Voir page 411, n
9. Le livre, sous sa forme primitive, portait le titre de Libro aureo de Marco Aurelio (publié deux fois en 1598 et trois fois en 1529, sans l’assentiment de l’auteur). En 1529, Guevara refondit et amplifia le Libro Aureo et le publia sous le titre nouveau de Libro llamado relox de principes enel qual va encorporado el muy famoso libro de Marco aurelio, bientôt modifié en Libro del emperador Marco aurelio con Telox de principes. Ces renseignements bibliographiques sont empruntés à un compte rendu critique de M. R. Foulché- Delbosc dans la Revue Hispanique, n9 54 (1908).
3. The Dial of Princes. Compiled by the reuerende father in God, Don Anthony of Gueuara, Bysshop of Guadix… Englysshed oute of the Frenche, by Thomas North... Anno 1557.
en Angleterre. Nier cette influence ce serait nier l'évidence. Le nombre des traductions grâce auxquelles on vulgarisa la presque totalité de l'œuvre du noble évêque est là, en effet, pour témoigner de la curiosité avec laquelle les compatriotes de Lyly recevaient cette pensée venue d'Espagnet. Mais il est difficile de suivre le D' Landmann lorsqu'il veut faire du guevarisme l'unique source de l'euphuisme. Une pareille assertion est si contraire à la vérité historique que l’on est tout surpris d’avoir encore à lui livrer un assaut en règle.
L'argumentation du D' Landmann est, en eflet, faussée par tant d’inexactitudes qu'il suffit de l'examiner d’un peu près pour en voir toute la fragilité. Je n'énumérerai pas les contradictions qui diversifient les trois états? par lesquels ce critique a fait passer la question : ce serait contribuer à jeter le trouble dans une discussion qui a surtout besoin de clarté. Je me contenterai de faire une remarque qui suffit à ébranler toute la théorie. Le guevarisme et le northisme ne sont pas tels que le D' Landmann les a définis. Tout d'abord, il est inexact d'admettre que le style de Guevara et celui de son traducteur — l'allitération mise à part — soient identiques 3. Ils ne le sont pas et ils ne pouvaient pas
1. Le Libro liamado Menosprecio de Corte y Alabanza de aldea fut traduit en 1548 par Sir Francis Bryan, sous le titre de À Dispraise of the life of «a Courtier and a commendacion of the life of the labouring man ; les Epistolas familiares furent traduites, en 1574, par Edward Hellowes sous le titre de The Familiar Epistles of Sir A. de G., et par G. Fenton, en 1575, sous le titre de Golden Epistles ; Hellowes donna encore À Chronicle, conteyning the lives of tenne Emperors of Rome, 1577; À Booke of the Invention of the Art of Navigation (1578). The Mounte of Caluarie parut en 1595. Le Libro aureo de Marco Aurelio fut traduit par Bourchier, Lord Berners, en 1532, sous le titre de The Golden Booke of Marcus Aurelius. Pour le Relox, voir page précédente, note 3.
ACT page Ait nt3;
3. M. Landmann tient évidemment les deux styles pour identiques, puisque, selon les besoins de la démonstration, il cite tantôt le texte espagnol, tantôt le texte anglais (Cf. Euphuismus et Shaks. and Euphuism). D'ailleurs il a dit: « In The Dial of Princes... ist der antithetische, überladene Stil Guevaras, sowie besonders das Hauptmerkmal des Euphuismus, die Parisosis, ganz
l'être. Bien que North connût l'espagnol, il n'a pas traduit le Relox sur l'original, mais sur la traduction de Bertaut de la Grise ?. Or si Bertaut de la Grise rend le sens avec assez d'exactitude, il écrit par contre une langue lourde, gauche, embarrassée, parfois obscure, toujours sans harmonie et qui ne reproduit nullement toutes les caractéristiques du texte espagnol. C'est donc sur un guevarisme déjà fort atiénué que North a travaillé, et ce guevarisme, il l'a encore modifié au cours de ses efforts pour tourner en anglais la traduction française. En sorte que, pendant cette double lutte qu'il a eue à soutenir contre les exigences de deux langues aussi différentes de l'espagnole que la française et l'anglaise, le style de Guevara a été en grande partie dépouillé de ses éléments. Ceux qui étaient purement structuraux ont rarement résisté à ces adaptations successives. Les consonances et les rimes n'ont été conservées que lorsque le hasard a fait que les mots anglais correspondants
direckt aus dem Spanischen herübergenommen, und der Stil dieses Buches ist eben Euphuismus » (Der Euphuismus, p. 70).
1. À la fin du livre III, North a ajouté certaines lettres, qui ne se trouvaient pas dans la traduction française, en les faisant précéder des mots suivants : « Here foloweth the letters (which were not in the Frenche Copye) conferred with the originall Spanishe copye ».
2. Cf. page 445, note 3. René Bertaut de la Grise traduisit en 1531 la forme primitive sous le titre de Liure dore de Marc Aurèle (Paris, Galliot du Pré). En 1540, cette traduction fut revue sur la refonte de 1529 et parut sous le titre de Lorloge des Princes, À la serenite de treshault & trespuissant seigneur Henry Primogenit Daulphin de France et duc de Bretaigne. Traduict Despaignot en langaige francois (Paris, Galliot du Pré). C’est de la traduction de 1540 que se servit North.
3. Voici un exemple du style de B. de la Grise : « La plus grande vanité que ie trouue au monde est que nul nest content destre vain en sa vie mais chascun procure que on ayt memoire de son faict après sa mort : pource qu’il semble aux hommes vains et legiers qui seruent au monde par œuures quant vient lheure qu'ilz doivuent mourir voyant que plus ne peuent et que en leur puissance nest autrement offrent au moins leurs voluntez a faire ce que ne pourroyent faire par la mort qui les surprent. Plusieurs sont tant encharnez au monde que sil les laisse pourtant ne le delaisseront en leurs désirs. Et iureray que si telz vouloyent affermer que sil estoit au monde possible de leur donner vie perpetuelle ilz luy promettroyent de touiours demourer obstinez et persueverer en leur follie » (fo vii, vo).
avaient eux aussi même consonance ou même terminaison, c'est-à-dire fort rarement. Quant au balancement, 1l a persisté lorsque les maladresses ou les paraphrases de l’un ou l’autre traducteur n'ont pas irrémédiablement altéré le rythme ou introduit des éléments étrangers t.
D'autre part, dans son désir de prouver l'identité absolue du guevarisme et de l'euphuisme, le D'° Landmann na relevé parmi les caractères de l’auteur espagnol que ceux qui se retrouvent dans le style de l'Euphues. Il a complètement passé sous silence un procédé bien plus fréquent que l'emploi du balancement et de l’antithèse, et qui donne au guévarisme son allure el sa couleur. C'est celui qui consiste à répéter un même mot d'une manière incessante, en le faisant ricocher de membre de phrase en membre de phrase. Le commencement du Prologo nous en fournit un exemple
La mayor vanidad que hallo entre los hijos de vanidades : no contentos de ser vanos enla vida : procuran que aya memorla de sus vanidades despues dela muerte : porque paresce alos hombres vanos y limanos : que enla vida seruieron al mundo con obras : desde la sepultura le offrezcan a mas no poder sus voluntades. Muchos delos del mundo estan tan encarniçados en el mundo : que si el los dexa à ellos de hecho : no dexan ellos a el con el desseo : porque yo jurare que juren los tales : que si el mundo pudiesse perpetuar les la vida : ellos le harian voto de permanescer para siempre en su locura. O quantos vanos ay enesta vida vana : los quales ni se acuerdan de dios para le seruir : ni dela gloria para le obedescer ni delos pobres para los remediar ni dela vida para la emendar ni dela con-
ciencia para la alimpiar : sino que como vnos animales brutos se van empos de sus bestiales apetitos ?.
Dans ce court passage, le mot jurar est répété deux fois, le mot vanidad trois fois, les mots vanos (ou vana) et mundo
1. Cf. le passage cité dans la note précédente, le passage espagnol donné ci-dessus et le passage de North à la page 449. 2. Relox de principes (éd. 1529), fo vij, vo."
chacun quatre fois, le mot vida cinq fois 1. Et ces répétitions obsédantes, jointes à l’abus des propositions subordonnées (Lyly préfère les coordonnées) produisent une sorte de grandiloquence un peu lourde ? qui vient à tout instant noyer le balancement antithétique dans les flots d'une période cicéronienne. Ce mouvement périodique est certainement le trait essentiel et dominant du rythme guevaristique. Et parce que chez l’auteur il procédait directement du fonctionnement de la pensée, c'est de tous les caractères du guevarisme celui qui a passé le plus facilement dans la traduction de North. On pourra aisément s’en convaincre si, au lieu de cueillir de çà et de là des bouts de phrases et de les coudre habilement ensemble pour en former un passage euphuistique %, nous prenons un morceau de moyenne longueur formant un tout. Je choisirai dans le Prologue un passage que M. Landmann lui-même a cité en partie
The greatest vanitie that I finde in the worlde is, that vayne men are not onely contente to be vayne in their life : but also procure to leaue a memorye of their vanitye, after their death. For it is so thought good, vnto vayne and lyght men, whiche serue the worlde in vayne workes : that at the houre of their deathe, when they perceiue they can doe no more, and that they can no lenger preuaile, they offer them selues vnto deathe,
1. Voici un autre exemple encore plus caractéristique : « Los dioses quieren que seamos virtuosos; y por contrario el Mundo y la carne quieren que seamos viciosos. Ami parecer vale obedescer alo que los dioses mandan que no hazer lo que el Mundo y la carne quieren : porque el premio dela virtud es honrra : y la pena del vicio es infamia. Si paras mientes enello Faustina de vna parte estan los dioses que nos conbidan alas virtudes : y de otra parte esta el mundo y la carne que nos combidan con los vicios. Seria mi parecer eneste Caso : que digamos alos dioses que nos plaze de ser virtuosos : y digamos al Mundo y à la carne que andando mas los tiempos : nos emplearemos en sus vicios » (II, xvi, fo cij, vo).
2. M. Ticknor, dans son History of Spanish Literature, a dit que les œuvres de Guevara étaient « monotonous from their stately dignity » (II, 18), et à qualifié son style de « formal and inflated » (II, 21).
3. C’est le procédé assez peu scientifique employé par M. Landmann. Dans Shakspere and Euphuism (pp. 253-254), le premier exemple est pris dans le Prologue (Sig. B. ii. r°); le second exemple est également tiré du Prologue, mais se trouve treize pages plus haut (Sig. A. i. vo); un autre exemple est emprunté à l'Appendice (fo 261 vo).
A50 JOHN LYLY
which now they see approche vppon theim. Manye of the worlde are so flesshed in the worlde, that althoughe it forsaketh theim in deedes : yet they wyl not forsake it in their desires. And I durste sweare, that if the world coulde graunt them perpetual life, they would promise it alwayes to remaine in their customable folye. O what a nomber of vaine men are aliue, whiche haue neither remembraunce of god to serue him, nor of his glory to obey him, nor of their conscience to make it cleane : but like brute beastes folow, and ronne after their voluptuous pleasours 1.
Dans ce style qui porte tout le poids de la sagesse emphatique de l'archevêque de Mondoñedo, dans ces phrases qui se meuvent lentement, comme empêtrées dans les plis d'une traîne trop ample, et aussi, il faut le dire, avec une souplesse onduleuse pleine de majesté, qui pourrait reconnaître les traits accusés, raides et nets, le tic-tac métronomique et mécanique de la phrase de Lyly ? En réalité, avec North la prose anglaise prend une direction opposée à celle que suivront les euphuistes. North, comme Guevara, est un cicéronien; et il ressemble à Sidney qui, lui aussi, a dans sa phrase beaucoup de l'emphase et de l'enchevêtrement espagnols, et non à Lyly qui, par sa vivacité alerte, coupée et épigrammatique, fait plutôt songer à la manière française.
Mais admettons un instant que les euphuistes, dans leur désir d'imitation, n'aient retenu du style de Guevara que les caractères secondaires et aient négligé le caractère le plus frappant. Pour pouvoir considérer l'euphuisme comme un prolongement du northisme, il resterait encore à prouver que les éléments de ce style ne pouvaient se trouver nulle part ailleurs que dans le Dial of Princes. Or, rien n'est plus contraire à la vérité. M. Sidney Lee a eu déjà le mérite de faire remarquer que Berners, le premier traducteur de Guevara, présentait les caractères de l'euphuisme parfai-