VITE
ENDIMION
Le sujet de cette comédie est fondé sur le gracieux mythe d'Endimion et de ses amours avec la Lune. Mais la légende a été si profondément modifiée par Lyly qu'elle est à peine reconnaissable ?. On pourrait même dire qu'elle a été prise à contre-pied : c'est Endimion qui recherche l'amour de Sélénè — ici appelée Cinthia, — et Cinthia, loin de commettre les tendres folies auxquelles elle se laissa aller sur le Mont Latmos, est chaste, froide, indifférente, et refuse de partager la passion qu'elle a inspirée. D'ailleurs, elle dépouille à tout instant sa nature céleste pour devenir une
1. Voici dans sa sécheresse — cette sécheresse est ici indispensable — une analyse succincte de l’intrigue d’Endimion.
Acte I. Endimion avoue à son ami Eumenides l’amour qu’il éprouve pour Cinthia; Eumenides essaie de le détourner de ces folles idées (Scène i). Fureur de Tellus, en apprenant la trahison dont Endimion s’est rendu coupable à son égard; malgré les conseils de Floscula, sa confidente, elle jure de se venger (Scène ii). Scène comique entre Sir Tophas, un courtisan vantard, et Dares, Samias, Epiton, pages d'Endimion, d'Eumenides et de Sir Tophas (Scène iii). Tellus demande à Dipsas de se faire l’ouvrière de la vengeance qu'elle médite. Dipsas fera en sorte que Cinthia soupçonne Endimion « sans raison » (Scène iv).
Acte II. Endimion, dans un monologue, se plaint que Cinthia se méfie de lui. Ce monologue est interrompu par l’arrivée de Tellus. Endimion tergiverse (Scène i). Scène comique entre Sir Tophas, les pages et deux dames d'honneur (Scène ii). Endimion cherche le repos sur un talus planté de lunaire. Il est surpris par Dipsas qui, avec l’aide de sa suivante Bagoa, endort le jeune homme pour de longues années (Scène iii).
Acte III. Cinthia, qui paraît pour la première fois, apprend qu'un étrange sommeil s’est emparé d’Endimion. Sur les ins.ances d’Eumenides, elle promet de sauver le jeune homme, Afin d'apprendre la cause de ce sommeil, elle dépêche des sages dans toutes les directions. Et comme Tellus veut calomnier Endimion, elle l’exile dans le « Château du Désert » (Scène i). Tellus manifeste son indomptable volonté; sa beauté trouble le cœur de Corsites, son
reine imposante, aimée et redoutée tout à la foist. Elle est entourée d’une foule brillante de courtisans et de dames qui, tout en lui faisant escorte, jouent des rôles parfois assez importants dans l'action, rompant ainsi cette stricte imtimité qui protégea les secrètes rencontres du berger grec ? el de sa divine amante. Le sommeil d'Endimion n'est point l'œuvre de Jupiter, lequel ne figure pas dans la pièce; 1l est dû à la malignité d'une certaine Tellus, personnage que Lyly a introduit de sa propre autorité pour le mettre en rivalité avec celui de la déesse-reine. Cet antagonisme entre Cinthia et Tellus a même pris une telle importance qu'il forme, on peut le dire, le nœud de l'intrigue, bien plus que les relations entre les deux protagonistes.
Si Lyly a ainsi porté une main audacieuse sur l’un des mythes les plus poétiques de l'antiquité, au point d'en altérer complètement le sens, c'est qu'ici, comme dans
gardien (Scène ii). Scène comique entre Sir Tophas et les pages (Scène iii). Cependant, Eumenides est arrivé devant une fontaine miraculeuse qui, d’après ce que lui raconte un vieillard répondant au nom de Geron, accorde aux amants sincères la faveur qu’ils sollicitent. Eumenides hésite entre son amour pour une certaine Semele et son amitié pour Endimion. Il décide en faveur de l’amitié, et obtient un oracle, solution cherchée pour sauver Endimion (Scène iv).
Acte IV. Tellus impose à Corsites la tâche impossible d’enlever Endimion de sur le talus de lunaire où il est endormi (Scène i). Scène comique entre les pages et la garde placée par Cinthia auprès d'Endimion (Scène ii). Corsites essaie, mais en vain, d'enlever Endimion (Scène iii). Cinthia, suivie de sa cour, vient visiter Endimion (Scène iv).
Acte V. Eumenides découvre à Cinthia qu'elle est désignée par l’oracle pour sauver Endimion : un baiser arrachera le jeune homme au sommeil fatal. Cinthia donne le baiser, et Endimion s’éveille (Scène i). Scène comique entre Sir Tophas et les pages (Scène ii). Jugement de Cinthia : elle réprimande Tellus et Dipsas, mais pardonne. Elle donne Tellus à Corsites; Dipsas reprendra la vie commune avec Geron, qui se trouve être son mari, Quant à Endimion, elle lui promet sa faveur (Scène iii).
1. Gyptes lui dit: « They are thrise fortunate that liue in your Pallace, where Trueth is not in colours, but life, vertues not in imagination, but execution » (IV, iii, 48). A l’acte V, scène iii, 12, il est parlé de sa « suite ». Cf. aussi, plus haut, ses qualités comme souveraine.
2. D'ailleurs Endimion n’est pas un berger, mais un jeune seigneur : « Am I that Endimion who was wont in Court to leade my life » (V, i, 60); « Endimion, the flowre of my Courte » (V, iii, 36).
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Sapho & Phao, il a écrit une allégorie. Les personnages mythologiques ont perdu leur figure traditionnelle parce quils prêtaient leurs noms à des personnages réels, contemporans de l’auteur ; leur caractère a été obligé de se plier aux « nécessités de l'histoire » et de se conformer à des actes et à des gestes qui, au moment de la représenlation, étaient reconnaissables pour tous les spectateurs de la Cour. Et aujourd'hui encore, cette vie moderne qui sourd par derrière l'atmosphère grecque le lecteur la sent ou la devine à tout instant. Si évidente est cette transposition du mythe à l'histoire que l'on se demande comment certains critiques ont pu se refuser à la reconnaître 1.
D'ailleurs le nombre de ces récalcitrants? diminue de jour en jour, à tel point qu'il n'est même plus nécessaire de leur livrer bataille, quand on aborde l'étude d'Endimion. L'idée est si bien admise que l'on ne compte pas moins de trois explications principales du sujet de la pièce 3. C’est le
1. Dans les Prologue et Epilogue, Lyly a lui-même attiré l'attention des spectateurs sur l'existence d’une allégorie : « We hope in our times none will apply pastimes, because they are fancies; for there liueth none vnder the Sunne, that knowes what to make of the Man in the Moone » (Prol.). Comme l’a excellemment dit Halpin, « the faint denial of personalities in the prologue is but the temptation to arouse curiosity to a diligent search for a secret ready to transpire » (Oberon’s Vision, p. 51). Voir aussi, dans l'Epilogue, les craintes exprimées par l’auteur.
2. Celui qui à le plus nettement pris position contre l'existence d’une allégorie dans Endimion est Henry Morley. « This way of hobbling Pegasus with logs of prose », dit-il, « has friends enough. I am not of their company. There is here, and in many another play, a surface reference to Queen Elizabeth, which comes of readily identifying the queen’s grace and wisdom with the wisdom from above. But throughout there is also set forth clearly an impersonal allegory that touches the relation of the mind of man to Earth and Heaven » (English Wrilers, ix, 204-208).
3. Il en existe un certain nombre d’autres. Collier (History of Dramaltic Poetry, III, 7) voit dans Endimion le poète « as it Were speaking in his own person ». Hazlitt, lui aussi (Literature of the Age of Elizabeth, 40), admet que la scène du réveil d'Endimion « may be supposed to glance indirectly at the conduct of Queen Elizabeth to our author, who after fourteen years expectation of the place of Master of the Revels, was at last disappointed ». Mais la plus curieuse de toutes les interprétations est celle de R. Cartwright, dans ses Footsteps of Shakspere. D'après lui, Endimion représente Shakespere, Eumenides est Lyly lui-même (p. 92). Le sens de la pièce serait le suivant :
Rev. N. J. Halpin ! qui a eu le mérite d'ouvrir la voie aux interprétateurs ?. D'après lui, la pièce représenterait la disgrâce encourue en 1579 par Leicester (Endimion) lorsque Elizabeth (Cinthia) découvrit que son favori bien-aimé avait contracté mariage, d’abord avec Lady Sheffield (Tellus), ensuite avec Lady Essex (Floscula). La reine, dans sa fureur, consigna Leicester à Greenwich (cet emprisonnement serait figuré par le sommeil sur le talus planté de lunaire où Endimion avait espéré trouver des rêves de mariage) et menaça même de le faire enfermer à la Tour (qui serait la grotte sombre où Tellus demande à Corsites de transporter Endimion). Elizabeth, pourtant, sur les instances du comte de Sussex (Eumenides), ne mit pas son projet à exécution, et le pardon qu'elle finit par accorder à Leicester correspondrait à l'attitude conciliante que prend Cinthia au dénouement. Après une longue argumentation, dans les détails de laquelle 1l n'est pas nécessaire d'entrer, le Rev. Halpin donne le tableau suivant, qui résume toutes les identifications auxquelles il est arrivé :
(Fort probables)
amoureux de Cinthia, aimé
de Tellus et de Floscula. | Earl of Leicester.
ENDIMION..
CYNTHIA. aimée d’Endimion ........… Reine Elizabeth. TaLLust.. De rs . “PE C Countess of Sheffield. sonne » d’'Endimion.
« Shakspere, having written two plays full of poetry and nature, falls asleep under the hands of the goddess of dulness, or bad taste, and writes Titus Andronicus, a tale of horrors ; his poetical genius soon after pricks his conscience, he awakens and perceives the error he has committed » (p. 94). Quant à Sir Tophas, il représente Marlowe; Corsites, c'est Greene, etc., etc. Quand on lit de pareilles élucubrations, on comprend que certains critiques se soient refusés, de parti pris, à examiner les interprétations quelles qu’elles fussent.
1, Dans un volume intitulé : Oberon's Vision in the Midsummer-Night's Dream, illustrated by a comparison with Lylie's Endymion.
2. Ceci n’est pourtant pas tout à fait exact. Déjà, en 1814, Dilke (O4 English Plays, II, 1) avait fait remarquer que Cinthia était un portrait d'Elizabeth,
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( amoureuse des « vertus »
FLoscurA.…. se Countess of Essex.
CORSITES... marié à-Tellus................… Sir Edward Stafford.
amoureux de Semele et,
EUMENIDES plus tard, son époux.
Earl of Sussex.
(Probables)
( aimée d'Eumenides et, plus
tard, sa femme. Lady Frances Sidney.
\ une vieille commère mali-
DrPSAR É Countess of Shrewsbury.
cieuse.
GERON...... rnati-de Dipsas 2.1 Earl of Shrewsbury. (Non improbable) Sir ToPHAS, un pédant guerrier... Stephen Gosson.
Cette explication, présentée devant la Shakespeare Society, en 1843, était piquante, et elle avait été développée avec une ingéniosité pleine de modestie : elle fut acceptée sans contrôle et, pendant longtemps, passa pour un fait établi. Ce n'est qu’en 1894, que M. Baker! éleva contre elle de sérieuses objections. Il fit remarquer que le Rev. Halpin avait commis une grave erreur en confondant les deux mariages clandestins de Leicester. Si c'est le mariage avec Lady Essex qui, ainsi que nous l’apprend l'histoire, fut la cause de l'emprisonnement de Leicester, il est 1llogique de voir en Lady Sheffield le prototype de la rivale de Cinthia ; et, en conséquence, dans la liste des identifications, M. Baker substitua Lady Essex à Lady Sheffield. Il put ainsi expliquer l'emprisonnement de Tellus — ce que n'avait pas fait Halpin — par la rigueur avec laquelle Elizabeth refusa toute sa vie de recevoir à la Cour la femme
et avait admis la possibilité qu'Endimion cachât un personnage réel; mais il n’avait pas proposé d'identification.
1. Endymion. Edited by G. P. Baker, New York, 1894 Introduction.
de Leicester. Pour le reste, il accepta, avec quelques légères variations ou additions, l'interprétation de Halpin.
R. W. Bond, dans son édition des Œuvres de Lyly, a été plus audacieux; il a très minutieusement critiqué ces deux théories et a accumulé contre elles un nombre considérable d'objections ?. Concluant à leur impossibilité, 1l en a avancé une troisième. Il adopte tout d’abord l'identfication proposée par Halpin et par Baker pour Endimion et Cinthia, ce qui « équivaut », dit-il, « à reconnaître que la pièce est en partie une version flatteuse des relations entre Leicester et la reine 3 ». Il admet aussi que Geron et Dipsas représentent le Comte et la Comtesse de Shrewsbury. Mais il se sépare de ses prédécesseurs sur presque tous les autres points. La grande nouveauté de son interprétation est qu'il voit en Tellus un portrait de Marie Stuart. L'amour de Tellus pour Endimion serait alors une dramatisation des pourparlers qui s'engagèrent vers 1563 en vue de faire aboutir un mariage entre la reine d’'Ecosse et le favori d'Elizabeth. Les machinations de Tellus contre Endimion allégoriseraient des intrigues politiques de Marie contre Leicester. Il est vrai que l'histoire n'aurait pas gardé trace de pareilles intrigues; mais il serait possible de considérer Marie comme une ennemie naturelle de tous les ministres d'Elizabeth. Avec cette clé nouvelle, dit Bond, « le sujet de la pièce s'élargit bien au-delà des limites étroites que Halpin
1. M. Baker considère les incantations de Dipsas comme une adaptation un peu vague de la dénonciation de Simier (p. liii-liv); l'intérêt que Cinthia prend au sort d'Endimion serait une façon d’exprimer symboliquement la colère d’Elizabeth en recevant la nouvelle du mariage de Leicester, la reconnaissance, et non la jalousie, étant la cause avouée de cet intérêt (1v-lvi). Baker se refuse, en outre, à identifier certains personnages secondaires, alléguant avec raison que, dans une allégorie, il n’est pas nécessaire de trouver un prototype pour tous les personnages.
2. Pour les arguments de Bond, dont quelques-uns sont SDS dans la suite de cette discussion, je renvoie à son édition de Lyly (III, 88 et sqq.).