‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 57 sur 321 · Froude, History of England, xi · texte numérisé non relu

Froude, History of England, xi

pas à s'entendre. Et les Français commençaient de nouveau à se demander s'ils n'avaient pas été joués, lorsqu'eut lieu, en coup de théâtre, la scène de Greenwich. Elizabeth se promenail avec Alençon dans la galerie du château. Leicester, ami évincé, et Walsingham, politique résigné, suivaient. Mauvissière, l'ambassadeur français, entra pour demander, au nom de son maître, une réponse ferme. « Ecrivez à votre maître », répond subitement Elizabeth, « que le duc sera mon mari ». Et saisissant brusquement la grosse tête d'Alençon, elle le baisa sur les lèvres et lui passa un anneau au doigt. Puis, tout animée, elle fit entrer la Cour et présenta son fiancé aux dames d'honneur et aux courtisans stupéfaits.

Après cet acte décisif, le mariage semblait conclu ; en réalité, c'en était fait des espérances du pauvre duc. Les difficultés et les objections recommencèrent de plus belle. L'on fit entendre au fiancé qu'il ferait mieux de reprendre le chemin de la France. Mais il se cramponnait ; 1l venait de frôler une couronne royale; la tentation était trop forte. On fit luire à ses yeux la conquête des Pays-Bas. Il s'obsina : il ne partirait que lorsque Elizabeth serait sa femme. Elizabeth lui offrit son amitié en place de son amour ; il trouva que ce n'était pas assez et fondit piteusement en larmes, s'écriant quil serait ridicule devant le monde entier. Enfin on le tourna et retourna si bien que, fatigué de lutter, 1l consentit à rejoindre l'armée des Pays-Bas. En février 1581/2, Alençon quitta Londres et repassa la mer accompagné des vœux les plus affectueux d'Elizabeth. Le « Prince Grenouille » ne devait plus revoir sa royale fiancée.

Il y avait là un sujet qui se prêtait admirablement à une allégorie politique. Ces négociations avaient passionné la Cour tout entière, depuis le personnage le plus influent

LES DÉBUTS DRAMATIQUES qi

jusqu'au petit page arrivé de la veille‘. Mises à la scène, elles devaient remuer dans le cœur des spectateurs des espérances ou des craintes encore vibrantes et y trouver une source incomparable d'intérêt. Elles avaient en elles les éléments suffisants d'une intrigue et l’auteur n'avait qu'à en suivre les péripéties pour obtenir ipso facto son exposition et son dénouement ; enfin, l'amour, ce motif essentiel à toute pièce de théâtre, en formait le sujet avoué. Lyly ne laissa pas échapper l’occasion et, bien que le temps fût court, il se hâta d'accommoder ces événements politiques en comédie, dans l'espoir de faire accepter sa pièce pour les fêtes des Jours Gras ?.

Pour déguiser les personnages réels sous des noms d'emprunt, ainsi qu'il était nécessaire, Lyly utilisa la poétique histoire des amours de Sapho et de Phaon. La légende présentait, en effet, avec la comédie politique que l'on venait de vivre à la Cour anglaise quelques ressemblances assez piquantes. Phaon, le batelier de Mytilène, aimé de la poétesse Sapho, rappelait assez bien ce jeune prince français, qui passait et repassait la mer avec tant de persévérance, pour aller retrouver sa fiancée. Phaon était laid de nature, mais il avait reçu de Vénus un vase rempli d'un parfum qui le rendit le plus beau des hommes; un homme d'esprit pouvait dire avec malice que

1. C’est que tout changement dans l'existence de la reine était vital pour les courtisans. Les favoris et la foule de leurs protégés étaient opposés au mariage, car ils ne voyaient pas sans appréhension la venue d’un prince étranger qui ferait naturellement main basse sur les faveurs. D’aucuns, c'étaient les plus désintéressés, haïssaient le prince parce qu'il était français. I1 y avait, par contre, un parti qui soutenait Alençon; c'était celui de tous les mécontents qui cherchaient dans l'avènement d’un prince consort une occasion de chasser les accapareurs de la faveur royale, et de s'installer à leur place. Enfin, il y avait le parti des « politiques », qui se résignaient au mariage parce qu’ils le jugeaient nécessaire pour mettre un terme aux tergiversations par trop féminines de la reine, tergiversations qui commençaient à devenir dangereuses.

9, Voir Appendice B.

seul l'Amour avait accompli ce miracle d'embellir aux yeux de la reine d'Angleterre le peu séduisant Valois. Sapho, pendant son exil, et Phaon, après sa trahison, avaient vécu en Sicile 1, et cette île, par une coïncidence curieuse, avait même forme et était, par rapport à la terre ferme, dans la même position que l’île britannique. Là, il est vrai, s’arrêlaient les ressemblances, mais elles étaient suffisantes pour faire surgir dans l'esprit des spectateurs l'idée d’analogie, et justifier le choix de l'auteur.

D'ailleurs, en de pareilles allégories, il valait mieux que l'auteur fût obligé d'ajuster la légende aux faits historiques qu'elle devait recouvrir, les modifications apportées à une histoire connue ne faisant qu'attirer l'attention sur le sens caché de la pièce. Aussi, pour tenir compte de ce quil appelait lui-même les « nécessités de l'histoire ? », Lyly ne s'est-il pas fait faute de remanier à sa guise la tradition qui a fixé les traits des deux amants de Syracuse 5. Sapho, d'après Ovide, était de petite taille et peu favorisée de la nature; dans la pièce elle est devenue la reine d'un pays « enrichi par la paix »; elle est belle, majestueuse, « royale par la naissance, savante par l'éducation, politique dans son gouvernement # ». Par contre, à cette transformation, elle a perdu le talent poétique qui lui valut sa renommée, à moins qu'on n'en veuille voir une manifestation dans la

1, Selon une tradition, Sapho fut exilée avec une partie de la noblesse lesbienne et se rendit en Sicile, et c’est dans la même île que Phaon, d’après Ovide, exerça son métier lorsqu'il eut abandonné sa maîtresse.

2. Dans l’épilogue, il a dit : « Wee feare we haue lead you all this while in à Labyrinth of conceites, diuerse times hearing one deuice, & haue now brought you to an end, where we first beganne. Which wearisome trauaile, you must impute to the necessitie of the hystorie » (Works, II, 416).

3. Lyly, faussant la légende, a mis le lieu de la scène à Syracuse, ce qui lui a permis d'introduire la Sibylle, laquelle représente peut-être Catherine de Médicis. On trouvera une analyse détaillée de Sapho and Phao dans la 2e partie, page 391 et suivantes.

4. « Sapho, faire by nature, by birth royall, learned by education, by gouernment politike, rich by peace : insomuch as it is hard to iudge, whether she be more beautifull or wise, vertuous or fortunate » (Acte I, sc. ii, 7-10).

chanson qu'elle soupire à l'acte III, en s'accompagnant de son luth. Les descriptions sensuelles de l'amour, les « oscula rapla », « amoris opus », « consumpla voluptas », etc., dont Ovide s’est plu à embraser son Epiître ont élé soigneusement omises ; les deux amants lyliens quintessencient leurs sentiments et les dissimulent sous un tel jaillissement de mots d'esprit que vraiment la reine la plus chaste pouvait accepter une représentation aussi intellectuelle de l'amour sans avoir à rougir. C’est surtout le dénouement qui a été profondément modifié : dans la comédie, Sapho, bien loin de faire le saut de Leucade, guérit de son amour et est heureuse de sa guérison; c’est le malheureux Phaon, devenu le plus constant des hommes, qui est congédié par celle qui n’a, d’ailleurs, éprouvé pour lui que la plus légère et la plus passagère des passions. Ainsi métamorphosée, la légende était à peine reconnaissable; mais l'esprit le plus obtus devait sans peine trouver ce fil que Lyly disait, dans son Epilogue, être nécessaire au spectateur pour sortir du labyrinthe de la pièce 1. Mais il n'était pas suffisant de présenter les événements qui s'étaient passés à la Cour anglaise sous une forme à la fois piquante et intelligible; il fallait aussi faire preuve de tact et de prudence. Il était, tout d’abord, essentiel de toucher avec la plus subtile délicatesse aux sentiments intimes de la reine, tout mot malheureux ou à contre sens pouvant entraîner de graves conséquences. Ce n'était pas chose facile, car ces sentiments étaient inextricablement complexes. Il n’est pas douteux que la plus fine diplomate de son temps joua dans l'affaire du mariage une savante

1, « And so we wish euery one of you à thread to leade you out of the doubts, wherwith we leaue you intangled : that nothing be mistaken by our rash ouersightes, nor misconstrued by your deepe insights » (Epilogue. Works, II, 416). Cette phrase serait à elle seule suffisante pour prouver, s’il en était besoin, qu’il y à une allégorie dans Sapho & Phao.

comédie. Elle spécula sans vergogne et avec une habileté consommée sur les convoitises de la Cour de France, pour régler à sa convenance le jeu des alliances européennes. Et selon toute vraisemblance, elle ne songea jamais à épouser le prince français. Mais, d’un autre côté, il est non moins certain que l’incorrigible coquette savoura, en son particulier, ce flirt politico-sentimental. L'ambassadeur espagnol, avec sa perspicacité habituelle, écrivait à Philippe IT : « Elle est grandement influencée par le désir de faire croire que ses talents et sa beauté sont si puissants qu'ils ont décidé Alençon à venir la visiter sans aucune promesse formelle de mariage 1 ». Elle fut heureuse et flattée de voir à ses pieds ce jeune prince qui, élevé dans une Cour où l'amour était savamment pratiqué, roucoulait et languissait comme pas un aux pieds de sa maîtresse. En tous cas, il était nécessaire, pour les besoins de la diplomatie, que même ceux qui connaissaient les pensers intimes d'Elizabeth eussent l'air de croire à la sincérité de sa passion. Les sentiments contradictoires de ce cœur hyper-féminin étaient encore compliqués de certaines protestations habituelles à la reine-vierge, et dont il fallait aussi tenir compte. Maintenant que les négociations étaient rompues, se réaffirmait cette invincible aversion pour l'état de mariage sur laquelle, en tous temps, Elizabeth avait appuyé sa résolution de ne pas donner de roi à l'Angleterre ?. Elle était fière des hommages qu'on lui adressait ; elle n'était pas fâchée de laisser croire parfois qu'elle était capable d’un tendre émoi; mais elle voulait que son indifiérence à l'amour fût chose incontestée. Il y avait là un problème peu banal à résoudre : il fallait croire et ne pas croire à l'amour de la reine; il fallait la faire figurer

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