincre le destin.
Lar. Allons, Cupidon, il faut vous rendre à votre affaire.
Cup. Vous me trouverez si affairé dans vos têtes que vous souhaiterez que j'aie été oisii dans vos cœurs.
(Ils sortent.}?