‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 195 sur 321 · Child, John Lyly and Euphuism · texte numérisé non relu

Child, John Lyly and Euphuism

plus loin que les contemporains de l'auteur n'eurent pas d'autre idéal. La prose peut emprunter à la poésie quelquesuns de ses procédés : abondance des figures, symboles ou métaphores: elle peut même en imiter le déroulement mélodieux et la distribution régulière des membres de phrase. Mais son caractère propre et essentiel est d'être affranchie du retour périodique de toute mesure; dès qu'elle obéit à la loi de l'égalité rythmique, elle cesse d'être prose. C'est ce que Lyly n'a pas compris t. Il a résolument pris le chemin qui mène de la prose à la poésie : et d’un autre côté il n’a pas su choisir entre ces deux formes du langage. Il en est résulté que son style est comme déclassé. L'euphuisme est trop poétique pour de la prose; il est trop prosaïque pour des vers. Le balancement mène à l'isochronie : mais cette isochronie n'est pas assez parfaite pour procurer à l'oreille la satisfaction que donne l'égalité absolue, et le seul effet que produise cette fausse égalité est celui de monotonie. D'autre part, le balancement de la phrase lylhienne est trop accentué, trop obsédant: il enlève à cette prose ce qui fait la qualité essentielle et la beauté de la prose : la souplesse avec laquelle elle peut se plier aux moindres mouvements de la pensée et passer par les rythmes les plus variés dans l’espace de quelques pages. Par suite, la forme lylienne est raide, indépendante du sens qu'elle recouvre sans le mouler; elle a si peu de respect pour l'idée qu'il lui arrive de la violenter pour la faire entrer dans le cadre uniforme où elle s’enferme mécaniquement. Parti d'un louable désir d'affiner

1. Les anciens, qui ont, eux aussi, employé très souvent la prose rythmée, n’ont pas commis la même erreur que Lyly, car ils se sont toujours gardés de tomber dans la poésie pure. C’est ce qu’Aristote a exprimé lorsqu'il a dit : Aud puluoy dei Éyerv Toy Ayo, pétpoy À un, moinua yäp Éctar ‘ Puôuoy 0ë pn dxpuB@s" roûro dé éara ëty uéyp tou n (Rhel. T. 8). Cf. Cicéron : « Namque ego illud adsentior Theophrasto, qui putat orationem, quæ quidem sit polita atque facta quodam modo, non astricte sed remissius numerosam esse oportere » (De Oratore, III, xlviii, 184).

le style, Lyly n’a abouti qu’à un excès qui rebute le lecteur. Pour employer les paroles cinglantes d'un ennemi des euphuistes, il a transformé l’éloquence en « une courtisane peinte et affectée 1 ». Artiste dans ses intentions et aussi par sa méthode, il n’a fait qu’ « abuser de l’art? », et il est tombé dans l’artificiel 3.

Et cependant, malgré ce grave défaut, l'euphuisme a des qualités. Car il s'est trouvé que les procédés de style préférés par Lyly sont en eux-mêmes excellents. La forme balancée, en particulier, surtout lorsqu'elle est doublée d’antithèse, est peut-être de toutes les figures de style celle qui produit les effets les plus saisissants et aussi les effets les plus agréables. Les œuvres d'une innombrable lignée d'écrivains, depuis Hooker jusqu'à Macaulay, sont là pour témoigner de sa valeur. Parce qu'elle facilite la comparaison d'objets ou d'idées qui se complètent ou font contraste, elle est une source d'énergie et de clarté ; parce qu'elle repose sur un principe de symétrie, elle flatte l'oreille et satisfait chez nous l’impérieux besoin d’harmonie. Dans l'euphuisme, ces vertus n'ont pas été complètement étouffées sous leur propre excès : elles éclatent au milieu des pages les plus artificielles, et par comparaison avec les défauts que l’on rencontre fréquemment dans la prose de l'époque, elles paraissent d'autant plus vives et d'autant plus précieuses. Quand on songe au style filandreux, embarrassé d’incidentes, coupé d'anacoluthes, convulsé d’ellipses qui est celui de la plupart des élizabethains,

1. « So is that honny-flowing Matron Eloquence apparelled, or rather disguised, in à Curtizan-like painted affectation » (Sidney, Apotogie for Poetrie, 51).

2. « Using Art to shew Art, and not to hide Art (as in these cases he should doe), flyeth from nature, and indeede abuseth Art » (1bid., 59).

3. Bacon à admirablement critiqué les défauts du style qui donne trop d'attention aux mots et à la phrase au détriment de la pensée (Advancement of Learning, Works, III, p. 282 et sqq.).

on éprouve un réel plaisir à lire les phrases de Lyly, si faciles à comprendre dans leur netteté, si vives sous le choc de leurs antithèses, si disciplinées au cours de l'effort fait par l’auteur pour enserrer la pensée dans un moule rigide et l'empêcher de déborder en un flot tumultueux. D'autant plus que l'euphuisme ne se présente pas tou- Jours sous la forme exagérée que nous avons analysée d'après les deux volumes de l’'Euphues. Il semble bien que Lyly se soit aperçu de l'erreur qu'il avait commise, et à mesure qu'il a avancé dans sa carrière littéraire, il a renoncé de plus en plus au faux brillant de son style pour n'en garder que les qualités inhérentes. Si bien que depuis l’'Anatomy of Wit jusqu'à The Woman in the Moone on peut constater une décroissance continuelle dans l'emploi des caractères euphuistiques. On peut même dire que, dès Campaspe, Lyly s’est à peu près affranchi de toute exagérationt. Aussi est-ce surtout dans le théâtre que l'euphuisme laisse paraître à découvert ses solides qualités et ses ressources. C'est à lui notamment que l’auteur est redevable des caractéristiques de son dialogue, car sans le dextre maniement du balancement antithétique, il n'eût jamais atteint dans la répartie à cette vivacité et à cet éclat qui ont fait sa réputation. Dans les moments où cet euphuisme est le plus épuré et le plus allégé, il peut même être productif de beauté et de nombre, et se rencontrer avec le style de la poésie biblique, obtenu, lui aussi, par la combinaison du balancement dans la phrase et du parallélisme dans le paragraphe. Quand on lit un passage comme le suivant :

Beleeue mee Eumenides, Desire dyes in the same moment that Beautie sickens, and Beauty fadeth in the same instant that it flourisheth. When aduersities flowe, then loue ebbes : but friendship standeth stifflie in stormes. Time draweth

1. Voir à ce sujet les statistiques de Child (John Lyly, &c., 62, 99), et Appendice B.

wrinckles in a fayre face, but addeth fresh colours to a fast friende, which neither heate, nor cold, nor miserie, nor place, nor destiny, can alter or diminisht,

ne croirait-on pas, en eflet, entendre l'harmonie majestueuse de certains versets des Proverbes de Salomon dans la traduction de 1611, c'est-à-dire dans le plus beau spécimen de prose que l'Angleterre ait jamais connue ? Assurément Lyly avait toutes les qualités qui font un grand écrivain. Et au lieu de lancer contre lui les accusations de ridicule, il faut plutôt regretter que, venu en un siècle où la prose anglaise cherchait encore sa voie, il n'ait pas été mieux inspiré dans le choix des modèles qu'il a imités ?.

Les Origines de l'Euphuisme.

La question des origines de l’'euphuisme est peut-être la plus difficile de toutes les questions lyliennes. Car elle est de sa nature fort complexe et elle a été, en outre, em-

1. Endimion, III, iv, 130. Cette citation m'a été fournie par M. Legouis.

2. Il faut d’ailleurs remarquer que la langue de Lyly ne donne aucune prise au reproche d'affectation que l’on peut adresser au style. Sa grammaire n’a rien de particulier et elle est en tous points conforme aux habitudes du temps. Par son vocabulaire, Lyly appartient à l’école des Ascham, des Cheke et des Wilson, ennemis déterminés de tous vocabhles étrangers ou inKROTn terms comme on les appelait. Avec Cheke, il était d'avis que sa « own tung shold be written cleane and pure, unmixt and unmangeled with borowing of other tunges » (Lettre à Hoby, en tête du Courtyer, p. 12): et, en effet, son vocabulaire est éminemment saxon. Les latinismes que l’on rencontre parfois chez lui ne sont jamais dus au pédantisme; ils appartiennent à ce genre de locutions qui s'étaient introduites dans la langue anglaise sous le couvert des études latines, et qui avaient déjà droit de cité. Lyly aurait même tendance à affectionner les expressions prises à même la langue familière. Les locutions savoureuses et presque populaires abondent, jetant leur note pittoresque au milieu des passages les plus soutenus. Des femmes qui sont belles mais cruelles il dit, par exemple, que «if they be adorned with beautie, they Der... ‘Straight laced, and made... high in the insteppe » (I, 202). A l'amant qui fuit sa maîtresse il conseille de ne pas « water thy plantes, in that thou departest from thy Pigges nye, neither stand in a mammering » (I, 253). L'esprit qui a trop de confiance en soi, « lewdly standeth in his owne

brouillée par l'exposition de certaine théorie retentissante qui, du jour où elle fut acceplée sans vérification, n'a pas cessé d'étoufler la vérité sous le poids de ses exagérations et de ses impossibilités. Je fais allusion à la thèse que le D' Landmann soutint, voilà plus d'un quart de siècle, devant l'université de Giessent. D’après lui, l’euphuisme serait une imitation du style que Don Antonio de Guevara, archevêque de Mondoñedo et Cadiz avait mis à la mode dans son Libro del empérador Marco aurelio con relox de principes, publié en 15292. Dans ce modèle espagnol, M. Landmann voit presque toutes les caractéristiques de l'euphuisme : le parallélisme des phrases, l'antithèse, le balancement, la consonance et la rime, les comparaisons empruntées à la nature et les allusions à l’histoire ou à la mythologie antiques. Il ne manque que l’allitération ; mais cet élément, en revanche, existe dans la traduction anglaise que Sir Thomas North fit du Relox en 15573. Et, toujours d’après le D' Landmann, c'est cette traduction qui aurait servi à introduire en Angleterre le style de l’auteur espagnol.

On ne saurait être trop reconnaissant au D’ Landmann d'avoir attiré l'attention sur l'influence que Guevara exerça

lyght » & « Aeemeth no pennye good siluer but his owne » (I, 195). Les gens de même espèce « when they shall see ...... but a payre of sheeres to goe betweene theire natures, one fiattereth an other in hys owne folly, and layeth cushions vnder the elbowe of his fellowe » (1bid.), etc., etc.

Page 1