‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 71 sur 321 · Voir Appendice B · texte numérisé non relu

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semblait-il, de pouvoir à l'avenir faire face aux créanciers exigeants; il bénéficiait, par ricochet, du renouveau de faveur dont Lord Oxford jouissait maintenant auprès de la reine. C'étaient, pour un écrivain qui mettait en la Cour tous ses espoirs, des circonstances favorables au libre épanouissement de l'imagination créatrice. Et en effet, Lyly, dans le courant de cette même année 1584, se remit au travail et produisit sa troisième comédie : Gallathea.

Délaissant momentanément la comédie à allégorie politique’ qu'il avait si habilement exploitée dans Sapho and Phao, — ce n'était pas tous les jours que la chronique de la Cour offrait des sujets aussi piquants que celui des fiançailles de la reine ! — Lyly, dans sa nouvelle pièce, se tourna vers un genre qui depuis quelque temps était en passe de devenir fort à la mode : la pastorale ?. Il choisit comme lieu de la scène les bocages ombreux d'une Arcadie anglaise, et c'est à des bergers et bergères aux noms virgiliens qu'il confia les principaux rôles de l'intrigue. Cette intrigue peut se résumer ainsi :

Neptune, pour se venger des habitants du Lincolnshire qui l'avaient outragé, inonda autrefois leur pays. Il con-

1. Ce n’est pas l’avis de J. Cartwright qui, dans Gallathea et Phillida, voit « England and Scotland armed to resist the Spanish invasion ». Quant au monstre Agar, ce serait l’Invincible Armada, dispersée par Neptune, par respect pour Diane (Queen Elizabeth) (Footsteps of Shakespere, 103). Cette interprétation est naturellement de pure fantaisie. L'allégorie, dans cette pièce, est réduite à quelques flatteuses allusions à la chasteté de la reine (Voir, plus loin, p. 138-139).

2. Non point que l’on ne puisse trouver, bien auparavant, des traces de l'influence pastoralière sur le théâtre de cour (V. p. 333, note 1). Mais il est vrai de dire que, entre 1578 et 1585, on assiste à un brusque épanouissement de la pastorale dramatique proprement dite. En janvier 1579, nous trouvons la première mention d’une pastorale qui semble avoir réellement mérité ce nom : À pastorell or hislorie of a Greeke maid, jouée par la troupe de Leicester. L'Arraignment of Paris (1581 ou 1582), bien qu’on lui ait quelquefois refusé le titre de pastorale, doit certainement être classée dans ce genre dramatique. En 1584, on donna devant la reine À Pastoral of Phillida & Choryn, et, cette même année, fut celle pendant laquelle Watson, l'ami de Lyly, traduisit

l’'Amintz du Tasso. Ici encore, nous surprenons donc Lyly dans ses efforts pour s'adapter au goût du jour.

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sentit pourtant à retirer ses eaux dévastatrices, à la condilion que, tous les cinq ans, la plus belle des vierges de l'endroit serait offerte en sacrifice au monstre Agar. L'année expiatoire est arrivée, et le berger Tyterus songe avec terreur que sa fille Gallathea est très belle ; pour la soustraire au choix fatal, il la déguise en garçon. Mais le berger Melebeus qui a, de son côté, éprouvé mêmes appréhensions au sujet de sa fille Phillida, a lui aussi imaginé de déguiser son enfant en garçon. Gallathea et Phillida, en attendant que le danger soit passé, errent de par le bois qui s'étend sur les bords de l'Humber. Elles se rencontrent, et réciproquement trompées par leurs déguisements, elles tombent amoureuses l’une de l’autre. Dès lors, les deux jeunes filles, timides et roucoulantes, traversent la scène, se cherchant mutuellement et maudissant la triste nécessité qui les oblige à dissimuler leur amour. Un sentiment de crainte contribue encore à troubler leurs tendres petits cœurs : des mots imprudents leur ont échappé qui ont éveillé des soupçons ; elles entrevoient vaguement que l'amour entre elles est impossible.

Et leur situation serait, en effet, inextricable si des divinités olympiennes n'étaient, par hasard, amenées à se mêler de leurs peines de cœur. Dans le même bois, où les deux bergères bercent leurs soucis, habitent aussi Diane et ses nymphes. La farouche indifférence manifestée par les chasseresses a courroucé Cupidon qui, pour se venger, décoche ses flèches de çà et de là. Et voilà que les rebelles sont torturées par la passion. L'une d'elles, Telusa, tombe amoureuse de Philida; deux autres, Eurota et Ramia, se disputent Gallathea. Au su de la mésaventure arrivée à ses suivantes, Diane entre dans une grande colère; et devinant d'où part le coup, elle fait amener Cupidon, l'enchaîne et lui impose la tâche humiliante de défaire les lacs d'amour

qu'il a noués. En apprenant la captivité de son fils, Vénus intervient à son tour. Elle persuade à Neptune de renoncer au tribut sanguinaire !; Diane, en échange, relâchera Cupidon. Il en est ainsi fait; et la déesse de l'amour, se montrant compatissante, offre de changer l'une des deux jeunes filles en garçon. Le tout se termine par un mariage, auquel sont conviés trois frères, Raffe, Robin et Dick, dont les aventures ont fourni matière à l'élément comique de l'action.

En dernière impression, ce sont bien les charmantes figures de Gallathea et de Phillida qui dominent la pièce. Je ne serais pourtant pas étonné si Lyly avait compté davantage, pour le succès de son œuvre, sur les scènes où paraissent Diane et ses nymphes. Car ces scènes étaient destinées à enfermer le précieux grain de flatterie que la reine s'attendait à trouver chez ses auteurs préférés. La déesse de la Chastelé, avec ses tirades contre l'amour et ses exhortations à la froideur?, symbolisait évidemment la reine d'Angleterre. Et nul doute que dans la défaite infligée par Diane à Cupidon, les courtisans n'aient découvert une allusion très claire, quoique discrète, à la triomphante indifférence de leur reine. Au fond, toute la partie de l'intrigue qui mettait Diane en antagonisme avec Cupidon et Vénus n'était qu'une répétition à peine modifiée de la lutte de Sapho contre Vénus et son fils. Quant aux nymphes,

1. A la fin de la pièce, sans que l’auteur l’ait clairement expliqué, ce sont les nymphes de Diane qui supportent le poids de la terrible vengeance de Neptune. C’est donc pour sauver « ses nymphes » que Diane accepte le marché. Cette inconséquence, ajoutée à certaines paroles peu intelligibles de Neptune, est en faveur de l'hypothèse de Bond (V. Lyly. Works, II, 426-427), lequel a supposé que Gallathea ne nous est parvenue que sous une forme remaniée.

2. Voir Acte III, sc. iv, 16-52 et 67-85. Voir encore l’adieu d’'Haebe à Diane: « Fare-well the Soueraigne of all vertue, and Goddesse of all virgins, Diana, whose perfections are impossible to be numbred, and therefore infinite, neuer to be matched, and therefore immortall » (Acte V, sc. ii, 39-41). Dans ce portrait hyperboliquement flatté, la vaniteuse Elizabeth se reconnaissait sûrement.

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elles personnifiaient probablement les dames d'honneur de la Cour 1; et leur faiblesse servait à rehausser par eflet de contraste la force d'âme, vraiment divine, de leur maïtresse. Peut-être même Lyly, en peignant sur le ton ironique les émois de Telusa et de ses compagnes, a-t-il voulu faire une directe allusion à quelqu'une de ces épidémies amoureuses qui parfois sévissaient parmi les suivantes d'Elizabeth. Mais pour l'affirmer, il faudrait être mieux renseigné que nous ne le sommes aujourd'hui sur l’histoire anecdotique de la Cour ?.

Gallathea fut probablement terminée avant les fêtes de la Noël 15843. Mais à ce moment il semble que l'on ait dissous la troupe des Children of Paul's #. C'est là, peut-être, la raison pourquoi Lyly, n’entrevoyant plus la possibilité de donner sa pièce à ses acteurs habituels, se décida à la publier 5. Le 1% avril 1585, Cawood s’assura le privilège de l'impression. Aucun exemplaire de cette année-là ne nous est parvenu, et l'on en a conclu que l’auteur avait retiré son

1. D'ailleurs, l’une d'elles, Haebe, est donnée comme ayant vécu à la cour : parmi les choses qu’elle regrette dans la vie, elle range « the pompe of Princes Courts, whose roofes are imbosst with golde, and whose pauements are decked with faire Ladies, where the daies are spent in sweet delights, the nights in pleasant dreames, where chastitie honoreth affections and commaundeth, yeeldeth to desire and conquereth » (Acte V, sc. ii, 33-38). Comme, immédiatement après, elle dit également adieu à Diane, il est facile de voir à quelle cour Haebe faisait allusion.

2, Gallathea contient aussi une satire de Richard Harvey et de son Astrologicat Discourse. Cf. Appendice B.

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