‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 39 sur 321 · Voir State Papers, Dom. Eliz. XXIII, nos · texte numérisé non relu

Voir State Papers, Dom. Eliz. XXIII, nos

2. Dans The Lord Treasurer Burghley's Advice to his Son, je trouve en effet ce conseil : « Suffer not thy Sons to pass the Alpes, for they shall learn nothing there but Pride, Blasphemy and Atheism; and if by Travelling they get à few broken languages, that will profit them no more, than to have the same Meat served in divers Dishes » (Dans Instructions for Youth, etc., 49-50). I1 avait aussi, sur les défauts des gens d'esprit, à peu près les mêmes idées que celles qui ont été exprimées par Lyly : « I have seen many so prone to quip and gird, as they would rather lose their Friend than their Jests : And if by Chance their boiling Brains yield any quaint Scoff, they travail to be delivered of it, as a woman with child. These nimble Apprehensions are but the Froth of Wit » (1bid., 55). Dans son entourage, on professait la même haine des voyages et de l’Italianisme. Voir, par exemple, ce que lui écrit sa bellesœur, Lady Elizabeth Russell : « The certayne fructes dayly fowna of yong men’s travell now a dayes nothing but pryde, charge, and vanytie in demming better of theyr own conceyts, then wisdom woold » (G. Ballard, Memoirs of Ladies of Great Britain, 195 h.). Voir aussi la lettre que lui écrivit Windebank (State Papers, Dom. Eliz. XXV, n° 58).

retrouver parmi ceu* qu'aujourd'hui il satirise, et sa conduite dans le monde aristocratique prouvera qu'il n'était pas toujours scrupuleux. La brusquerie du revirement auquel nous allons assister dans ce chapitre même est bien laite pour nous donner des doutes sur la sincérité de Lyly dans son rôle de moraliste. D'un autre côté, rien ne prouve que Lyly n'ait pas été réellement touché par la grâce vertueuse. Une pareille conversion est même assez vraisemblable. Lyly, cela ressortira de l'étude de son œuvre, avait une très grande puissance d'adaptation : l’intérieur de Burghley, grand et noble dans son austérité, dut faire sur lui une impression profonde. D'autre part, Lyly, nous le savons, semble avoir eu des rapports assez étroits avec Absolon. Or, Master Absolon appartenait à cette classe des pédagogues du XVI° siècle dont nous avons pu voir en William Lyly l’un des types les plus accomplis. Il faisait grand honneur à sa profession. De très bonne heure, il avait acquis une réputation d'homme pieux et érudit t ; et aux qualités qu'implique semblable réputation, il joignait une grande aménité de manières ?. Il était évidemment bien fait pour modérer par ses conseils et son exemple l'intempérance de langage et la frivolité que nous savons avoir été les défauts de Lyly, pendant son séjour à Oxford. Et dans le milieu de gens d'église, auquel présidait le Master Chaplain, pourquoi Lyly, en retrouvant cette atmosphère de religion et de vertu où il avait grandi, n’aurait-il pas senti remonter en lui, sous l'empire tenace des souvenirs d’'enfance, les sentiments et les manières d’être qu'il avait reçus

1. Roger Manwood, dans la lettre déjà citée (p. 42, n. 8), disait : « And as I am assertayned by my lords grace [c’est-à-dire Parker] that ffor his conversyon in Relygyon and skylfulnes in teaching, he ys such a meet man as for that purpose hardly the like ys to be had ».

2. C’est ce qui ressort d’une lettre de Kletewood à Burghley, dans laquelle il fait allusion à la « curtesy » et au « charitable style » du Master of the Savoy (Wright, Queen Eliz. and her Times, IT, 165-166).

de sa famille ? Il n’y a rien d’impossible à cela; et, en tous cas, dans le doute, peut-être vaut-il mieux, en littérature comme dans la vie, donner aux actions des hommes l'interprétation la plus favorable. Jusqu'à preuve du contraire, admettons que Lyly, ainsi qu'il s'en est vantét, avait éprouvé, comme son héros, les douces et enorgueillissantes Jouissances d’une conversion à la sagesse.

Le livre qui portait la fortune littéraire de Lyly et le poids de sa conscience fut déposé par Cawood, le libraire, à la Stationer's Company, le 2 décembre 1578, et il parut vers la Noël suivante ?. Il eut presque aussitôt un succès éclatant : dès la mi-été 1579, une deuxième édition était nécessaire; une troisième parut à la Noël de la même année, une quatrième à Pâques 15803. Pareille vente était sans précédent dans les fastes de la librairie. Il avait fallu seize ans pour que The Rule of Reason, par Thomas Wilson, atteignît ce nombre de quatre éditions ; À New Booke of Presidentes — ouvrage fort lu à l'époque — n'avait eu, en vingt-neuf ans, que huit éditions ; le Governour d'Elyot, de réputation universelle, entre 1531 et 1580, avait été réimprimé huit fois seulement ; quant au Schoolmaster, le livre qui s'était le mieux vendu avant l'Anatomy of Wit, il n'avait pas dépassé cinq éditions en neuf ans.

1. Voir la Dédicace de l'Euphues and his England où Lyly a dit que dans son premier ouvrage il avait tracé son propre portrait : « The first picture that Phydias the first Paynter shadowed, was the portraiture of his owne person, saying thus : if it be well, I will paint many besides Phydias, if ill, it shall offend none but Phydias.

In the like manner fareth it with me (Right Honourable) who neuer before handling the pensill, did for my fyrst counterfaite, coulour mine owne Euphues, being of this minde, that if it wer lyked, I would draw more besides Euphues, if loathed, grieue none but Euphues » (Works, II, 3).

2. Voir Appendice B. Pour ne pas encombrer le récit de discussions assez arides, j'ai cru bien faire en rejetant à la fin toutes les questions de dates. Il y avait d’ailleurs intérêt à étudier la chronologie dans son ensemble, les différentes œuvres de Lyly se prêtant mutuellement appui pour la discussion.

3. Sur la date des différentes éditions, voir Bond, Lyly.. Works, I, 83-105.

Les raisons de ce succès ne sont pas difficiles à trouver. L'empressement avec lequel on avait accueilli le livre d'Ascham, qui poursuivait un but analogue à celui de Lyly et traitait des mêmes questions, prouve d'abord que les gens graves, à l'opinion desquels l’auteur faisait appel, étaient assez nombreux pour applaudir bruyamment à l’éloquence du Jeune moraliste. Mais le livre avait, en outre, de quoi satisfaire un public bien différent, et dont l'approbation était plus retentissante. La méthode qui consiste à peindre le vice pour le rendre odieux est pleine de dangers. Elle nécessite chez celui qui l'emploie une délicatesse et une dextérité infinies; car le malest attrayant par lui-même, et plus que la vertu : les hommes ont pour lui mille faiblesses secrètes. C'est pourquoi il défait souvent les meilleures intentions du moraliste qui le laisse trop approcher. Il n'est pas nécessaire d’aller chercher bien loin un exemple de ces retours offensifs et triomphants du vice contre ses ennemis imprudents : un contemporain de Lyly nous le fournit. Tous les efforts de Spenser n'ont pas réussi à rendre sympathiques Sir Guyon et Gloriana ; mais quel lecteur n'est pas fasciné par la beauté ensorceleuse d'Acrasia? Si pareille perversion des intentions d'un auteur est possible dans le monument le plus grandiose élevé par la poésie à la beauté morale, elle était presque inévitable dans l’Anatomy of Wit. Assurément, Lyly avait posté à certains coins de pages de fougueux commentaires sur les folies de son héros. Mais il avait accumulé le gros de ses réflexions didactiques à la fin du livre, comme en appendice, pour observer sans doute ce principe qui dit que la dernière impression est la définitive. En sorte que, pendant la première partie, galants et belles pouvaient se passionner pour les menues péripéties de l’histoire d'amour: et quand ils avaient accompagné les personnages au dé-

nouement, que leur importaient les conseils que l’auteur avait ajoutés pour leur édification ? Il était si facile de fermer le livre, dès que l’ennuyeux moraliste montrait le bout de l'oreille, ou que le héros devenait insupportable de vertu! Ainsi tronquée, l'Anatomy of Wil apparaissait comme une de ces « frivolités » italiennes, délices de la société polie, et qui se trouvaient, dit-on, dans tous les « cabinets » des beautés d’alorst. Elle avait même sur ces importations un avantage bien fait pour aiguiser la curiosité des gens oisifs : ce n'était pas une simple traduction de novella à l'intérêt fictif; l’histoire contée par Lyly était véridique; elle s'était passée peu de temps auparavant; les gens bien informés pouvaient chuchoter les noms de la petite ville anglaise où s'était déroulée la scène, et des personnages réels qui se cachaïent sous les déguisements étrangers ?. L'histoire d'Euphues avait pour le monde élégant un double attrait : elle était vêtue à la dernière mode et elle avait tout le piquant d'un petit scandale 3.

Que les contemporains aient su lire entre les lignes, nous n'en pouvons douter. Car nous avons gardé quelques échos de l’'émoi provoqué à Oxford par la publication de l’Anatomy of Wüit. Dans l « Euphues and his Ephoebus », Lyly avait tracé un tableau de la vie licencieuse des étudiants d'Athènes : le public traduisit aussitôt Athènes par

1. Ces importations littéraires avaient tant de succès que John Drout, en 1570, prétendit que sa nouvelle The Pitifut History of two loving Italians, Gaulfrido and Bernardo était traduite de l'italien. De même Gascoigne, pour son Don Ferdinando Geronimi (Cf. Einstein, Italian Renaissance, 364).

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