Cf. Richard III, I, i, et Campaspe, II, ii; IV, iii
les filles aussit ». L'allégorie d'Endimion a vraisemblablement suggéré le fameux passage sur « l’impériale vestale de l'Occident » dans le Midsummer Nights Dream ?. Peutêtre Shakspere songeait-il à Midas lorsqu'il plaça une tête d'âne sur les épaules du stupide Bottom. Et dans Love’s Labour's Lost la scène où les quatre ligueurs contre l'amour viennent dans la forêt soupirer tout haut leur passion, se découvrant ainsi réciproquement le secret qu'ils voulaient garder, est évidemment le contre-pied de la scène où, dans Gallathea, pareille mésaventure advient aux nymphes de Diane &.
C'est surtout au début de sa carrière que Shakspere imita noire auteur. Quand on laisse les comédies lyliennes pour prendre Love's Labour’s Lost, Much Ado about Nothing, As You Like It, on ne change pas d'horizon dramatique. C'est bien le même monde, un monde réduit aux seuls rapports de société, où la vie comme simplifiée, peu fertile en événe-
ments, se passe presque exclusivement en conversations galantes et en assauts d'esprit #. C'est aussi le même amour de la parole, la même façon de faire scintiller les mots sous toutes leurs facettes, de leur faire lancer mille étincelles, de les torturer parfois pour en tirer des sens et des sons insolites, de frapper avec eux d’estoc et de taille en coups et parades inlassables. Et ce jaillissement continuel de
1. Twelfth Night, II, iv : « I am all the daughters of my father’s house, And all the hrothers too ». — Gallathea, III, ii: « Phil. Haue you euer a Sister ? Galla. If I had but one, my brother must needs haue two; but I pray haue you euer à one? Phil. My Father had but one daughter, and therefore I could haue no sister ».
2. Midsummer Night's Dream, IX, ii, 150-170. Voir N. J. Halpin, Oberon’s Vision, etc.
3. Love’s Labour's Lost, IV, iii; Gallathea, III, i. — On pourrait relever d’autres ressemblances (V. Bond, ZLyly, Works, II, 296-297); mais elles me paraissent douteuses.
4. Comme chez Lyly, le mot résonne dans toutes les scènes; il enthousiasme et grise les personnages : « Well bandied both, a set of wit well played! », s’écrie la princesse française dans Love’s Labour’s Lost (acte V, scène ii); le mot est caractéristique des préoccupations de l’auteur.
l'esprit a fini par donner à certaines des héroïnes shaksperiennes, aux Rosaline, aux Maria, aux Katherine, aux Rosalind, aux Celia, aux Beatrice, un air de famille avec les Mileta, les Suavia, les Livia, les Nisa, les Niobe, car elles possèdent en commun le babil étourdissant, la verve cruelle, la moquerie lancinante, et surtout cet art de diriger conire les hommes empêtrés dans leur amour les ressources d'un cerveau féminin rompu aux espiègleries sentimentales. Sans doute, on pourrait supposer qu’il y a entre les deux auteurs ressemblance accidentelle parce qu'ils peignent tous deux avec fidélité la même société aristocratique. Mais il est impossible que Shakspere ne soit pas en partie redevable à Lyly de la connaissance de cette société, car où le jeune provincial, perdu à ses débuts dans le monde des histrions, pouvait-il mieux étudier le milieu de la Cour que dans l'œuvre de celui que la reine et la noblesse avaient choyé par dessus tous 1?
C'est par là que l'influence de notre auteur est importante : Lyly a fourni à Shakspere le modèle d’une comédie représentant l’homme et la femme dans leurs relations purement mondaines, dans leur oisiveté élégante et frivole, et quelque inférieure au reste de l'œuvre que soit une pièce comme Love’s Labour’s Lost elle n'en est pas moins précieuse, car elle ferme le cercle des aspects de l'humanité sur lesquels Shakspere a porté son regard ; c’est encore Lyly qui a donné à son illustre successeur le goût d’un comique raffiné, et ainsi il a contribué, indirectement, à l'épuration du théâtre populaire; enfin, s'il n’a révélé au plus grand dramatiste de l'Angleterre aucun des secrets du cœur féminin, il lui a du moins montré ce que la femme peut avoir de charmant, lorsqu'elle se jette à corps perdu
1, Shakspere arriva à Londres en 1586, c’est-à-dire au moment de la plus grande vogue de Lyly.
dans les « guerres civiles de l'esprit ! ». Shakspere ne copia pas longtemps ces simples profils; mais quand il eut renoncé aux comédies de dialogue pour des comédies où 1l déposa des trésors d'observation psychologique, il n'en conserva pas moins à ses héroïnes un peu de la légèreté et de la vivacité qui étaient le propre de leurs aïeules lyliennes, et cela n’a pas nui à leur perfection.
Il convient d'ajouter que l'élève dépassa le maître du premier coup. Les personnages shaksperiens sont infiniment plus vivants et plus complexes que les modèles dont 1ls peuvent procéder. Chez eux les qualités d'esprit doublent seulement des qualités de cœur; chez les personnages lyliens, elles font tout le caractère. Quand nous avons dit que Mileta, Suavia, Nisa, Niobe, etc., sont aussi impertinentes que spirituelles nous avons épuisé leur âme. Mais comment venir à bout d’un caractère protéen comme celui de Rosalind? Elle est impertinente et spirituelle comme Jamais femme ne le fut dans l'œuvre lylienne. Mais elle est en plus bonne, tendre, courageuse et timide, rusée et confiante, pleine de délicatesse et d’audace, de pudeur et de passion débordante. Et il se trouve que son babil étourdissant n'est qu'un voile sous lequel elle abrite et sa bonté et son courage, et sa timidité et sa pudeur, et sa délicatesse et son amour. C'est en un mot la femme laissant voir en plein mouvement tous les ressorts de son âme compliquée ?. Cela suffit pour mettre entre les deux auteurs une distance presque infranchissable, pour briser même tous liens de dépendance de l’un à l’autre.
Au sortir de cette constatation on serait tenté de voir dans le voisinage écrasant de Shakspere la cause de ce
1. Le mot est dans Love’s Labour's Lost : « This civil war of wits », dit la princesse, « were much better used on Navarre » (acte II, sc. i).
2. Cf. l'excellente analyse de ce caractère dans les Pages choisies de Shakespeare, par Emile Legouis (Introduction, xl-xli).
déclin qui, nous l'avons vu, commença pour Lyly au cœur même de sa gloire; et il y aurait sans doute du vrai dans celle Supposition. Mais ce serait aussi se contenter d’une raison un peu superficielle, et qui n'expliquerait pas, d’ailleurs, pourquoi le romancier et le styliste furent également oubliés. Si l'on y regarde de près, on trouve à cet oubli des causes plus profondes. Quand on dit que Shakspere a éclipsé Lyly, on ne fait que constater sous une forme quasiment symbolique la révolution qui s'était accomplie dans les goûts du public anglais, révolution qui avait rendu Shakspere possible et qui était elle-même due à une transformation essenelle de la société anglaise à la fin du XVI siècle.
Les douze ou quatorze années qui s’écoulèrent entre le moment où Lyly commença à écrire et celui où fut jouée The Woman in the Moone correspondent, en effet, à une période de modifications décisives pour l'Angleterre. Lorsque Lyly arriva à Londres pour faire fortune, Elizabeth recueillait le fruit des longs efforts faits par les Tudors pour établir la suprématie royale. Sur les ruines de l'ancienne organisation féodale, elle se dressait toute-puissante. Jamais souverain anglais n’eut pouvoir plus absolu. En sa double qualité de reine d'Angleterre et de Défenseur de la Foi, elle réunissait en sa personne, outre les prérogatives royales, tous les droits temporels et spirituels autrefois possédés par les barons et par l'Eglise; et bien qu'elle affectât de respecter les désirs de son peuple, elle ne laissait guère entamer le moindre de ses privilèges. Elle avait en outre la disposition de revenus domaniaux considérables, de postes et de charges en nombre incalculable qu'elle savait — comme son père — utiliser à grossir la foule de ses obligés. Il en était résulté que le milieu où elle vivait, comme une divinité dans son temple, était devenu en quelque sorte l'organe moteur et régulateur de la vie du
pays. La Cour était le centre d'attraction de toutes les énergies, comme de tous les appétits. C'était le seul endroit où l’homme de naissance püût faire étalage de son faste, où l'homme de talent pût trouver emploi pour ses qualités; c'était la seule route vers les carrières des armes et de la diplomatie, vers les sentiers compliqués des administrations publiques ?. Et ainsi qu'on pouvait s'y attendre, la littérature n'existait que par et pour la Cour. Que l’on prenne les écrivains dont les noms sont restés dans l'histoire du commencement du règne d'Elizabeth et l’on verra qu'ils appartenaient tous à la noblesse ou, du moins, qu'ils gravitaient dans l'orbite de quelque grand seigneur : Edwards était Maître des Enfants de la Chapelle Royale: Ascham était précepteur et secrétaire d'Elizabeth; Wilson était secrétaire d'Etat et ambassadeur; Churchyard avait débuté au service de Surrey et était pensionné par la Couronne: Googe était un client de Burghley; Gascoigne un protégé de Leicester; Watson était au service du Comte d'Oxford, comme Lyly; Harvey était l'ami de Sir Philip Sidney; Lord Oxford et Sidney étaient les ornements de la noblesse littéraire, etc., etc.
1. En 1576, Gascoigne à noté cet état de choses en deux vers pédestres mais pleins de concision :
The stately lord, which woonted was to kepe A court at home, is now come vp to courte.
(The Steel Glass, p. 62).
2. Cf. Einstein, 1talian Renaissance, 58-59. — Voici l’idée qu'on se faisait de la Cour en 1579 : « And I perswade me that all power, all preferments, all offices, all the riches of every countrey is locked up in the court as the fittest Treasurie, that every man by service should fetch his desert, & beg the thing there, that hee hath neede of. This ought the Courtiers of Ferara to consider, that they have the keyes of the Cheste to distribute, and wee are borne poore to fiye unto them, that they are sweete Springes, we barren soiles, unable to yeelde any fruite without their deaw, they, the heires apparant to Plentie, we, the ofspring of Povertie, that we by the will of God, and the lawes of Nature, having recourse unto them for succour, might with submission acknowledge them our Lordes, and our selves their vasselles, them our good Patrons, and our selves their heademen » (Gosson, Ephemerides of Phialo, p. 31)
Mais le prestige de la Cour n'allait pas tarder à pâlir 1. Le luxe extravagant de la noblesse provoquait chez les classes moyennes ? l'inquiétude et la révolte. Des courants d’hostilité se dessinaient de tous côtés. J'ai eu l'occasion de dire les protestations que les gens graves de l'époque faisaient entendre contre les vices de la jeunesse élégante; ce n'est là qu'un exemple particulier du mécontentement général qui s'amassait contre la frivolité des courtisans, et les murmures allaient grandissant à mesure que la Cour enivrée de sa puissance se laissait choir dans une mollesse favorisée par l’état de paix dont jouissait l'Angleterre 8. On comparait les vieilles générations des dames de la Cour, instruites et ornées de toutes les vertus domestiques, aux générations nouvelles qui n'avaient en tête que danses et musique #. On regrettait plus amèrement encore que les gentilshommes ne missent pas tous leurs soins à imiter les vertus de leur reine 5
1. Je tiens à dire que, dans les pages suivantes, je n’ai pas eu la prétention de donner une idée complète des transformations sociales qui renouvelèrent l'Angleterre; j'ai dû me borner à relever les mouvements d'idées expliquant pourquoi l’œuvre de Lyly devait disparaître en même temps que la prépondérance du milieu pour lequel elle était écrite.
2. Ces classes moyennes formaient déjà un tiers état tout-puissant ; depuis le règne de Henry VIII, où elles commencèrent à s'imposer, elles n’avaient pas cessé de prendre de l’importance; la prospérité commerciale aidant, elles ajoutaient à des qualités de sérieux et de gravité la force que donne la richesse. On les voyait déjà pénétrer de force dans les rangs de l’aristocratie. M. de Bouillon, en 1596, constatait avec étonnement que les marchands achetaient les biens de la noblesse et que des jeunes filles de qualité épousaient des personnes de rang inférieur (Cf. Raumer, Queen Elizabeth & Mary Queen of Scots, 448).
3. « To spend the day in surfeit and delicacy; to sit in purple upon theatres, to go clothed in silk, your feet attired with golden spurs, your fingers full of gems, a hawk on your fist, to be perfumed with sweet ointment, and to lead a long train of idle attendants after you, are not the notes of nobility, but the marks of effeminacy, than which nothing can be more contrary, or ought to be further removed from true generosity.. Yet must I say to you. that your large revenues and ample possessions be but as nurses of vice, and provocations of much evils (notwithstanding the worthiness of your ancestors) unless yourself. have also your portion in valour » (Lettre de Samuel Cox, 20 nov. 1586, citée par Nicolas, Memoirs of Hatton, Appendix, p. iii).