‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 52 sur 321 · MACTO IT SC. II ACTE LV, SC 1Y · texte numérisé non relu

MACTO IT SC. II ACTE LV, SC 1Y

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contempteur du genre humain; c'est, en réalité, une véritable « Vie de Diogène » qui se déroule parallèlement à une « Vie d'Alexandre ». Les espiègleries de trois jeunes garnements, Granichus, Psellus et Manes, serviteurs de Platon, d'Apelle et de Diogène, occupent, de leur côté, un nombre assez considérable de scènes supplémentaires 1. Bref, dans son travail de remplissage, Lyly a si bien fait que cette partie anecdotique et secondaire a fini par prendre une importance presque plus grande que l'intrigue Alexandre-Campaspe-Apelle ; et comme ces scènes épisodiques sont souvent les plus piquantes ou les plus pittoresques, qu'elles s'imposent par suite plus fortement à la mémoire, l'impression finale est celle d'une multiplicité de tableaux, très variés, et que relie à peine le fil léger de l'intrigue.

C'est là une conception dramatique qui choque tant soit peu nos goûts et nos habitudes modernes; mais 1l faut se dire que pour les gens de l’époque elle n'était pas sans avoir un certain charme. Si nous voulons comprendre l'effet produit par Campaspe sur les contemporains, il nous suffit de songer à la curiosité jamais satisfaite avec laquelle, au moment de la Renaissance, on recherchait tout ce qui pouvait renseigner sur la vie et les gestes des personnages de l'antiquité. Un critique ? a dit, et fort bien dit : « Ce que les hommes de la Renaissance désiraient surtout passionnément savoir et ce qu'ils sont arrivés à connaître, c'est la facon dont pensaient et se conduisaient les Grecs et les Romains, quel tour d'esprit ils apportaient aux différentes circonstances de la vie. C’est pour interpréter l'âme antique, la scruter dans ses replis qu'on ne s’est pas lassé de lire Sénèque, Plutarque, tous ceux qui par les mots cités, les

4VAGCte l SC ii Acte TI sc 1; Acte TITI "sc lissActe IV, SC. ï: 9, Bourciez, Les mœurs polies et la littérature de Cour sous Henri II, p. 147.

gestes rapportés, les menus détails enregistrés soigneusement, rendaient encore plus intime et plus présent le commerce avec les morts illustres ». De là vient, en effet, ce goût pour les ana antiques qui est commun à tous les écrivains de l’époque, et qui trouve sa satisfaction suprême dans la compilation de livres comme Les ditz moraulx des philosophes 1 ou le Garden of Pleasure ?. Un ancien a dit tel mot en telle circonstance : on le répète, on se le donne comme exemple, on l’applique à une situation analogue dans sa propre existence; c'est ainsi que l’on essaie de se refaire une âme antique. Ce besoin de revivre la vie des siècles disparus trouvait pleine satisfaction dans la pièce de Lyly. Les morts les plus illustres y ressuscitaient, et de façon plus vivante que dans une page imprimée, puisque l'effort que l'on avait à faire pour recréer la physionomie d'un personnage antique par delà le raccourci d'un geste ou les sous-entendus d’un simple mot était supprimé par l'effet de l’action scénique. A la représentation, et dans des esprits ainsi disposés, la multiplicité décousue des scènes se fondait en une véritable harmonie, qui avait sa tonique dans le goût commun du public : c'était tout un tableau de la société athénienne groupée autour de la fascinante figure du conquérant macédonien qui se déroulait devant les yeux enchantés des spectateurs.

La meilleure preuve que la pièce avait de quoi satisfaire les exigences du public d'alors — tout au moins celles du public aristocratique — c'est qu'elle plut. Campaspe fut

1. Publié d’abord en latin, traduit en français par Guillaume de Tignoville, puis en anglais par Anthony Woodville, Earl Rivers, sous le titre de Dictes and Sayings of the Philosophers, et publié par Caxton, en 1477.

2. The Garden of Pleasure : Contayninge most pleasante Tales, worthy deeds, and witty sayings of Noble Princes and learned Philosophers, Moralized. Done out of Italian into English by James Sandfora (1573). L'ouvrage fut publié de nouveau, en 1576, sous le titre de Hours of Recreation, or After dinners.

d'abord jouée au théâtre privé de Blackfriars 1. Ce théâtre n'était pas fréquenté par le public d'apprentis et de filles, aux relents d'ail et de mangeaille, qui criait, gesticulait, se battait et faisait pis encore, dans les cours d’auberge ; une shrps generosa, aux goûts raffinés, en composait l'auditoire habituel? ; la précieuse Campaspe, devant ces spectateurs de choix, n'eut pas à redouter de grossières manifestations et fut reçue avec une grande « courtoisie 3 ». Ce succès la désignait à l'attention du Master of the Revels 4, qui l’accepta pour les fêtes de la Noël 1581. Elle fut jouée devant la reine, probablement le 31 décembre, par les troupes des Children of the Chapel et des Children of Paul's réunies 5.

On a prétendu que Lyly, sous les personnages antiques, avait figuré des personnages de la Cour, la reine entre autres 6. Je ne crois pas que telle ait été son intention, car il est fort improbable que, pour un début, il ait osé manier cette arme dangereuse que peut être une allégorie politique; les risques à courir eussent été trop grands. Mais il n'est pas impossible que les courtisans aient découvert

1. Ce théâtre n'était pas celui que Burbage devait édifier en 1597. Mais il devait s'élever sur le même emplacement, ainsi que semblent le prouver certains documents que je me propose de publier sous peu. Ce théâtre est mentionné (en 1582) par Gosson, dans ses Plays Confuted in five actions.

2, Dans le Prologue de sa pièce, Lyly a fait allusion aux « woonted courtisies » de l’auditoire.

3. Dans le Prologue de Sapho & Phao, sa seconde pièce, Lyly a parlé de la « curtesie, which we haue euer found »; ces mots ne peuvent s'appliquer qu'à Campaspe (V. App. B).

4. Officier de la Couronne dont le rôle était équivalent à celui de l’Intendant des Menus en France.

5, Voir Appendice B.

6. Fleay (Biographical Chronicle, II, 39-40) a affirmé qu'Alexandre représentait Elizabeth; d'après le même critique, Lyly se serait peint sous les traits de Diogène. — Cartwright, de son côté (Footsteps of Shakespere, 102), a dit : « In the comedy of Campaspe Queen Elizabeth might view her own virtues reflected in the chastity and warlike courage of Alexander. The loves of Apelles and Campaspe are probably an allusion to the marriage of the Earl of Leicester with the Countess of Essex ».

des allusions dans la pièce, même si l’auteur ne les y avait pas mises. L'époque d'Elizabeth fut, tout autant que le moyen âge, sous la domination de l'esprit allégorique. Ce n'était pas en vain que, depuis des siècles, les intelligences étaient façonnées à ne voir dans la littérature d'autre fin — on pourrait presque dire d'autre beauté — que celle qui réside dans la recherche abstruse d’une interprétation symbolique. L'habitude de faire effort pour dégager le sens qui se pouvait cacher sous l’évidente signification des mots était restée, lorsque la méthode philosophique qui avait créé cette habitude eut disparu. Seulement, au lieu de se perdre dans les labyrinthes de conceptions abstraites, les gens de la Renaissance, avec leurs tendances rationalistes et leur besoin de réalisme, aimaient mieux faire des applications aux événements de la vie contemporaine; de philosophique et morale, l'interprétation allégorique était devenue surtout une chasse à l’allusion politique, sociale ou même scandaleuse, en laquelle l'esprit d'activité et de curiosité de l'époque trouvait un vaste champ d'exercice t. La reine Elizabeth était particulièrement friande de ces acrobaties intellectuelles. Femme, et femme à l'esprit subtil, elle était par nature attirée vers les formes ambiguës et détournées de la pensée. Elle « manquait de naturel même dans ses prières ? »; elle adorait parler par énigmes, et elle était fière de son incomparable habileté à deviner celles qu'on lui posait 3. Et en ceci, comme pour le goût des spectacles, la Cour suivait docilement l'exemple de la souveraine. On pouvait voir Burghley, sur la fin de sa vie,

1. Sur ce sujet, voir Sidney Lee, The topical side of the Elizabethan Drama (New Shakespere Society Transactions, 1887-1892, Pt. I).

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