‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 50 sur 321 · Voir « Euphues Glasse for Europe » (II · texte numérisé non relu

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ès sciences amoureuses; il renonce à son ton d’'aigre censeur pour prendre celui de conseiller galant. Il remplace ses diatribes satiriques par de petits apartés, confidentiellement chuchotés à l'oreille des lectrices, et dont l'amour fait toujours le sujet. Tantôt il reproche aux femmes leur cruauté et leur pruderie t; tantôt il leur dévoile, en grand secret, les ruses des hommes et leur offre généreusement des conseils ?. Il leur pose parfois des questions délicates et indiscrètes, celle-ci par exemple : « Penchent-elles pour l'amour platonique ou pour l'amour sensuel ? » Et il avoue — qui l'eût prévu ? — qu'à son avis « ceux qui vivent du spectacle de la vertu ont maigre visage # » ! Au « Remède

1. « Thus Gentlewoemen, Philautus resembleth the Viper, who beeing stricken with a reede lyeth as he were dead, but stricken the second tyme, recouereth his strength : hauing his answer at the first in ye masque, he was almost amased, and nowe againe denied, he is animated, presuming thus much vpon ye good disposition and kindnesse of woemen, that the higher they sit, the lower they looke, and the more they seeme at the first to loth, the more they loue at the last. Whose iudgement as I am not altogether to allow, so can I not in some respect mislike..… The willing resistance of women was ye cause yt made Arellius (whose arte was only to draw women) to paynt Venus Cnydia catching at the ball with hir hand, which she seemed to spurn at with hir foote, &c. » (Works, II, 131).

2. « But this I admonish you, that as your owne bewties make you not couetous of your almes towardes true louers, so other mens flatterie make you not prodigall of your honours towardes dissemblers. Let not them that speake fairest be beleeued soonest, for true loue lacketh a tongue, and is tryed by the eyes, whiche in a hearte that meaneth well, are as farre from wanton glaunces, as the minde is from idle thoughts.

And this art I will giue you, which we men doe commonly practise, if you beholde any one that either your curtesie hath allured, or your beautie, or both, triumph not ouer him, but the more earnest you see him, the more redie be to followe him, & when he thinketh himselfe neerest, let him be farthest off : Then if he take that with patience, assure your selfe he cannot be faithlesse » (Works, II, 155).

3. « Nowe Gentlewomen in this matter I woulde I knewe your mindes…… if any of you shoulde loue a Gentleman of such perfection as you can wish, woulde it content you onely to heare him, to see him daunce, to marke his personage, to delight in his witte, to wonder at all his qualities, and desire no other solace? Woulde you couet no more of your loue? As good it were to be silent and thinke no, as to blushe and say I.

I must needes conclude with Philautus, though I shoulde cauill with Euphues, that the ende of loue is the full fruition of the partie beloued, at all times and in all places... For they that liue by the vew of beautie stil

d'Amour » qu'étaient l'Analomy of Wit et l'histoire de Fidus, voici que succède un véritable « Art d'Aimer ». L'Euphues and his England, dans l'espace de ses quelque deux cents pages a comme tourné sur lui-même, et la fin du livre est, à peu de chose près, une rétractation du sujet et des idées du début. Certes, l’auteur avait raison quand il disait que, s'il n'avait pas nommé Euphues, bien peu de personnes auraient reconnu Euphuest.

Mais, si l’on veut avoir une idée plus précise de la transiormation profonde qui s'est accomplie dans l'esprit de Lyly, il faut lire la dédicace et les préfaces qui, écrites en dernier lieu, peuvent être considérées comme représentant le dernier état de sa pensée. Il faut surtout les comparer avec les dédicace et préface de l'Anatomy of Wit. Dans l’ « Epître aux Lecteurs » de son premier volume, Lyly s'était montré agressif et hautain; il en avait surtout aux têtes légères et gens à la mode; il croyait qu'Euphues ne leur plairait pas et il allait au-devant de leurs critiques ou de leurs exigences, en leur opposant son mépris : « Les beaux-esprits me querelleront si tout n'est pas rare ; les flatteurs me remercieront si quelque chose est à la mode. Mais voici ma pensée : que celui qui trouvera des fautes les corrige, et que celui à qui le livre plaira s'en serve. Je me soumets au jugement des sages, je fais peu de cas de la censure des sots. Les uns seront satisfaits par la

looke very leane, and they that feede onely vpon vertue at boorde will goe with an hungry belly to bedde » (II, 160).

1. « So may it be, that had I not named Euphues, fewe woulde haue thought it had bene Euphues » (Works, II, 5).

Lyly était conscient du caractère hétérogène de son œuvre. Dans l’Epître aux Gentlemen, il a laissé entendre que l'assemblage de ces divers éléments était voulu (Works, II, 12). Ayant été surpris dans son travail d'écriture par ce revirement de ses convictions, et n'ayant pas eu le temps, ou l’habileté, d'uniformiser sa manière, essaya-t-il de justifier la persistance de ces témoins d’une conception première en prétendant avec impudence qu’il avait recherché la variété? Ce n’est pas impossible.

raison; on répond aux autres par le silence. » Nous ne trouvons aucune trace de cette brusquerie dans |’ « Epitre aux Lecteurs » de l’'Euphues and his England. Le ton aigre du censeur brutal a disparu; il a été remplacé par un ton

courtois à l'extrême. L'auteur n'affecte plus de découdre ses contradicteurs éventuels; 1l flatte, il cajole, il sollicite. Il s'excuse de n'avoir pas terminé plus tôt ; il va jusqu à rendre compte de ses occupations et donne les causes de ce retard ?. Dans son humilité, il ne souhaite qu'une chose, c'est que les gentilshommes fassent accueil à son nouveauné, excusent les fautes et défendent ce qui est biens. Le moraliste bilieux s'est si bien adouci qu'il a, pour plaire aux jeunes galants, composé un bouquet bigarré d'histoires amoureuses et il les leur offre avec un sourire engageant : « Les amants, quand ils pénètrent dans un jardin, cueillent, les uns des orties, les autres des roses ; l’un du thym, un

1. « Fine heads will pick a quarrell with me if all be not curious, and flatterers à thanke, if any thing be currant. But this is my mynde, let him that fyndeth fault amende it, and him that liketh it, vse it. Enuie braggeth but draweth no bloud, the malicious haue more mynde to quippe, then might to cut. I submit my selfe to the iudgement of the wise, and I little esteme the censure of fooles. The one will be satisfyed with reason, the other are to be aunswered with silence » (Works, I, 183).

2. « Gentlemen, Euphues is come at the length though too late, for whose absence, I hope three badde excuses, shall stande in steede of one good reason.

First in his trauaile, you must think he loytered, tarying many a month in Italy viewing the Ladyes in a Painters shop, when he should haue bene on the Seas in à Merchaunts ship, not vnlike vnto an idle huswife, who is catching of fiyes, when she shoulä sweepe downe copwebs.

Secondly, being a great start from Athens to England, he thought to stay for the aduantage of a Leape yeare, and had not this yeare leapt with him, I think he had not yet leapt hether.

Thirdly, being arriued, he was as long in viewing of London, as he was in comming to it, not farre differing from Gentlewomen, who are longer a dressing their heads then their whole bodyes.

But now he is come Gentlemen, my request is onely to bid him welcome, &c. » {Works, II, 11).

3. « Onely my sute is to you Gentlemen, that if anye thing bee amisse, you pardon it : if well, you defende it : and how-soeuer it bee, you accepte it » (II, 19).

autre de la sauge; tous choisissent comme faveurs ‘ de leur belle ce qu’elle favorise. Si vous faites de même, messieurs, en me lisant, je suis sûr que tous mes discours seront estimés, les uns pour leur parfum, d’autres pour leur piquant, tous pour leur saveur amoureuse ? ». Des sages, dans tout ceci, il n'est plus question ; leur troupe grave a fui devant les beaux et frivoles cavaliers qui maintenant aturent les hommages de notre auteur.

Mais plus frappante encore, et plus caractéristique, est l'attitude de Lyly envers les lectrices. L'Anatomy of Wüt était pour lire entre hommes ; la femme n'y apparaissait qu'à titre d’éternelle ennemie ; pas un instant l’auteur n'avait supposé qu'elle pût être admise en égale respectée dans ce conciliabule où on l’anatomisait avec quelque brutalité. Lyly rend maintenant à l’idole qu'il avait brûlée des hommages repentants. Il reconnaît en elle une puissance devant laquelle il s'incline. Il ajoute une « Epître aux Dames et Gentilstemmes d'Angleterre », où il se fait gloire et mérite auprès d'elles du soin qu'il a pris de leur plaire. C'est pour les dames qu'il a « semé ses discours amoureux, de çà et de là, comme des fraises, et non en tas comme des houblons »; car il a songé qu'elles « aiment mieux être aspergées qu'inondées d’eau parfumée 3 ». Cela vaut bien une faveur, et 1l la sollicite avec modestie. Il se contentera qu'elles lisent son Euphues à leurs moments perdus, pour

1. En français, comme en anglais, on appelait autrefois faveurs tout objet (rubans, gants, etc.) donné par une dame et porté par un chevalier.

9. « Louers when they come into a Gardeine, some gather Nettles, some Roses, one Tyme, an other Sage, and euerye one, that, for his Ladyes fauour, that shee favoureth : insomuch as there is no Weede almoste, but it is worne. If you Gentlemen, doe the lyke in reading, I shall bee sure all my discourses shall be regarded, some for the smell, some for the smart, all for a kinde of a louing smacke » (II, 12).

3. « These discourses I haue not clapt in a cluster, thinking with my selfe, that Ladies.had rather be sprinckled with sweete water, then washed, so that I haue sowed them heere and there, lyke Strawberies, not in heapes, lyke Hoppes » (Works, II, 8).

« chasser le sommeil ou pour le faire venir » ; c'est une « bagatelle qu'elles pourront prendre en main aux heures où elles jouent avec leurs petits chiens ». Il aimerait mieux qu'Euphues « restât fermé dans le coffret d’une dame que de le savoir ouvert dans le cabinet d’un savant ».

Cet étalage d’adulation ne va pas sans ironie ?; mais cette ironie est elle-même une façon de flatter les goûts de ses lectrices. Il sait que rien ne plaît tant aux femmes — que

1. « It resteth Ladies, that you take the paines to read it, but at such times, as you spend in playing with your little Dogges, and yet will I not pinch you of that pastime, for I am content that your Dogges lye in your laps, so Euphues may be in your hands, that when you shall be wearie in reading of the one, you may be ready to sport with the other... Euphues had rather lye shut in a Ladyes casket, then open in a Schollers studie.

Yet after diner, you may ouerlooke him to keepe you from sleepe, or if you be heauie, to bring you a sleepe » (Works, II, 8-9).

2. L'ironie est surtout apparente dans le « Glass for Europe ». D’après Lyly la Cour anglaise est le séjour de la vertu. Les dames, en particulier, n’ont pas de défauts. Elles passent leurs matinées en prière; on ne les voit jamais écouter les propos des galants, ou lire des livres frivoles comme l’Arioste et Pétrarque. Elles sont luxueusement vêtues; mais ce n’est pas pour satisfaire leur coquetterie; elles cherchent seulement à honorer leur reine. Leur beauté est naturelle et ne doit rien à l’art; elles ne se servent pas d'onguents, les cheveux qu’elles portent sont bien à elles. Elles sont chastes et leur tempérance est aussi remarquable que leur beauté. Elles ne s’adonnent jamais à l’oisiveté. Elles ne répondent jamais aux lettres de ceux qui les courtisent; elles ne prononcent jamais de mots grossiers. En un mot, « they are in prayer deuoute, in brauery humble, in beautie chast, in feasting temperate, in affection wise, in mirth modest, in al their actions though courtlye, bicause woemen, yet Aungels, bicause virtuous ».

Elles sont, en cela, bien différentes des Italiennes pour qui Lyly décrit ce pays merveilleux : « They in England pray when you play, sowe when you sleep, fast when you feast, and weepe for their sins, when you laugh at your sensualitie.

They frequent the Church to serue God, you to see gallants, they deck themselues for clenlinesse, you for pride, they maintaine their beautie for their owne lyking, you for others lust, they refraine wine, bicause they fear to take too much, you bicause you can take no more ».

Or, nous savons — les pamphlétaires de l’époque sont unanimes sur ce point — que les défauts et les vices, malicieusement rejetés sur les Italiennes, étaient partagés par les Anglaises. Lyly lui-même, en plusieurs passages de l’'Euphues and his England, a, par des contradictions voulues, détruit l'effet de ses paroles. Pour ne citer qu’un exemple précis, Camilla ne se fait aucun scrupule de répondre aux lettres enflammées de Philautus, et c’est précisément un volume de Pétrarque qui lui sert à transmettre un billet. Pour les contemporains de l’auteur l’éloge portait donc à faux, et dans cet écart voulu entre la vérité et la fiction il y avait une inépuisable source d'’ironie.

rien surtout ne plaisait tant aux femmes d'alors — que ce ton enjoué et railleur, provocateur des longs combats d'esprit, des fines réparties et des sous-entendus subtils où elles triomphent. Il se meut avec aisance et complaisance au milieu de leur troupe redoutable ; il joue avec leurs bracelets, il tâte leurs dentelles, il jette un regard impudent sur leurs artifices de toilette. Il flatte et se moque tout d'une haleine : « Rien n’est plus léger qu'une plume, et cependant elle est placée sur le chapeau d’une femme; rien n'est plus fin que des cheveux, et cependant c’est sur la tête d'une dame qu'ils sont le plus frisés; aussi ai-je bon espoir qu Euphues, bien que rien ne puisse avoir moins de valeur que lui, sera remarqué par les yeux des dames... Celui qui pèse du vent doit avoir une main sûre pour tenir la balance et celui qui fouille les pensées d’une femme doit retenir sa main. Mais de peur que je ne fasse mon épître pareille à vos nouveaux bracelets, c'est-à-dire, interminable, je la veux façonner comme une balle, qui n'est pas plutôt versée dans le moule qu'elle est faite. Je commets vos seigneuries au Tout-Puissant, afin qu'il vous accorde tout ce que vous désirez et tout ce que vous méritez, pourvu que vos souhaits soient conformes à sa volonté 1! ». L'auteur a-t-il dit que les femmes sont légères et coquettes, qu'elles se laissent attirer davantage par l'éclat que par la valeur, que leurs pensées sont insaisissables et changeantes, que

1. « There is nothing lyghter then a feather, yet is it sette a loft in à woemans hatte, nothing slighter then haire, yet is it most frisled in a Ladies head, so that I am in good hope, though their be nothing of lesse accounte then Euphues, yet he shall be marked with Ladies eyes, and lyked somtimes in Éheirseares Hee that weighes wind, must haue a steadie hand to holde the ballaunce, and he that sercheth à woemans thoughts must haue his own stayed. But least I make my Epistle as you do your new found bracelets, endlesse, I wil frame it like a bullet, which is no sooner in the mould but it is made. Committing your Ladiships to the Almightie, who graunt you al you would haue, and should haue : so your wishes stand with his will » (Works, II, 10). ;

leurs modes sont innombrables et extravagantes ? Sans la plaisanterie finale, on en douterait presque, tant la satire est atténuée par une élégante révérence qui dissimule le pétillement du regard. Lyly est indiscutablement passé maître dans l'art difficile de parler aux femmes et, en acquérant ce talent, il a retrouvé le véritable emploi de ses aptitudes. Au fond, l’Anatomy of Wil, malgré le succès qu'elle avait valu à son auteur, était un faux départ, une erreur littéraire. Né homme d'esprit, Lyly n'était pas fait pour prendre le ton solennel et les allures raides de l'homme grave. Il était, au contraire, destiné à s'épanouir dans la société élégante et oisive, à l’'égayer de ses saillies, à la conquérir par sa malicieuse souplesse. C’est ce qu'il avait compris dans le court intervalle de temps qui lui fut nécessaire pour composer l'Euphues and his England. Et il avait suivi les secrètes impulsions de sa nature; il avait dit adieu, probablement sans regrets, à la littérature didactique et morale, à ses rêves de régénération sociale, pour jouer le rôle moins noble, mais plus brillant, de bel-esprit et d'amuseur de la Cour. Et désormais, ce rôle, il ne le quittera plus.

L'Euphues and his England eut encore plus de succès que l'Anatomy of Wii. Les gentilsftemmes d'Angleterre répondirent à l'appel d’un auteur qui savait si bien leur parler et parler d'elles, et désormais Euphues prit place dans le « cabinet » où elles tenaient leurs livres préférés, à côté de Boccace et de l’Arioste. Elles le lurent et le relurent avec tant de persévérance qu'elles finirent par découvrir dans le style très particulier de l'auteur un charme incomparable, et qu'elles s'essayèrent à le reproduire dans leurs conversations. L'euphuisme, comme on allait bientôt l'appeler, fit fureur dans les cercles élégants : « Notre nation », a dit Blount, « est redevable à Lyly d'un nouvel anglais, qu’il lui enseigna. C'est l'Euphues and his England qui mit cette langue à la mode. Toutes nos dames furent ses élèves et, à la Cour, les beautés qui ne savaient pas parler euphuisme étaient aussi peu considérées que celles qui maintenant ne parlent pas français ? ».

Il semblerait qu'un pareil succès fût bien fait pour déterminer chez Lyly l'intention d'exploiter plus à fond un genre

1. Trois éditions différentes parurent la même année 1580 et une chacune des deux années suivantes (Bond, Lyly. Woïrks, I, 24, 101).

2, On a assez souvent prétendu que l’euphuisme était devenu à la mode dès l’apparition de la première partie. Le témoignage de Blount (c’est le seul que nous ayons sur ce point) est pourtant formel : « Our Nation are in his debt for a new English which hee taught them. Euphues and his England began first that language : All our Ladies were then his Schollers, and that Beautie in Court which could not Parley, Euphueisme, was as litle regarded, as shee which now there, speakes not French » (To the Reader. Six Court Comedies, 1632).

où il avait si bien réussi. Il n'en fut rien pourtant, et au moment même où l'enthousiasme de ses lectrices se traduisait en témoignages aussi flatteurs, il renonça à la fiction en prose pour se tourner vers le théâtre. Quelque surprenante que paraisse, tout d’abord, semblable décision, elle n'en élait pas moins fort naturelle. C'était, en réalité, la conséquence logique des découvertes que le jeune auteur venait de faire en lui-même. Le jour où il avait compris que sa vocation était celle du bel-esprit, et où 1l s'était aperçu qu'il possédait au suprême degré les qualités du causeur brillant à qui nulle jonglerie de mots n'est impossible, il devait se sentir infailliblement attiré vers le genre littéraire qui trouve dans l'esprit un aliment essentiel, parois même suffisant, et qui se prête le mieux à l'utilisation du talent de la parole, je veux dire la comédie. Et en eflet, dans l'Euphues and his England cette évolution était déjà commencée : à tout moment, surtout vers la fint, on rencontre maints passages dialogués, formant de véritables scènes de comédie, et où l’on peut assister au travail de métamorphose qui allait faire sortir l'auteur dramatique du conteur comme un papillon de sa chrysalide.

Mais si Lyly devait trouver de lui-même le genre qui convenait à son talent, il est vrai de dire que des circonstances favorables stimulèrent ses prédispositions. En premier lieu, son maître, Lord Oxford, était un protecteur du théâtre; 1l entretenait une troupe d'acteurs et il passait, nous l'avons vu, pour le meilleur auteur comique de son temps; 1l est impossible que l'exemple et les conseils de ce grand seigneur n'aient pas influé sur la décision de Lyly. Mais, en outre, ces goûts de Lord Oxford ne faisaient eux-

1. Voir, par exemple, la scène où Philautus présente une grenade à Camilla (Works, II, 125-126), la scène dans le jardin de Lady Flavia (7bid., II, 134-185) et le passage que j'ai cité, dans la deuxième partie, p. 302 et sqq.

mêmes que traduire un état d'esprit général dans le monde de la Cour où notre auteur pouvait maintenant fréquenter, en sa qualité de serviteur du Grand Chambellan. Depuis sa jeunesse où un gardien compatissant essayait de tromper l'ennui de la princesse captive par des divertissements dramatiques !, jusqu'à la fin de sa vie où, reine languissante, elle trouvait encore dans le théâtre un suprême plaisir, Elizabeth eut toujours pour les représentations de toutes sortes une passion inextinguible. Alors qu elle diminuait avec une âpre parcimonie les dépenses les plus nécessaires de sa maison, ses « menus plaisirs » continuaient à jouir d'une sorte d'immunité contre l'avarice royale ?. En dehors des fêtes solennelles de la Noël et des Jours Gras, où pendant des semaines entières on jouait chaque soir, à la Cour, une pièce ou un masque, toute occasion de réjouissance, depuis la réception d’un ambassadeur jusqu'au mariage d'un grand seigneur, était prétexte à représentations. Cet engouement de la reine — est-il besoin de le dire ? — avait gagné toute la noblesse ; les courtisans imitaient à l'envi des habitudes parties de haut et qui offraient un moyen si commode de flatter la souveraine, tout en satisfaisant leur propre soif de luxe et de faste. Toutes les fois que la reine honorait de sa visite le manoir d’un de ses sujets, l’heureux privilégié faisait appel aux plus célèbres poètes pour « inventer » les fêtes dans lesquelles les spectacles scéniques formaient un invariable régal. Les plus riches parmi les gentilshommes avaient des acteurs à leurs gages ; les plus favorisés du

1. En 1556, pendant le Carnaval, Sir Thomas Pope « made for the Ladie Elizabeth all at his owne costes, a greate and rich maskinge in the greate halle at Hatfelde..… And the next day the play of Holophernes » (Nichols, Progresses of Elizabeth, I, 16, d’après Cotton Mss. Vit. F. 5).

9. On a d’ailleurs beaucoup exagéré cette avarice. Les Revels dépensaient parfois des sommes énormes pour la préparation des fêtes de Cour (V. Feuillerat, Documents relating to the Office of the Revels, Queen Elizabeth, passim).

côté de l'esprit ne manquaient pas de faire leur cour à coups de pièces ou de masques de leur composition. De graves politiciens même se servaient de ce frivole moyen pour l’accomplissement de leurs desseins : Burghley régla les représentations qui, pendant trois jours, devaient être offertes à Elizabeth et à Marie Stuart, lors de l’entrevue projetée entre les deux reinest ; et Bacon mit au service du favori Essex, pour la préparation d’un masque?, le talent qui allait révolutionner la philosophie moderne. Pour un ambitieux, le théâtre était le plus sûr moyen de plaire à la reine et de capter sa faveur : Lyly était trop avisé pour n'en pas faire la remarque, et pour ne pas songer à tirer parti d'un goût qui concordait si bien avec ses propres inclhinations.

C'est vers 1580 ou 1581 que Lyly fit ses débuts comme auteur dramatique avec sa comédie de Campaspes. Le sujet de cette pièce lui était fourni par certaine anecdote que Pline nous a contée sur Alexandre # : « Alexandre », dit l’auteur de l'Histoire Naturelle, « donna une marque très mémorable de la considération qu'il avait pour ce peintre |Apelle]. Il l'avait chargé de peindre nue la plus chère de ses concubines, nommée Pancaste. À l'œuvre, l'artiste devint amoureux. Alexandre s'en étant aperçu, la lui donna : roi grand par le courage, plus grand encore par l'empire sur soi-même et à qui une telle action ne fait pas moins d'honneur qu'une victoire; car il se vainquit luimême. Non seulement il sacrifia en faveur de l'artiste ses plaisirs, mais encore ses affections, sans même avoir égard pour les sentiments que dut éprouver sa favorite en passant

1. Lansdowne mss., 5, n° 38 (dans Collier, History of English Dramatic Poetry, 1, 178. Cf. Ward, History of Dramatic Literature, I, 155-156).

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